L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
Alex avait garé la voiture un peu…
OceanofPDF.com
51.
Alex avait garé la voiture un peu à l'écart. Il ne voulait pas qu'un
agent de sécurité ou un passant trop zélé ne signale leur position à la police. Ils déambulaient à travers les attractions. Les spots et néons donnaient aux cheveux blancs de Maxine des teintes rouges, vertes, jaunes ou bleues. Il régnait une joyeuse cacophonie où se mêlaient rires, cris, vieilles chansons françaises au carrousel et musique « de jeunes », comme disait Maxine en dodelinant la tête, aux attractions à sensations fortes. Une douce odeur de barbe à papa se répandait. La vieille dame, tel un chien de chasse, leva le nez et flaira la piste jusqu'au stand d'où provenait l'odeur sucrée. Juste en face, une baraque colorée vendait des churros et autres gaufres. Le regard de Maxine allait de l'un à l'autre avec envie.
– Vous voulez une barbe à papa ?
– Est-ce qu'on demande à un charpentier s'il aime les tuiles ?
Évidemment !
Elle continuait à fixer les churros qu'une vendeuse plaçait avec habileté dans un cornet en papier.
– Vous voulez des churros ?
– Est-ce qu'on demande à un bûcheron s'il aime le bois ?
Alex ne voyait pas du tout le rapport entre un charpentier et une barbe à papa ou un bûcheron et des churros mais bon.
– On prend une barbe à papa ou des churros ?
– Les deux ! On partagera.
Ils marchaient maintenant entre les allées de la fête foraine et
s'arrêtaient devant certains manèges pour observer leurs occupants. Les enfants riaient ou devenaient tout verts sur les chaises volantes tandis que les adolescents et les adultes riaient ou devenaient tout verts sur les attractions plus dynamiques.
Une sorte de grue dont deux nacelles flottaient à cinquante mètres du
sol se dressa devant eux. Un panneau explicatif vantait une puissance de 5G. Rien qu'à regarder les allées et venues de l'engin, Alex se sentait nauséeux. Maxine tendit un doigt vers un petit panneau à l'entrée et cria pour que le jeune homme l'entende au-dessus des cris désespérés des malheureux qui avaient tenté l'aventure :
– « De 7 à 77 ans ». C'est trop dommage. J'aurais adoré le faire. C'est
de la discrimination ! Tu crois que je pourrais passer pour une jeunette
de 77 ans ?
Alex savait que si Maxine participait à cette attraction, il serait obligé
de l'accompagner et il n'en avait absolument pas envie. La vieille dame risquait de faire une crise cardiaque ou, plus probablement, lui risquait de faire une crise cardiaque. Il prit le temps de mâcher longuement son churros avant de répondre :
– Je suis certain que vous passeriez sans aucun problème pour une
fringante septuagénaire mais vous avez vu la queue qu'il y a ? Elle avala une pincée de mousse rose de la barbe à papa.
– Tu as raison. Peut-être tout à l'heure…
Pour une fois, Alex espérait que la maladie d'Alzheimer ferait oublier une chose à Maxine.
Ils continuèrent leur balade et s'assirent sur un banc en face des autos tamponneuses. Une foule joyeuse s'amusait à se rentrer dedans.
– Ça, c'est de la conduite sportive ! s'extasia Maxine.
– Je ne vois pas l'intérêt, on ne fait que donner des coups ou en
recevoir.
– C'est justement ça l'intérêt ! Les autos tamponneuses c'est comme la
vie. Pour continuer à rouler, tu dois esquiver. Tu peux décider de rouler
sans risque en ne te détachant pas du bord, mais c'est terriblement
ennuyeux ! Pour t'amuser, pour vivre, tu dois prendre des risques. Tu
dois aller au milieu de la piste, tu dois être prêt à donner ou recevoir
des coups quand c'est nécessaire. Et, la vie c'est comme les autos
tamponneuses, un tour ne dure vraiment pas longtemps. Alors tu dois
en profiter.
Elle le tira par le bras.
– Allez, viens. On va en faire un tour !
Alex montra un churros qui restait dans le cornet.
– Je ne peux pas, je n’ai pas fini.
Elle le lui enfourna dans la bouche.
– C'est bon maintenant, on peut y aller.
