L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)

La nuit avait été bonne. Alex avait…

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48.

 

La nuit avait été bonne. Alex avait dormi d'un sommeil profond et

réparateur qu'aucun cauchemar n'était venu perturber. Une journée avec Maxine l'avait épuisé, il n'avait pas eu besoin de somnifère pour s'endormir. Il garda les yeux fermés savourant la douce torpeur qui le maintenait entre le monde réel et celui du sommeil.

Ils avaient passé une excellente soirée. Maxine avait découvert une

petite chaîne hi-fi renfermant un seul et unique CD. La musique mongole l'avait d'abord surpris. Mais, quand il avait laissé le plaisir de la découverte prendre le pas sur la peur de la nouveauté, il avait su en apprécier toute la beauté. La musique folklorique mongole essentiellement vocale évoquait les bruits de la nature. Maxine lui avait posé délicatement les mains sur les paupières. Dans l'obscurité et le confort de la yourte, il s'était laissé emporter par les voix graves et rauques vers les steppes qu'il se voyait traverser à cheval. Il avait senti le vent lui fouetter le visage, respiré l'odeur de l'herbe, entendu le bruit de la rivière s'écoulant doucement, perçu la force minérale des montagnes s'infiltrer en lui.

Puis, quelques instruments étaient venus compléter l'harmonie. Le son

des luths, vièles, hautbois, guimbardes et autres flûtes traversières avait envahi la yourte transportant ses deux habitants en transe. Ils avaient dansé, se laissant complètement aller à la musique. Alex n'était plus un garçon complexé et Maxine n'était plus une vieille dame malade, ils étaient une reine et un prince mongols sur leurs fiers destriers parcourant les steppes.

Jamais, Alex n'avait partagé un moment d'une telle intensité avec

quelqu'un. Il avait l'impression d'avoir atteint un niveau d'intimité avec Maxine qu'il ne pourrait jamais retrouver avec personne d'autre. Pendant une soirée, ils avaient tout lâché et tout gagné.

Il n'avait pas envie d'ouvrir les yeux. Il voulait rester ici, dans cette

yourte, sous sa couverture en poils de yak, avec Maxine pour toujours. Ici, ils n'étaient pas recherchés par la Police, ici il n'y avait ni dépression ni maladie d'Alzheimer. Tant pis, il s'habituerait au khuushuur et à l'aïrag. Il abandonnerait volontiers les Chocapic au profit du lait de jument fermenté si ça pouvait leur offrir la liberté.

Il était en train de peser les pour et les contre quand il sentit quelque

chose lui frôler le nez. C'était froid et lisse. Il ouvrit les yeux à contrecœur et se retrouva nez à nez avec Maxine. Elle était penchée sur lui et appliquait un miroir sous son nez. Il la repoussa.

– Mais qu'est-ce que vous faites ?

– Je vérifiais seulement que tu n'étais pas mort. Je t'ai expliqué la

technique hier.

– Pourquoi je serais mort ?

– Avec les dépressifs, on est jamais sûr de rien. Te surveiller est une

grosse responsabilité. Tu aurais pu te suicider pendant la nuit.

– Mais, je n'ai pas envie de mourir !

– Contente de te l'entendre dire, répondit Maxine avec un air

triomphant. Je vais chercher le petit-déjeuner.

Elle partit visiblement ravie du tour qu'elle lui avait joué. Alex resta

un instant interloqué puis il secoua la tête en riant. Il n'avait pas envie de mourir. Il n'avait pas envie de mourir ! Avant, la mort lui était égale, vivre ou mourir peu importait puisqu'il vivotait dans sa léthargie de douleur. Mais, maintenant, il n'avait pas envie de mourir. Mieux, il avait envie de vivre. Maxine, lui avait permis cette prise de conscience. Elle savait ce qu'elle faisait. Il sentit son cœur devenir plus léger et ses épaules se redresser comme si un énorme poids avait disparu. Il se sentit regonflé à bloc, il bomba le torse et inspira une grande bouffée d'air. Il faillit s'étouffer en la recrachant. Oui, il voulait vivre mais il voulait que Maxine vive aussi. Il ne pouvait imaginer une seule seconde laisser Maxine à Bruxelles et repartir vivre sa petite vie. C'était impossible. Elle lui avait sauvé la vie, il lui était redevable. Il devait faire la même chose. Ce qui était bon pour les Samouraïs l'était pour lui aussi. Il devait sauver Maxine, il en allait de son honneur. C'était son devoir. Il irait avec elle voir les médecins à Bruxelles, il la ferait changer d'avis. Il trouverait des traitements. Elle ne manifestait quasiment aucun symptôme de la maladie d'Alzheimer, ils auraient encore du temps pour chercher des solutions. Il ne la laisserait pas seule. De toute façon, elle était devenue plus importante pour lui que sa vie d'avant. Il n'avait rien à gagner à y retourner et chaque minute passée avec Maxine était une minute gagnée.

La vieille dame poussa d'un coup de pied la lourde porte en bois

restée entrebâillée. Elle portait un joli plateau décoré de motifs géométriques. Alex fut soulagé d'y découvrir des beignets et une sorte de thé dans un petit bol en terre cuite.

– Les boortsog de Monsieur sont servis, annonça-t-elle en grande

cérémonie.

– Pas de khuushuur aujourd'hui ?

