L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
La médium poussa le rideau avec emphase. Elle avait manifestement
55.
La médium poussa le rideau avec emphase. Elle avait manifestement
l'habitude qu'on la remarque et, pendant un court instant, Alex se demanda s'il aurait dû applaudir.
Elle portait sous son bras un petit poulet à plumes rousses. La bête ne semblait absolument pas dérangée et posa un regard placide sur ses ouailles.
– Grâce à lui, je pourrai vous en dire plus.
Alex et Maxine fixèrent l'animal en silence. Madame Pluton sortit
alors d'un tiroir de la table en formica, un grand couteau de boucher qu'elle brandit au-dessus de la volaille en psalmodiant des paroles inintelligibles. Le poulet écarquilla ses petits yeux ronds.
– Ne faites pas de mal à cette bête !
Le jeune homme s'était levé sans même s'en rendre compte.
– Lâchez ce poulet immédiatement !
La médium eut l'air contrariée mais obtempéra. Il en profita pour
attraper le couteau. Elle avait l'air docile mais il se méfiait quand même. Le poulet sembla soulagé.
– Je ne vous laisserai pas massacrer ce pauvre animal sans défense
pour vous livrer à je ne sais quel rite vaudou.
Jamais, il ne s'était battu pour quelque chose. Bien sûr, il avait des
opinions, comme tout le monde. Des valeurs, comme tout le monde. Des convictions, comme tout le monde. Mais, quand il avait assisté à une scène qui lui déplaisait, il n'était jamais intervenu. Il s'était écrasé, comme pratiquement tout le monde. Sans doute, se sentait-il ridicule, faible, mal placé pour pouvoir intervenir. Peut-être avait-il eu peur. Dans tous les cas, il n'était jamais intervenu auprès d'une personne parlant trop fort dans le train pour lui demander de se taire, il s'excusait lorsqu'on lui rentrait dedans, il ne signalait pas une erreur dans la monnaie. Ses parents lui avaient appris à ne pas faire de vagues, il devait se couler dans le moule en se faisant le moins remarquer possible.
Pourtant, aujourd'hui, il était intervenu. Aujourd'hui, il s'était levé
pour lutter contre l'injustice. Il se demanda ce que ses parents penseraient de lui puis sourit lorsqu'il se rendit compte que cela n'avait plus d'importance. Il ne vivait pas pour eux ou pour les autres. Il vivait pour lui. Et ça, il le devait entièrement à Maxine. Pour la première fois de sa vie, il était fier de lui et ne culpabilisait pas pour ça. La seule chose qui l'embêtait était que cette illumination ait lieu dans cette roulotte, face à cette psychopathe meurtrière de poulets innocents.
– Il est complètement fou, constata la voyante en parlant à Maxine. La vieille dame se contenta de hausser les épaules.
– Je dirai plutôt concerné.
Elle se tourna vers Alex.
– Je ne te savais pas si proche de la cause animale. C'est bien. Les
personnes qui n'aiment pas les animaux ne peuvent pas aimer les gens.
Tu me rappelleras de te raconter la fois où je me suis introduite dans un
laboratoire en pleine nuit pour libérer les animaux qui servaient de
cobayes.
Elle reporta son attention sur Madame Pluton.
– Je suis très déçue. Je vous prenais pour une médium responsable. N'y
a-t-il pas dans le code déontologique des voyants une clause sur la
souffrance animale ?
– Il n'existe pas de code déontologique des voyants. Maxine eut l'air déçue.
– C'est dommage.
La médium réalisa qu'elle n'était pas sortie d'affaire. Dès qu'elle les
avait vus venir, elle avait flairé les problèmes. Le jeune était un sceptique invétéré et la petite mamie bien que plus ouverte était bizarre. Elle les regarda de ses yeux extralucides et pour les sonder. Rien. Ils étaient comme imperméables à ses superpouvoirs. Impuissante sous le poids des attaques, elle soupira et cala son dos contre le dossier de la chaise de jardin.
– Je n'allais pas découper Rémi.
– Rémi ?
Elle montra du doigt le poulet qui, dérangé par ces tergiversations, tentait une échappée vers le bord de la table.
– C'est mon poulet divinatoire, je suis plumancienne. Je lis l'avenir à
travers les plumes.
Maxine sembla très impressionnée.
Revigorée par ce soudain intérêt, la médium expliqua :
– C'est une spécialité très rare. Vous voulez un exemple ?
– Absolument ! J'en serai honorée.
