L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 8 sur 70

Pages du PDF

L'Infinie comédie

Octobre – Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend

OCTOBRE – ANNÉE

 

 

DES SOUS-VÊTEMENTS

 

POUR ADULTES

 

INCONTINENTS DEPEND

 

Pour Orin Incandenza, no 71, le matin est la nuit de l’âme. Le pire

moment de la journée, psychiquement. Il règle la clim de la résidence au

maximum pour la nuit et se réveille néanmoins en sueur, la plupart du

temps, reployé en position fœtale, enseveli dans cette sorte d’obscurité

psychique où l’on redoute la moindre de ses pensées.

Orin, le frère de Hal Incandenza, se réveille seul à 07 h 30 dans une

odeur moite d’Ambush. De l’autre côté du lit, sur l’oreiller bosselé, un

message avec un no de téléphone et des informations vitales dans une

écriture ronde de collégienne. Il y a aussi de l’Ambush sur le message. Son

côté du lit est trempé.

Orin prépare des tartines grillées au miel, debout pieds nus devant le

plan de travail de la cuisine, vêtu d’un caleçon et d’un vieux sweat-shirt de

l’Académie aux manches coupées, il extirpe le miel par une pression sur la

tête d’un ours en plastique. Le froid du sol endolorit ses pieds, mais la fenêtre à double vitrage au-dessus de l’évier est chaude au toucher : dehors,

c’est la canicule des matins d’octobre à Phoenix.

Quand il est en ville avec l’équipe, même si la clim est à fond et le drap

tout fin, Orin voit au réveil la trace de son corps imprimée à la sueur sur le

lit en dessous de lui, et elle sèche lentement au cours de la journée jusqu’à

devenir un contour blanc salin légèrement décalé des autres contours secs

de la semaine, de sorte que son image fœtale fossilisée est démultipliée en

éventail sur son côté du lit, telles des cartes à jouer qui se chevauchent, et

comme délavée par un acide ou l’usure du temps.

La chaleur derrière les vitres lui picote le cuir chevelu. Il emporte son

petit déjeuner jusqu’à une table blanche en fer près de la piscine centrale de

la résidence et tente de manger là, sous le cagnard. Le café ne fume pas, ne

fraîchit pas. Il éprouve une sourde douleur animale. Il a une moustache de

transpiration. Un ballon de plage coloré flotte sur la piscine et ricoche

contre un bord du bassin. Le soleil est une furtive vision de l’enfer à travers

un trou de serrure. Il n’y a pas un chat. Le complexe résidentiel est un

anneau agencé autour de la piscine, de la terrasse en bois et du Jacuzzi. Les

ondes de chaleur au-dessus de la terrasse ressemblent à des fumerolles de

fioul. L’extrême chaleur produit toujours un mirage qui fait croire que la

terrasse sèche est enduite de fioul. Orin entend des spectateurs de

cartouches se mouvoir derrière des fenêtres fermées, c’est cette émission

matinale d’aérobic, et aussi quelqu’un jouer de l’orgue, et dans

l’appartement voisin du sien la vieille femme qui ne lui rend jamais son

sourire faire des vocalises, étouffées par les tentures, les stores et le double

vitrage. Le Jacuzzi bouillonne et écume.

Le message du Sujet de la nuit dernière est inscrit sur un beau papier à

lettres violet plié en deux, marqué d’un cercle central plus foncé à l’endroit

où le vaporisateur de parfum du Sujet l’a touché. La seule chose

intéressante, mais aussi déprimante, dans cette écriture est que tous les

ronds – les o o , les d , les p , les n 6 et 8 – sont pleins, alors que les points sur les i sont creux et en forme de petits cœurs. Orin lit le message en mangeant

son pain grillé, qui n’est qu’un support pour le miel. Il se sert de son bras

droit, plus petit, pour manger et boire. Son bras et sa jambe gauches

hypertrophiés restent continuellement au repos le matin.

Une brise pousse le ballon de plage sur toute la largeur de la piscine

bleue et Orin le regarde glisser en silence. Les tables blanches en fer n’ont

pas de parasols et on repère la position du soleil sans lever les yeux ; on la

devine à son impact sur le corps et à l’ombre portée. Le ballon revient,

hésitant, vers le milieu de la piscine et y reste, sans le moindre mouvement

ondulatoire. La même brise légère agite les palmiers moribonds le long des

murs en pierre du complexe, les palmes bruissent, deux d’entre elles se

détachent, tombent en spirale et s’abattent sur la terrasse comme une gifle.

