L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
Le barman avait monté le son de…
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33.
Le barman avait monté le son de la télévision du pub, jusque-là restée
en mode muet. Tous les clients regardaient avec intérêt le reportage dans lequel on avait vu défiler des photos de Maxine dans le réfectoire de la maison de retraite ou dans le parc. Les journalistes avaient même trouvé des images de son mari en train de donner des conférences. Alex, dont les photographies avaient sûrement été données aux journalistes par ses parents, affichait une mine sombre et patibulaire qui le rendait antipathique. Marty Schuberts, quant à lui, semblait ravi de passer à la télévision. Il avait déclaré avoir effacé le SMS qui n'avait pourtant jamais existé avec un aplomb digne d'un acteur de Broadway.
Les visages étaient focalisés sur la télévision. Les deux fugitifs ne
demandèrent pas leur reste. Maxine déposa des billets sur la table puis, profitant de l'obscurité du pub et de l'attention tournée vers la télévision, ils sortirent sans bruit.
Ils couraient presque pour rejoindre la voiture. Ils auraient même
piqué un sprint, s'ils n'avaient pas eu peur d'éveiller les soupçons. Ils se glissèrent dans l'habitacle sans faire de bruit. Alex mit immédiatement le contact et ils reprirent la route. Pendant dix bons kilomètres, ils n'osèrent pas parler
Alex était en état de choc. Non pas parce qu'il était recherché par la
Police, il avait fini par se faire à l'idée mais à cause des photographies qui avaient été montrées à la télévision. Pourquoi ses parents avaient-ils choisi ces photos-là ? Il avait l'air sombre et malsain. Il n'était certes pas très photogénique mais il devait bien y avoir d'autres images sur lesquelles il n'avait pas l'air d'un tueur en série. Ses parents se rendaient-ils compte qu'ils aggravaient la situation ? Le voulaient-ils ?
Il secoua la tête. Après tout, peut-être qu'il se faisait des idées. Peut-
être qu'il était trop dur avec ses parents. Peut-être qu'il n'était pas si horrible que ça sur les photos diffusées au journal télévisé. Il avait besoin de l'avis de sa compagne de cavale.
– Maxine, comment avez-vous trouvé le journal télévisé ? La vieille dame réfléchit un instant.
– Marty passe très bien à l'antenne, il devrait envisager une carrière
d'acteur.
– Et moi ?
– Comment ça toi ? Tu veux devenir acteur ?
– Non. Comment avez-vous trouvé les photos de moi ?
Il se rendit compte qu'il avait contracté tous ses muscles et qu'il avait
arrêté de respirer. Pourquoi ces quelques photos le rendaient-elles si nerveux ?
Tout simplement parce qu'il ne s'agissait pas que de simples photos.
Les photos étaient le miroir de sa relation avec ses parents. Il espérait que Maxine allait lui dire qu'il avait l'air tout à fait normal, que ses parents avaient même su le mettre en valeur.
– Tu sais bien que je te trouve très beau.
Il sourit soulagé.
– Merci Maxine. Donc vous m'avez trouvé bien sur ces photos ?
– Pas du tout ! Tu étais affreux. On aurait dit un sociopathe tueur de
vieilles dames échappé de l'asile.
Les épaules du jeune homme s'affaissèrent. Maxine vit le coup qu'elle
venait de porter à son insu. Il était encore fragile, elle ne voulait pas lui faire de mal. Elle avait encore été trop brusque.
Les mains d'Alex tremblaient sur le volant. Elle eut peur qu'il ne se
mette à pleurer. Mais, au lieu de ça, il tapa un grand coup. La colère semblait avoir remplacé la tristesse. Parfois c'était mieux, la colère pouvait endormir le malheur, en tout cas pour un temps.
– Ne t'en fais pas pour ça. Nous ne choisissons pas nos parents,
malheureusement. Regarde mon exemple. Tu ne crois pas que j'aurais
aimé avoir des parents qui me soutiennent, qui m'aident à élever mon
bébé plutôt que de me forcer à l'abandonner ? Il faut apprendre à se
dissocier de l'image que nos parents nous renvoient, surtout quand ils
ne sont pas à la hauteur. Tu es beaucoup plus que le reflet qu'ils te
renvoient. N'en doute pas. S'ils visent bas, vise haut. S'ils se contentent
de peu, demande la lune. S'ils ne te donnent pas l'amour que tu devrais
recevoir, ne le cherche pas. S'ils sont médiocres, sois excellent. Ce n'est
pas ta famille qui te définit, ce sont tes choix, tes actes, ce que tu es en
train de faire maintenant.
