L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
Après l'exercice de confiance manqué, l'ambiance dans la voiture
7.
Après l'exercice de confiance manqué, l'ambiance dans la voiture
n'était pas au beau fixe. Ils avaient repris la route mais demeuraient silencieux.
Maxine s'en voulait terriblement d'avoir laissé tomber Alex. Elle avait
présumé de ses forces. Jamais, elle n'aurait pu le rattraper à temps. Son moral et son amour-propre en prenaient pour leur grade, sa formidable solution s'était transformée en catastrophe. D'habitude, elle était plus douée avec les gens. Ça avait toujours été comme ça dans sa vie. Elle avait toujours réussi à se faire rapidement et précisément une opinion sur les personnes qui l'entouraient. Cette capacité de jugement s'était avérée très utile avec ses élèves. Elle avait toujours su comment les prendre, ceux qui réagissaient à l'autorité, ceux qui avaient besoin de douceur ou ceux qui préféraient le raisonnement, l'argumentation. Mais, cet Alex restait un mystère. Il s'était plié à l'exercice mais était certain qu'il allait mal tourner, c'était comme s’il souhaitait que ça finisse mal. Sa dépression était plus profonde qu'elle ne l'avait pensé, elle allait devoir redoubler d'efforts.
Il lui avait fait confiance en lui racontant son histoire et en se prêtant à
son exercice, elle allait devoir en faire de même.
Alex se murait dans le silence, scandalisé par le fait de s'être laissé
entraîner dans cette mascarade ridicule. Encore une fois, il était le dindon de la farce.
C'était quand même fou à quel point le destin pouvait s'acharner sur
lui. Même pour un simple voyage en voiture, il avait fallu qu'il récolte la plus folle des petites vieilles. Il en était à regretter Joe-le-fumeur et son furet.
Pour chasser ces idées de sa tête, il eut envie d'allumer la radio.
Lorsqu'il appuya sur le bouton, un son strident suivi de basses à un niveau sonore si élevé que son propre cœur en tremblait, jaillit soudainement. Il eut peur de provoquer une crise cardiaque à Maxine. Avec la chance qu'il avait on aurait pu lui coller un meurtre sur le dos. Meurtre par autoradio, un inédit.
– Je suis désolé. Je voulais juste mettre un peu de musique. J'éteins.
– Non, répliqua Maxine en arrêtant son geste. Laisse.
– Alors je vais mettre quelque chose de plus doux. Vous devez aimer
Radio Classique, je suppose…
– Et bien tu supposes mal. Qu'est-ce que c'est que ces préjugés ? Tu
crois que parce que je suis vieille je partage mon temps entre Radio
Classique et Les feux de l'amour ?
– Pardon. Je ne voulais pas vous vexer, reprit Alex gêné. Donc, vous
n'aimez pas Radio Classique ?
– Bien sûr que si j'aime Radio Classique !
– Mais, vous venez de m'affirmer le contraire.
– Pas du tout. J'ai dit que le fait que tu présumes que j'apprécie cette
radio parce que je suis vieille relevait du cliché voire de la
discrimination.
– Ah oui ? Et pour Les feux de l'amour alors, j'avais raison oui ou non ?
– ...
Alex était fier d'avoir enfin l'opportunité de marquer un point dans la
joute rhétorique dans laquelle il s'était lancé avec Maxine depuis leur rencontre. Il jubilait de la voir mal à l'aise.
– Je préfère ne pas répondre, c'est mon jardin secret.
Il leva un sourcil et fit une moue dubitative mais se dit que la victoire
était suffisante comme ça. Et puis, après tout, aimer Les feux de l'amour n'était pas un crime.
– Quel genre de musique voulez-vous écouter ? Quelle station ?
– Tu n'as qu'à nous mettre Fun radio. J'aime bien quand ça bouge. On
pourrait mettre la musique à fond.
Elle commença à gigoter la tête avec un sourire engageant.
– Pas question ! répliqua Alex excédé. Je déteste ce genre de musique.
– Pourquoi ? C'est drôle pourtant.
– Vous aurez peut-être remarqué mais je ne suis pas du genre drôle
comme garçon.