Toutes les plantes d’ici sont hostiles, lourdes et acérées. La partie supérieure

des arbres, au-dessus des palmes, est feutrée d’une matière morte semblable

à des poils de noix de coco. Des cafards et autres créatures y vivent. Des

rats, peut-être. Toutes sortes d’exécrables bestioles d’altitude. Les plantes

sont soit épineuses soit charnues. Des cactus aux étranges formes

tourmentées. Les cimes des palmiers sont comme les cheveux de Rod

Stewart, autrefois.

Orin est rentré du match de Chicago avec l’équipe, l’avant-veille, les

yeux rouges. Il sait que le place-kicker I et lui sont les deux seuls joueurs qui

ne ressentent plus, physiquement, la douleur cuisante de la défaite.

La veille de leur départ – il y a environ cinq jours –, Orin était dans le

Jacuzzi près de la piscine en fin de journée pour soigner sa jambe, assis

solitaire dans la chaleur rayonnante et cette saleté de lumière tardive avec la

jambe dans le Jacuzzi, serrant dans sa main la balle de tennis qu’il continue

à serrer distraitement par habitude. Regardant le jet du Jacuzzi bouillonner

et écumer autour de la jambe. Et, tout à coup, surgi de nulle part, un oiseau

était tombé dans le Jacuzzi. En faisant un plat sonore. Surgi de nulle part.

Du vaste ciel vide. Il n’y avait rien d’autre que le ciel en surplomb du Jacuzzi. L’oiseau avait dû avoir une crise cardiaque en plein vol, mourir et

chuter du ciel vide pour s’écraser dans le Jacuzzi juste à côté de la jambe.

D’un doigt il abaissa ses lunettes de soleil sur l’arête de son nez et

l’observa. C’était une espèce indistincte. Pas un rapace. Un roitelet, peut-

être. Ça ne pouvait pas être de bon augure. L’oiseau mort tressauta et

tourbillonna dans l’écume, sombrant puis réémergeant, créant l’illusion

d’un vol perpétué. Orin n’avait hérité d’aucune des phobies de la Moms

relatives au désordre et à l’hygiène. (Pas fan des bestioles pour autant – des

cafards.) Il était resté assis là en serrant la balle et en regardant l’oiseau, la

tête vide. Mais le lendemain au réveil, reployé et enseveli, il avait pensé que

c’était nécessairement un mauvais présage.

Maintenant Orin prend toujours sa douche brûlante, à la limite du

supportable. La salle de bains de l’appartement a un carrelage jaune-vert, ce

n’est pas son choix, peut-être celui du free safety qui habitait là avant que

les Cardinals de Phoenix n’envoient à La Nouvelle-Orléans le free safety,

deux remplaçants et de l’argent pour Orin Incandenza, punter.

Il avait beau faire venir régulièrement les employés de Terminex, il y

avait toujours ces énormes cafards qui sortaient des conduits de la salle de

bains. Des cafards d’égouts, d’après Terminex. Blattaria implacablus ou

quelque chose comme ça. Des cafards vraiment énormes. Des véhicules

blindés. Complètement noirs, avec des carapaces genre Kevlar, les machins.

Et sans peur, élevés dans les égouts hobbésiens sous ses pieds. Les petits

cafards bruns de Boston et de La Nouvelle-Orléans étaient assez coriaces

mais, au moins, quand on allumait la lumière, ils se carapataient fissa. Ces

cafards d’égouts du Sud-Ouest, vous allumez la lumière, ils restent sur le

carrelage et ils vous regardent, genre : « T’as un problème ? » Orin en a

écrasé un, juste une fois, qui avait débouché comme un diable de la bonde

de la douche pendant qu’il était sous le jet, alors il était sorti à poil pour

enfiler des chaussures et lui marcher dessus, méthode convenue, et le

résultat fut explosif. Il subsiste encore des résidus de ce piétinement sur le carrelage. Ils semblent incrustés à jamais. Des entrailles de cafard.

