L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
Ils avaient quitté l'autoroute. Alex avait failli…
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45.
Ils avaient quitté l'autoroute. Alex avait failli manquer la sortie mais
Maxine avait furieusement agrippé le volant au dernier moment leur permettant ainsi de s'infiltrer dans la voie de dégagement. Elle avait grommelé d'abord puis avait fini par se calmer. Le petit symbole d'une jauge qui complétait le voyant rouge était désespérément vide et clignotait pour indiquer sa souffrance.
Le duo de fugitifs, bien que soulagé d'avoir laissé l'autoroute et ses
embouteillages, s'inquiétait de se trouver en plein milieu de la campagne et de ne voir aucun garage ou station-service. Ils traversaient un charmant village qui affichait fièrement à son entrée le nombre de ses habitants : 85.
Ils regardaient de part et d'autre des fenêtres dans l'espoir de voir
apparaître miraculeusement sous leurs yeux une pompe à essence.
– Il est joli ce village, constata Maxine.
– Dans le genre désertique, c'est pas mal. Au moins, on ne doit pas être
embêté par les voisins.
– C'est étrange mais son nom me dit quelque chose.
– Vous êtes déjà venue ?
– Non, je m'en souviendrais. J'ai une mémoire d'élan.
– D'éléphant. Une mémoire d'éléphant.
– Je t'assure qu'un élan a une très bonne mémoire. Alex haussa les épaules, il savait la lutte lexicale vaine. La vieille dame, toujours dans ses pensées enchaîna :
– Peut-être que je le connais parce qu'il a quelque chose de spécial ou
qu'il abrite une célébrité.
– En tout cas, il ne doit pas être connu pour ses stations-service. Je n'en
vois pas une seule.
Ils continuèrent sur la route principale. Des maisons aux jolies façades de pierre se succédaient les unes aux autres laissant des cascades de glycine déferler sur leurs devantures. S'ils n'avaient pas été si obnubilés par le manque d'essence, ils auraient sûrement trouvé à ce village un charme suranné bien agréable. Mais, pour l'instant, plus qu'une jolie enfilade de maisons rustiques, ils auraient préféré voir une belle et salvatrice pompe à essence.
La grand-route laissa bientôt place à un petit chemin. Après une
hésitation, ils s'y engouffrèrent car il n'y avait tout simplement pas d'autre voie.
La Twingo commença à cahoter et Alex pria pour que ce soit une réaction de protestation automobile contre un terrain un peu trop escarpé. D'autres heurts suivirent et elle finit par s'immobiliser complètement. Alex s'acharna à tourner la clé dans le démarreur.
– Allez, démarre s'il te plaît ! Je t'en prie.
Maxine posa doucement une main sur son épaule.
– C'est fini. Je crois que si elle pouvait redémarrer elle le ferait mais là
elle ne peut plus.
– Elle peut le faire, j'en suis sûr…
– Il faut se rendre à l'évidence, elle nous a quittés.
– Pas ma Twingo ! Pas maintenant ! Pas au milieu d'un village perdu !
La nuit commençait déjà à tomber, noircissant encore plus les idées
d'Alex. Ils avaient pris un sacré retard. Il avait d'abord pensé rouler toute la nuit mais avec cette panne, c'était impossible. Tout tombait à l'eau.
La vieille dame se taisait et laissait passer l'orage. Le petit avait
besoin d'évacuer sa colère et sa frustration.
– Je sais ce qu'il te faut.
– Ah non ! Pas d'exercice de confiance, pas de karaoké, merci. Elle lui donna une petite tape sur l'épaule.
– Tu as besoin de t'exprimer.
– Je ne chanterai pas.
– Je sais. Ce n'est pas ce que je vais te demander. Elle mit une main sur son thorax.
– Tu vois, tu es tout bloqué là. C'est l'expression physique de ton mal-
être intérieur. Tu te crispes autant physiquement que mentalement. Il
faut libérer tout ça.
– Je ne chanterai pas.
– Tu es trop stressé. Trop contracté.
– Je ne chanterai pas.