– Comme participer à la cavale d'une retraitée ? Maxine sourit.
– Exactement ! D'une jeune retraitée. Et puis tu n'es pas le seul à avoir
été égratigné par le reportage. Tu m'as vue sur les photos ? Alex sentit le piège. Il préféra rester silencieux.
– J'avais l'air d'une vieille dame ! On me reconnaissait à peine. Il se félicita intérieurement de n'avoir rien dit et enchaîna :
– C'est tout à fait ce que je me suis dit.
La vieille dame lui adressa un sourire satisfait. Elle était heureuse de
partager cette expérience avec un gentil garçon comme lui. Comme avait coutume de dire son mari, elle avait eu de la chance dans son malheur. Le hasard avait placé sur son chemin un parfait petit jeune homme à qui elle faisait du bien et qui lui en faisait aussi. Elle repensa au reportage. Et dire que la police les recherchait ! Une décharge d'adrénaline parcourut sa colonne vertébrale.
– Toute cette excitation me ramène des années en arrière. Quand, avec
mon mari, nous nous faisions pourchasser par les policiers lors de nos
manifestations contre la guerre du Vietnam. Ils nous dispersaient à
coups de canons à eau.
La vieille dame rit au souvenir de ces échanges musclés avec les
forces de l'ordre américaines.
– Vous avez manifesté contre la guerre du Vietnam ?
– Je me souviens que nous organisions des sittings devant la Maison-
Blanche.
– Vous étiez aux États-Unis ?
– Évidemment ! Je n'allais pas manifester dans mon salon devant ma
télévision. Et, ce n'est qu'une seule des folles aventures que nous avons
vécues avec mon mari.
Alex se taisait pour la laisser continuer. Il était curieux de connaître le
récit des exploits de Maxine. Les yeux dans le vague de ses souvenirs, la vieille dame raconta :
– Avec lui, c'était l'aventure tous les jours. Il me surprenait, organisait
un week-end sur un coup de tête, me laissait des petits mots sur
l'oreiller ou le réfrigérateur à chaque fois qu'il devait s'absenter. Il
m'apportait des fleurs comme ça pour rien, il disait que c'était juste
pour le plaisir de me voir sourire. Nous allions au restaurant, au musée,
au cinéma, au théâtre. Jamais l'ennui n'a frappé à notre porte. La veille
de notre mariage, nous avions écrit la liste des choses que nous
voulions faire ensemble au cours de notre vie. Tous les ans, nous
choisissions un rêve de la liste et nous le réalisions.
– C'est une idée formidable. Vous deviez former un couple
exceptionnel, dit doucement Alex à la fois pour elle comme pour lui.
– Nous avons traversé l'Amérique à moto, visité le Pérou en sac à dos,
passé un mois merveilleux dans les îles grecques, fait du traîneau sur
les pistes enneigées de la Laponie…
Alex laissa Maxine continuer d'énumérer tous les voyages
magnifiques qu'elle avait pu faire. Il prit alors conscience qu'il n'avait encore rien fait et, pire que tout, qu'il n'avait même pas envisagé une seule fois de faire une de ces choses. Il ne savait pas s'il devait attribuer cette lacune à la dépression ou s'il était né avec un déficit en rêve. Une carence imaginaire. Un manque en projets. Depuis un moment, même bien avant le déclenchement officiel de sa dépression, il vivait dans l'autosatisfaction de son anesthésie émotionnelle. Mais, ce qui avait été dans un premier temps un avantage s'était transformé en barrage qui l'avait coupé de ses rêves. Aujourd'hui, il ne savait plus à quoi il aspirait réellement. À quoi rêvait-il quand il était enfant ? N'avait-il pas une passion qu'il aurait oubliée ? À un moment de sa vie, il avait dû avoir une petite étincelle au fond du regard comme celle qu'avait Maxine en ce moment même. La liste des aventures de sa compagne de cavale le réveillait. Il commençait à se reconnecter avec lui-même, celui qu'il était au fond et pas le dépressif au visage émacié qu'avait rencontré Maxine en début de journée.