– Il ne faut pas abuser des bonnes choses.

Elle posa le plateau sur le tapis au centre de la yourte et s'assit en tailleur. Un craquement d'os accompagna son mouvement. Elle tendit au jeune homme une espèce de crème.

– Tiens de l'öröm à tartiner sur ton boortsog.

– Vous avez fait Mongol deuxième langue ou quoi ? Elle lui répondit par un grand éclat de rire.

– Ça s'appelle s'ouvrir à une culture. Si tu veux connaître un pays, rien

de mieux que sa gastronomie. Tu n'as jamais remarqué à quel point les

autochtones sont contents quand tu prononces, même mal, quelques

mots dans leur langue ? C'est un signe de respect, ça montre que tu as

envie de t'intégrer, de connaître leur pays.

Alex se dandina mal à l'aise.

– Tu n'as jamais été à l'étranger ?

– Un voyage scolaire en Espagne ça compte ?

– Bien sûr ! Tu as dû découvrir une foule de choses.

– Pas vraiment, nous n'avons fait que rester entre nous, plus intéressés

par qui se mettrait à côté de qui dans le bus que par la découverte du

patrimoine.

– Tu étais jeune et bête.

– Et maintenant, je suis quoi ? Vieux et intelligent ?

– Moins jeune et moins bête.

Elle tapa sur le sol à côté d'elle pour l'inviter à s'asseoir.

– Maintenant que je suis assise et, crois-moi ça m'a coûté, mes

articulations ne sont plus toutes jeunes, mangeons ! Alex allait s'asseoir quand Maxine l'interpella :

– Tu peux me donner mon sac, s'il te plaît ?

Il alla chercher l'énorme besace de la vieille dame. Elle était

étonnamment légère malgré tout ce qu'elle contenait. Il la lui tendit et elle fouilla à l'intérieur jusqu'à en sortir la grosse trousse à médicaments qu'il avait déjà vue la veille.

Elle en sortit une dizaine de cachets qu'elle avala avec la rapidité de l'habitude.

– Pour quelqu'un qui veut mourir, vous prenez bien soin de vous.

– Je ne suis pas encore morte, mon petit et d'ici là je continue de

m'entretenir.

– À quoi ça sert puisque vous allez bientôt vous faire euthanasier ?

C'est une perte de temps et d'énergie.

– Je ne suis pas encore morte que je sache ! Et jusqu'à la fin, je

continuerai à me battre.

– Content de vous l'entendre dire, sourit Alex satisfait.

Stupéfaite par ce qu'Alex avait réussi à lui faire dire, Maxine préféra

se taire et cacher son malaise en buvant une gorgée de thé.

Oui, continuer à se battre… Elle avait l'impression de s'être battue

toute sa vie alors une bataille de plus ou de moins. Non, elle était fatiguée. Elle n'avait plus l'envie ni l'énergie. Elle passait d'excellents moments en compagnie d'Alex mais elle savait que ce n'était qu'une parenthèse. Elle aurait souhaité en vivre beaucoup plus. Si seulement ils s'étaient rencontrés plus tôt ! Elle savait que son état s'aggraverait bientôt, elle ne voulait pas qu'il la voie devenir une autre. Pour l'instant, il la regardait comme une personne normale, contrairement à tous ceux de la maison de retraite, soignants ou pensionnaires, qui la regardaient comme une malade. Là-bas, tous semblaient avoir accepté la vieillesse comme une maladie inévitable et incurable. C'était là son problème, elle était différente. De toute façon, elle avait toujours été différente, elle avait toujours vu le monde avec des yeux différents. C'était ce qui avait plu aux deux hommes de sa vie, Léonard et son mari, mais qui l'avait éloigné des autres, les personnes normales comme disait Alex. Elle n'avait jamais été normale et elle n'allait certainement pas s'y mettre maintenant. Elle allait mourir dignement parce qu'elle l'avait décidé. Elle n'aurait que deux regrets, deux pensées qui lui parasiteraient sa fin paisible, n'avoir jamais revu sa fille et laisser Alex. Deux abandons pour une seule personne, ça commençait à faire beaucoup.

Alors oui, elle continuerait à se battre jusqu'au bout, elle se battrait

pour rester elle-même, pour aller au bout de ses convictions.

Elle ne voulait rien laisser paraître de sa motivation devant Alex, elle

ne voulait pas alourdir une situation qui l'était déjà. Ils avaient passé une formidable journée hier et elle espérait que celle-ci le serait tout autant. Peut-être seraient-ils arrêtés. Peut-être iraient-ils jusqu'au bout. Elle n'en savait rien et l'acceptait. Elle devait faire en sorte que le jeune homme aussi.

– Tu te souviens hier, nous avons parlé du fait de bloquer son esprit

pour ne garder que le présent.

– Oui.

– Eh bien, c'est ce que nous allons faire. Nous n'allons prendre de

décisions que sur ce qui concerne le présent. Nous allons éviter à tout

prix de nous projeter dans le futur, d'avoir peur ou de réfléchir.

– Je ne vois pas trop comment faire. Ça a l'air difficile.

– Pour quelqu'un comme toi qui se pose beaucoup de questions, ça va

être un peu plus dur mais je suis certaine que tu vas y arriver. Premier

exercice, première question : est-ce que tu veux un autre boortsog ?