– Il faut ouvrir ta cage thoracique. Laisser rentrer l'air librement. Il faut
que tu le sentes rentrer et sortir de tes poumons, c'est la vie qui passe
en toi.
– Vous me faites penser aux prédicateurs qu'on voit sur les chaînes
américaines.
– Il faut que tu cries.
Le jeune homme ouvrit de grands yeux.
– Quoi ? !
– Oui, tu dois crier pour te libérer de toute cette tension.
– Vous êtes une grande malade.
Elle fit une moue espiègle.
– Je ne l'ai jamais caché.
Voyant qu'elle avait réussi à capter l'attention du jeune homme, elle continua :
– C'est scientifiquement prouvé. Une étude allemande, publiée dans la
revue scientifique Health Psychologies en décembre 2012 explique
qu'extérioriser ses émotions est beaucoup plus bénéfique que de
contenir son énervement. Se mettre en colère de temps en temps, aurait
un impact significatif sur l'espérance de vie en limitant les risques de
troubles physiques et mentaux. Ceux, comme toi, qui intériorisent leurs
sentiments négatifs seraient plus susceptibles de développer des
maladies cardio-vasculaires, des cancers, des troubles rénaux et de
l'hypertension.
Alex affichait une mine butée.
– Tant mieux pour eux. Moi, je préfère garder mes sentiments pour
moi. Je suis plutôt quelqu'un d'intérieur.
– Il existe des plantes d'intérieur mais pas des humains d'intérieur. Tu
crois que tu maîtrises tes émotions, tu aimes le sentiment d'être maître
de quelque chose. En réalité, tu as peur de lâcher-prise. C'est de la
lâcheté émotionnelle. Tu refuses le risque. Tu crains de te laisser
déborder par tes sentiments comme une vague qui déferlerait sur ton
self-control. En voulant enfouir tes émotions tu te brides. Alex n'osait plus regarder la vieille dame dans les yeux. Comment pouvait-elle voir si clair en lui ? Ça l'intriguait autant que ça l'agaçait.
– Avec mon mari, reprit Maxine, peu importe où nous habitions, nous
trouvions toujours le moyen d'aller nous promener dans un coin de
verdure. Après avoir marché quelques mètres et nous être assurés que
nous étions bien seuls, nous nous mettions à crier de toutes nos forces.
Ça faisait un bien fou. Nous évacuions toutes les tensions et nous nous
libérions des effets négatifs du stress.
Le jeune conducteur en panne avait l'air d'hésiter, alors Maxine employa les grands moyens :
– YAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA ! Il sursauta à s'en cogner la tête contre le toit de la petite Twingo.
– Mais vous êtes folle !
– Presque, pas encore tout à fait mais ça ne saurait tarder.
YAAAAAAAAAAAAAAAAAA !
– Arrêtez, on va nous entendre.
Maxine, d'un geste ample, sourcils écarquillés, lui montra le vide autour d'eux. Ils étaient seuls, à l'exception de deux vaches marron dans un pré plus loin.
– Tu as peur de quoi, effrayer les vaches ? Nous sommes seuls.
YAAAAAAAAAAAAAAAAAA ! Je me sens déjà mieux.
– Vous oui, mais moi, je suis en train de devenir sourd. Si on s'en sort
je devrais passer un test d'audition… Arrêtez de crier comme ça. Ma
tête va exploser.
– Si ta tête risque d'exploser c'est parce que tu n'exprimes pas tes
sentiments. Je continuerai à crier tant que tu n'auras pas au moins
essayé. J'ai un sacré coffre, j'aurais pu chanter à l'opéra… Elle s'apprêtait à hurler de nouveau quand Alex l'interrompit :
– D'accord. Vous avez gagné. Mais que les choses soient claires, je le
fais uniquement pour que vous vous taisiez et non parce que je
souhaite extérioriser quoi que se soit ou « laisser la vie entrer en moi »
et autres bêtises soi-disant scientifiquement prouvées.
– Ça me convient.