Elle ne lui laissa pas le temps de riposter et s'en alla d'un pas décidé payer les places. Elle revint avec deux tickets. Elle lui en tendit un au moment où une musique retentissait pour avertir qu'un nouveau tour allait commencer.
– On ne pourrait pas partager la voiture ? demanda Alex soudain
anxieux.
– La vie c'est chacun pour soit !
Devant l'air déconfit du jeune homme, elle ajouta :
– Mais ne t'inquiète pas, je couvrirai tes arrières.
Elle choisit une auto tamponneuse rose à paillettes tandis qu'Alex
s'installait dans une grise à la peinture écaillée. Une musique électronique leur indiqua qu'ils pouvaient commencer à rouler. Maxine ne se fit pas prier et fila comme une flèche. Elle percutait tous ceux qui avaient le malheur de croiser son chemin et ponctuait le carambolage d'un grand éclat de rire. Alex, resté sur le bord, n'avait toujours pas touché la pédale. Il la regardait hurler : « Tu la pousses ta charrette, mon arrière-grand-mère irait plus vite que toi et pourtant la sienne était tirée par des chevaux ! » Elle enchaînait avec un philosophique : « Pierre qui roule n'amasse pas rousse ».
Stupéfait, il la vit percuter l'auto d'une dame d'environ soixante ans
accompagnée d'un petit garçon. Elle lui adressa un « Pardon madame » très digne puis s'en vint vers Alex.
– Les personnes âgées ne devraient pas faire ce genre de manège, ce
n'est plus de leur âge !
Elle repartit aussi vite qu'elle était arrivée en cabossant toutes les voitures qui lui barraient le passage.
Elle se sentait légère. Libre. Jeune. Elle aimait la sensation de vitesse.
Elle aimait sentir le vent s'infiltrer dans ses cheveux. Elle aimait serrer ses doigts sur le volant. Elle aimait passer entre deux voitures comme une anguille entre les rochers. Elle aimait foncer sur une autre auto et sentir l'onde de choc la parcourir. Certes, ses genoux lui faisaient mal et elle voyait flou sur les côtés mais elle ressentait un tel sentiment de vie qu'elle en aurait crié. En percutant les autres voitures, elle exprimait sa colère et son envie de vivre. Plus. Plus fort. Plus longtemps. Si seulement, elle pouvait se payer d'autres tours. Ses yeux se remplirent de larmes en même temps qu'elle riait aux éclats. Elle explosait. De joie, de peur, de colère, de tristesse, de rire. Elle chassait ceux qui avaient eu le malheur de la tamponner et se faisait ensuite emboutir sur un côté. Elle faisait des tours sur place pour avoir la tête qui tourne. Elle savait qu'un tel moment ne se reproduirait pas.
Alex n'avait pas quitté son abri. En voyant l'attitude libérée et
volontaire de Maxine, il se sentit honteux. Si une vieille dame pouvait le faire alors il y arriverait aussi. Mais, Maxine n'était pas n'importe quelle vieille dame.
Il ferma les yeux et appuya sur la pédale…
Il se fit immédiatement enfoncer par une autre auto. Il rouvrit les yeux
sous l'effet de l'impact. Deux adolescentes d'environ dix-sept ans lui firent un sourire et repartirent en riant. C'était donc ça la vie, on prenait un coup et on repartait ? Il vérifia ses cervicales par précaution et rassuré par le fait qu'il pouvait encore bouger ses orteils, appuya sur la pédale. L'auto démarra à toute vitesse, il slalomait et effectuait des manœuvres. Il voulait justement tenter de réaliser un créneau entre deux voitures inoccupées lorsqu'il vit un malade lui foncer dessus à pleine vitesse. Il regarda autour de lui, il n'avait aucune échappatoire. Il était coincé entre les voitures garées et le bord. C'était donc ça la vie, recevoir des coups quand on était vulnérable ? Il ne pouvait rien faire sinon se préparer au choc. Il referma les yeux comme un condamné à mort avant son exécution. Il entendit un bruit d'impact mais fut étonné de ne pas en ressentir les effets. Il ouvrit un œil pour constater que Maxine était arrivée sur le côté et avait percuté l'assaillant de plein fouet.
– Je t'avais dit que je couvrais tes arrières.