La vieille dame, dont le teint s'était coloré à l'évocation de ses
voyages, continuait à égrainer ses souvenirs comme autant de petites perles sur le collier de sa vie.
– Chaque voyage était l'occasion d'enrichir notre connaissance de
l'Humanité. J'ai rencontré des personnes formidables. Nous avons fait
du bénévolat dans l'orphelinat de mère Thérésa, manifesté pour la
libération de Nelson Mandela en Afrique du Sud, j'ai même croisé la
Reine d'Angleterre…
– La Reine ?
– Je m'en souviens comme si c'était hier. Nous avions été conviés à une
réception organisée par l'Ambassade de France à Londres. Mon mari
avait été sollicité pour faire une série de conférences pendant six mois
et j'avais obtenu une place d'institutrice dans une école française.
L'ambiance était élégante et feutrée. De grands universitaires étaient
présents et j'étais intimidée. J'avais peur de dire une bêtise ou
d'embarrasser mon mari.
– Vous ? intervint Alex qui ne pouvait imaginer Maxine avoir peur de
quoi que ce soit.
– Ne me mets pas sur un piédestal. Je ne suis pas invulnérable. J'ai moi
aussi mes faiblesses et j'ai également manqué de confiance en moi.
Peut-être même plus que toi. À la mesure de mes erreurs…
Elle se tut et ferma les yeux pour ne pas se laisser submerger par le
souvenir de l'abandon de sa fille. Elle se mordit la lèvre. Elle ne devait pas laisser la culpabilité remonter à la surface. Elle racontait une anecdote à Alex et elle devait uniquement se focaliser là-dessus. Elle secoua la tête.
– Bref, une scène avait été installée et mon mari devait faire un
discours. Je le connaissais par cœur. Il me l'avait récité toute l'après-
midi. Il était mort de peur.
– Lui ?
– Eh oui. Lui aussi pouvait avoir des doutes. Il était sûr qu'il allait
oublier son texte, bafouiller ou même se casser la figure en montant sur
l'estrade.
Alex sourit en imaginant ce psychiatre renommé avoir peur de réciter
un discours, cela le rassurait.
Maxine, l'esprit ailleurs, se replongeait dans cette atmosphère
sophistiquée. Les fauteuils clubs en cuir marron, les étagères remplies de livres, les volutes de fumée des cigares, les luxueux tapis persans aux tons ocre, le tintement des verres qu'on remplissait de Champagne. Elle revoyait son mari en smoking, elle en robe de velours noir. Les coups d'œil qu'ils s'échangeaient lorsqu'ils se trouvaient séparés par la foule.
– Comment s'est passé son discours ? Il a réussi ? Le jeune homme avait interrompu sa rêverie, elle continua :
– Il a été appelé sur scène pour son intervention. Il venait à peine de
commencer quand un murmure s'est fait entendre. Ni une ni deux, je
me suis retournée furieuse pour faire taire l'importun. C'était une
femme qui osait discuter avec l'Ambassadeur au lieu d'écouter le
discours. Je lui ai adressé un « chut » retentissant. Je me suis
immédiatement fait plaquer sur le sol par deux brutes.
– Pourquoi ?
– Il se trouvait que la bavarde qui parasitait l'allocution de mon mari
n'était autre que la Reine. Apparemment, on ne pouvait pas lui
demander de se taire sans se faire molester par la garde royale.
– Que s'est-il passé ensuite ?
– Elle leur a ordonné de me lâcher en riant. Elle m'a demandé de me
présenter et de lui expliquer la raison pour laquelle j'avais voulu la
faire taire. Je lui ai dit que mon mari faisait un discours important et
que je voulais l'écouter. Elle a hoché la tête et a loué ma dévotion
maritale.
Alex affichait de grands yeux tous ronds.
– Elle aurait pu vous jeter en prison pour crime de lèse-majesté.
– Peut-être oui mais, tu sais, c'était il y a cinquante ans et c'était une
petite jeune de quarante ans.
Il pouffa. Il n'y avait que Maxine pour oser intimer le silence à une reine !
– En tout cas, pour moi, c'est vous la reine.
Le teint de Maxine se colora de rose. Elle posa sa main sur celle
d'Alex. Elle n'avait besoin de rien dire. Lui non plus. Ils se comprenaient. Le jeune homme n'était même plus gêné par ce contact. Au contraire, il le trouvait réconfortant. Dans ce monde qui ne tournait pas rond, il y avait Maxine.