L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
La tension était un peu retombée. Il…
OceanofPDF.com
60.
La tension était un peu retombée. Il flottait dans l'air aseptisé de la
chambre d'hôpital une atmosphère lourde d'émotions mais la crise de larmes était passée. Une douce torpeur s'était installée. La parole s'était libérée et Maxine avait trouvé le courage d'expliquer à sa fille les circonstances de son abandon. Étrangement, plus elle parlait et plus elle se sentait légère. Pourtant chaque mot lui coûtait rouvrant des plaies qu'elle pensait cicatrisées. Elle entendait les mots qui sortaient de sa bouche comme s'ils étaient prononcés par une autre personne. Elle était spectatrice de sa propre histoire. Cette mise à distance lui permit de se rendre compte qu'elle n'avait pas à endosser toute la responsabilité de cette erreur. Il n'y avait pas eu une victime mais deux. La lourdeur de cet abandon pesait depuis des années sur son cœur, l'expliquer à sa fille et surtout pouvoir lui demander pardon lui faisait énormément de bien.
Léonie l'écoutait sans jamais l'interrompre. Elle se contentait de
hocher la tête de temps en temps. Elle semblait étonnamment soulagée comme si cette version correspondait à ses attentes. Maxine se rendit compte que, comme la plupart des enfants abandonnés, Léonie s'était persuadée que c'était de sa faute. Qu'elle avait déçu ses parents à la naissance au point qu'ils avaient choisi de l'abandonner. Bien sûr, il ne venait jamais à l'esprit de ces enfants qu'ils puissent être des victimes plutôt que des coupables.
Quand elle apprit que son père était mort avant sa naissance, elle émit
un léger gémissement. Mais, Maxine lui donna ensuite tellement de détails sur le jeune homme qu'il avait été, qu'elle eut l'impression de l'avoir connu. La vieille dame lui dépeint leur enfance, leurs goûts, leurs joies, leurs peines, ce qui le rendit paradoxalement très vivant. Ensuite, elle raconta l'accouchement et la séparation. La douleur physique qui s'estompait et la douleur morale qui restait. Elle lui dit n'avoir jamais cessé de penser à elle et regretté de ne pas la contacter. Elle lui avoua avoir imaginé toute une vie pour elle, son premier jour d'école, son premier amour, son premier diplôme, sa première maison, son premier enfant…
Léonie raconta l'histoire de sa vie pendant que Maxine et Alex, tels
deux enfants subjugués devant un bon conteur, écoutaient patiemment. Elle avait connu ce qu'on pouvait appeler un mauvais départ. Non seulement elle avait été abandonnée mais les circonstances de l'accouchement et les manières brutales des sages-femmes de l'époque lui avaient laissé des séquelles. Comme si elles avaient voulu faire payer à la fille les erreurs de la mère. Son épaule avait été luxée et ses poumons n'étaient pas totalement formés. Elle dut rester pendant plusieurs mois en service de néonatalogie. Elle eut cependant de la chance dans son malheur car elle fut adoptée par le médecin qui s'occupait d'elle. Elle avait deux frères, un plus âgé et un plus jeune. Elle avait connu le bonheur d'une famille aimante, la joie d'une maison avec un jardin et l'amitié d'un chien avec lequel jouer.
Il lui restait un sentiment d'insécurité qu'elle avait compensé par une
détermination sans faille s'acharnant à être la meilleure dans tout ce qu'elle entreprenait. Sportive, elle avait fait partie de l'équipe de France de natation synchronisée et participé aux marathons de Paris et New York.
Portée inconsciemment par la blessure de sa naissance, elle s'était orientée vers des études pour devenir sage-femme. Elle aimait voir le bonheur envahir le visage des nouveaux parents lorsque leur bébé leur était présenté. Évidemment, elle avait aussi vu des parents abandonner leurs enfants. Dans ces cas-là, elle se faisait une mission de cajoler les nourrissons, de leur apporter le plus de chaleur humaine possible pour leur donner le sentiment d'être aimés. Elle savait à quel point cela comptait.
Elle avait rencontré son mari lors d'une soirée donnée par des amis
communs. L'histoire était banale mais ça ne l'empêchait pas d'être belle.
– Vous êtes mariée ? lui avait-il demandé de but en blanc.
– Non.
– Tant mieux, ça m'évitera d'avoir à me battre en duel. Je suis très
mauvais en escrime et il est devenu difficile de trouver un mousquet de
nos jours. Dans un an, nous serons mariés !
Elle avait ri devant tant de certitudes et s'était moquée de lui. Six mois
plus tard, ils étaient mariés.
Il était architecte. Elle aimait se dire qu'avec leurs deux professions,
ils comblaient une partie des besoins humains, la naissance et avoir un toit sur la tête.
Ils avaient eu trois enfants. Tous adoptés. Elle avait fait le choix de
réparer les erreurs des autres. Elle les avait élevés dans l'amour et le respect. Aujourd'hui, ils étaient tous devenus des gens bien et elle en tirait une grande fierté. Elle avait reproduit le modèle d'éducation que ses parents lui avaient donné. Sa mère exerçait le double métier de mère-au-foyer artiste peintre. Ses tableaux avaient peuplé son enfance. Sa joie de vivre et sa liberté d'esprit avaient donné à sa fille adoptive l'assurance dont elle manquait et lui avaient appris à la transformer en une ambition positive.
Léonie éprouvait une aversion profonde pour toute sorte d'injustice.
Elle avait descellé des pavés pendant mai 1968. Elle militait dans des associations et était engagée politiquement.
Les mots avaient coulé avec la fluidité d'une rivière puis la source
s'était tarie. En restait un silence qui laissait le temps à chacun d'assimiler ce qui venait d'être dit.
À l'écoute de ce qu'avait confié Léonie, Alex se dit que la mère et la fille avaient finalement beaucoup en commun. Elles partageaient les mêmes qualités, les mêmes exigences et les mêmes convictions. Devant l'œil brillant de Maxine, il comprit qu'elle se faisait la même réflexion.