Elle se tourna vers Alex et le poussa du coude en murmurant :
– Quelle chance ! Ce n'est pas tous les jours qu'on tombe sur une
plumancienne.
Madame Pluton rattrapa d'une main experte le poulet avant qu'il ne
saute de la table. Elle tira doucement mais fermement sur une plume et l'arracha. La volaille accepta dignement son sort et n'émit qu'un très léger piaillement. Ensuite, elle s'empara à nouveau du couteau de boucher et, pendant un instant, Alex se demanda si toute cette histoire de plumancienne n'était pas une excuse pour massacrer cette pauvre bête. Mais, la médium laissa s'échapper le poulet et se concentra sur la plume qu'elle taillada en de multiples endroits. Elle était tellement accaparée par son art qu'une goutte de sueur vint perler sur ses lèvres.
– Je vois deux chemins.
Alex ne put s'empêcher de murmurer à Maxine :
– J'avais bien dit qu'un GPS c'était plus pratique. Ni la voyante, ni la vieille dame ne lui accordèrent leur attention.
– Je vois deux chemins, celui qui vous est destiné et celui que vous
empruntez. Aller contre l'ordre des choses n'est jamais anodin…
– Vous adoptez un point de vue très conventionnel pour une médium,
coupa Maxine.
– Vous êtes à un carrefour et la décision que vous allez pendre aura de
grandes conséquences. Vous avez fait une grande route mais n'êtes pas
encore tout à fait arrivée.
Elle se tourna vers Alex qu'elle fixa profondément de ses yeux sans iris.
– Vous aussi.
– Moi ?
Il s'en voulut d'avoir l'air aussi crédule.
– Vous vous épanouissez comme une fleur au milieu du bitume,
contrariée mais forte. Vous savez ce que vous voulez faire plus tard ?
– Pas vraiment, non.
Il n'avait aucun projet précis. Il suivait les études qu'on lui avait fait
suivre. Du droit. Il avait appris par cœur ce qu'il y avait à apprendre sans rien ressentir. Ce qui était bien avec le droit c'est que c'était clair, net et précis. On avait le droit ou pas. Mais, en même temps, c'était aussi son inconvénient. Il n'y avait pas de liberté, pas de façon de penser autrement. En gros, le droit ne laissait pas de place à la fantaisie. Avant, cette perspective ne lui avait pas posé de problème mais maintenant il voyait les choses différemment.
– Vous êtes une chrysalide sur le point de se transformer en papillon.
– Êtes-vous en train de me conseiller de devenir entomologiste ?
– Vous n'êtes pas poli.
– Je n'ai pas l'impression d'avoir été impoli.
– Non. Je veux dire que vous êtes comme un diamant qui n'a pas
encore été poli. Pour l'instant, tout est trouble mais bientôt vous vous
polirez et votre véritable personnalité brillera au grand jour.
– Ma véritable personnalité ? Je ne pensais pas avoir de multiples
identités. Vous voulez dire que je vais développer une schizophrénie ?
Il fanfaronnait mais au fond de lui il savait qu'elle avait raison. Il
n'aurait jamais soupçonné être capable de vivre ce qu'il avait vécu ou de ressentir ce qu'il avait ressenti, s'il n'avait pas rencontré Maxine. C'était comme si elle l'avait arraché à un épais brouillard. Comment allait être la suite ? Qu'allait-il devenir ? Quels projets l'attendaient. Il ne voulait pas le montrer mais les paroles de la voyante lui faisaient plaisir. Un léger sourire s'esquissa, malgré lui, au coin de ses lèvres. Ce fut un remerciement suffisant pour la médium qui reporta son attention sur Maxine.
– Je vous vois, Madame, entourée de beaucoup de monde.
– Des morts ?
– Non, des vivants !
Maxine eut l'air déçue.
– Vous n'êtes pas aussi seule que vous le pensez. Des personnes vous
attendent et seront ravies de vous revoir. Vous évoluerez dans un
environnement chaleureux.
– Au paradis ?
La voyante plaqua le plat de ses mains sur la table.
– Pourquoi voyez-vous des morts partout ? Vous êtes malade !
– Oui ! Justement !
– Écoutez, je pense que je ne suis pas la bonne personne pour vous.
– Vous croyez que l'on devrait voir un autre médium ? Peut-être un
spécialiste…
– Après les plumes de poulet ce sera quoi ? intervint Alex moqueur.
Les poils de chat ?
– Vous devez consulter.
– D'accord, mais qui ?
– Un psychiatre ! Vous êtes tous les deux visiblement très dérangés.