Il était déçu. Il espérait pouvoir gagner du temps en lançant une
dispute avec Maxine, mais elle semblait, encore une fois, avoir deviné ses projets.
En vérité, il était très mal à l'aise. Il n'aimait pas exprimer ses
sentiments en règle générale mais alors là dans sa pauvre voiture en panne en compagnie de Maxine dans un village de 85 habitants c'était pire. Le mot sentiment même le gênait. Il exprimait une sorte de nudité qui le rendait vulnérable. Les yeux cristallins de la vieille dame posés sur lui ne faisaient qu'accroître ce malaise.
– Fermez les yeux.
– Pourquoi ?
– Parce que. Je ne peux pas le faire si vous me regardez.
– Je te demande de crier pas de faire pipi devant moi.
– C'est pareil !
– Pas vraiment. Je t'apprécie mais j'ai une grande préférence pour la
première option.
– Fermez les yeux ou je ne le fais pas.
– Quel timoré tu peux faire ! Bon, d'accord.
La vieille dame tourna ostensiblement le dos tout en croisant les bras,
non sans soupirer. Puis, elle découvrit qu'elle pouvait voir le reflet du jeune homme à travers le rétroviseur extérieur. Elle n'en dit rien et le regarda se préparer.
On aurait dit qu'il s'apprêtait à faire un triathlon. Il inspirait et expirait
à fond et faisait des exercices d'étirement pour la bouche. Elle trouva ce manège comique mais réussit à se contenir, il ne fallait surtout pas qu'il s'aperçoive qu'elle l'observait. En le voyant ainsi, elle prit la mesure de l'effort qu'elle lui demandait. Pour elle, il ne s'agissait que d'un simple cri mais pour lui c'était autre chose. C'était passer au-dessus de sa timidité naturelle, au-dessus de son éducation, au-dessus des conventions, c'était sortir de sa zone de confort.
– Yaaa.
Aucune réaction.
– Ça y est, j'ai crié. Vous pouvez vous retourner.
– Tu appelles ça crier ? J'ai cru qu'il y avait un chaton dans les parages.
Il faut que tu y ailles plus fort !
– Pas envie.
– On s'en fiche que tu en aies envie ou pas, tu vas le faire que ça te
plaise ou non.
Elle employait à nouveau son ton catégorique d'institutrice qui ne laisserait rien passer à un élève récalcitrant.
– Je n'y arrive pas.
– Il faut que tu penses à tout ce qui t'énerve. La fille qui n'a pas voulu
de toi, ta dépression, les médecins, tes parents, la police qui te
recherche, la prison, la maladie, la mort, la…
– YAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA ! Maxine sursauta et se cogna la tête contre un coin de la portière. Son regard fut alors attiré par quelque chose qu'elle n'avait pas vu avant.
–
YAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
AA !
Elle bondit de nouveau mais cette fois évita le coin de la portière. Elle essayait de déchiffrer un panneau mais avec ses yeux usés c'était difficile.
–
YAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
AAAAAAAAAA !
Elle y était presque. Il fallait qu'elle se concentre. Les lettres inscrites sur un panneau de bois étaient un peu élimées mais elle commençait à en comprendre le sens. Il était douloureux d'imposer une telle tension à ses yeux. Ce n'était déjà pas facile alors avec l'autre énergumène qui hurlait juste à côté d'elle…
– YAAAAA…
– Tu vas arrêter de crier oui ? ! On ne peut pas se concentrer. C'est à se
demander ce qui te passe par la tête parfois.
Coupé en plein élan alors qu'il commençait à ressentir les bienfaits du cri, il ne comprenait plus rien.
– Mais…
La vieille dame attrapa entre ses mains ridées la tête du jeune homme qu'elle tira jusqu'à la vitre du côté passager.
– Regarde ! Nous sommes sauvés.
– Jamais de la vie, répondit Alex tout en se massant les vertèbres
cervicales.
– Je savais bien que le nom de ce village me disait quelque chose.
– C'est hors de question.
Maxine applaudissait déjà avec ces petites mains pour marquer son excitation.
– Nous allons passer la nuit dans une yourte !