– Oui oui, dépressif et compagnie. J'ai compris. Tu aurais pourtant
beaucoup à gagner à te lâcher un peu.
Elle exécuta quelques petits moulinés avec les bras à la manière de
John Travolta dans Saturday Night Fever. Alex l'observa puis reprit avec sérieux, un voile de tristesse dans le regard :
– Vous voyez les gens dont on se moque dans un concert ? Ceux qui
chantent, dansent ou applaudissent comme des fous. Pendant quelques
minutes j'aimerais être à leur place : profiter du moment présent.
Tandis que moi je suis occupé à les regarder l'œil méprisant, eux,
s'amusent pleinement. Je les envie car j'en suis incapable.
– Tu n'es pas doué pour le bonheur.
– Merci, j'avais remarqué.
– Ce que je veux dire c'est que tu n'es naturellement pas doué pour le
bonheur. Certaines personnes naissent avec ce don et d'autres, moins
chanceuses, doivent apprendre à développer la capacité à s'émerveiller,
à profiter. Mais la bonne nouvelle c'est que c'est possible, tu peux
apprendre. Peut-être pas maintenant car tu es trop enfermé dans ta
dépression pour te rendre compte des belles choses mais un peu plus
tard quand du temps aura passé, que tes blessures auront un peu
cicatrisé et que tu y verras plus clair.
– Ça aussi vous l'avez appris dans La Dépression pour les nuls ?
Maxine lui répondit en tirant la langue. Cette attitude enfantine et la
petite lueur espiègle au fond de son regard lui donnaient l'air d'une petite fille ravie de faire l'école buissonnière. Ils se regardèrent et se mirent à rire. C'était bon de rire. Ni l'un ni l'autre ne se souvenait quand il avait ri pour la dernière fois. Alex, jamais depuis le début de sa dépression et Maxine, jamais à la maison de retraite. Et pourtant, qu'est-ce que ça faisait du bien, c'était comme une mini-explosion à l'intérieur de leur cœur, une chaleur qui irradiait tout leur être alors qu'ils ne s'étaient même pas rendu compte qu'ils avaient froid. Alex se sentit suffisamment en confiance pour livrer à Maxine une réflexion qu'il s'était faite à plusieurs reprises entre deux crises d'angoisse.
– Il y a des jours où je voudrais être à nouveau un enfant. Avoir le droit
de me mettre en boule et de pleurer. Qu'il y ait quelqu'un qui vienne me
consoler et me prenne dans ses bras.
– Quand tu es vieux, c'est presque comme être un enfant. Sauf qu'au
lieu de te mettre en boule et pleurer, ton corps se racornit et tu baves.
Ceux qui viennent pour te consoler portent une blouse et des papiers de
tutelle. Quand tu es vieux, tu es dépossédé de ta propre existence. Ton
corps ne t'obéit plus et tout le monde pense savoir ce qui est mieux
pour toi. Pour un bébé, on sait que ça ne va pas durer mais pour un
vieux c'est la seule perspective jusqu'à la fin. On te dit où tu dois vivre
parce qu'évidemment tu ne le sais pas et que tu n'es pas capable de
vivre seul alors que tu l'as pourtant fait pendant plus de soixante-dix
ans. On te dit ce que tu dois manger parce qu'évidemment tu ne le sais
pas non plus. Parce que tu es subitement devenu bête ? Non, tu es
simplement devenu vieux et tout ça « c'est pour ton bien ». Être vieux
c'est comme être un bébé qu'on prendrait pour un débile.
Maxine était essoufflée par sa tirade. Étonnée aussi. Elle venait
d'exprimer à voix haute une colère si profondément enfouie qu'elle ne pensait même pas la ressentir. Oui, elle était en colère, contre la maison de retraite, contre son mari, contre la maladie, contre la vie, contre la mort.
Ses yeux commencèrent à s'embuer.
– Eh bien, vous, on peut dire que vous n'êtes pas douée pour remonter
le moral !
Maxine regarda Alex et se mit à rire. Son rire cristallin eut raison de
la larme qui avait eu le culot d'oser franchir sa paupière.