Dégoûtant. Il a préféré jeter les chaussures plutôt que de nettoyer la

semelle. Désormais il garde de gros verres dans la salle de bains et quand il

voit un cafard en allumant la lumière, il pose le verre dessus pour

l’emprisonner. Au bout de deux jours, le verre est embué, le cafard s’est

asphyxié tranquillement, Orin recueille l’un et l’autre dans des Ziploc

séparés et les balance dans la grande poubelle du complexe près du terrain

de golf.

Le carrelage jaune du sol est parfois un parcours d’obstacles semé de

verres contenant de gros cafards qui agonisent lentement, stoïques, sans

bouger, des verres progressivement embués par du dioxyde de cafard. Tout

cela donne la nausée à Orin. Il s’imagine que plus l’eau de la douche est

chaude, moins les petits véhicules blindés ont envie de s’aventurer hors de

la bonde pendant qu’il est là.

Il arrive qu’ils soient dans la cuvette des W.-C. aux premières heures du

matin, pataugeant, essayant d’atteindre le bord pour grimper. Il n’est pas

très fan non plus des araignées, mais c’est moins conscient ; cela n’a rien à

voir avec l’horreur consciente qu’inspiraient à Soi-Même les veuves noires

du Sud-Ouest et leurs toiles chaotiques – les veuves sont partout, tant ici

qu’à Tucson, repérables en tout lieu sauf par les nuits froides, leurs toiles

poussiéreuses ne suivent aucun schéma, s’accumulent çà et là dans les

angles droits des coins sombres ou reculés. Les toxines de Terminex sont

plus efficaces sur les veuves. Orin les fait venir tous les mois ; il est presque

abonné à Terminex.

L’horreur consciente spécifique d’Orin, outre l’altitude et l’heure

matinale, c’est les cafards. Enfant, il refusait d’aller dans certains endroits

de Boston près de la baie. Les cafards lui font tourner le sang. Les paroisses

autour de NOLA avaient subi un déluge ou une éruption de sinistres cafards

tropicaux volants d’origine latino-américaine, petits et craintifs mais

volants, putain, qu’on voyait grouiller sur les enfants de La Nouvelle-Orléans, la nuit, dans leurs berceaux, surtout les enfants des immeubles

insalubres, et qui se nourrissaient paraît-il du mucus puisé dans les yeux des

bébés, un mucus optique particulier – putain, le cauchemar pour un môme,

des cafards mobiles volants qui veulent te bouffer les yeux –, et rendaient

les bébés aveugles ; les parents s’approchaient dans la lumière matinale

blafarde du taudis et trouvaient leurs enfants aveugles, il y avait eu une

douzaine de gosses rendus aveugles l’été dernier ; et c’était pendant ce

déluge ou cette éruption cauchemardesque, s’ajoutant aux inondations de

juillet qui avaient charrié une douzaine de cadavres cauchemardesques

extirpés par un glissement de terrain gris-bleu d’un cimetière en haut du

coteau sur lequel logeaient Orin et deux coéquipiers, dans le faubourg de

Chalmette, membres et entrailles épars dans la boue déferlante, l’un des

corps s’étant même affalé contre le piquet de leur boîte aux lettres, que, en

allant acheter le journal du matin, Orin avait demandé à son agent de lui

chercher un nouveau club. Et voilà comment il s’était retrouvé dans les

canyons de verre et l’impitoyable lumière de Phoenix métropole, dans un

cercle desséché, près du Tucson de la jeunesse desséchée de son propre

père.

Les matins qui succèdent aux rêves d’araignées et d’altitude sont les

plus douloureux ; il lui faut parfois trois cafés et deux douches, voire un

footing, pour desserrer l’étreinte autour de la gorge de son âme ; et ces

matins post-rêves sont encore pires s’il ne se réveille pas seul, si le Sujet de

la nuit est toujours là, veut gazouiller, se pelotonner contre lui en cuiller, lui

demande à quoi servent exactement ces verres embués renversés sur le sol

de la salle de bains, commente ses suées nocturnes, farfouille dans la

cuisine, prépare des kippers ou du bacon ou des trucs encore plus

dégoûtants et sans miel qu’il est censé ingurgiter avec une voracité

masculine post-coïtale, du moins celles qui ont ce fantasme qu’elles

appellent Nourrir Mon Homme, qui veulent qu’un homme à peine capable

de digérer une tartine de miel matinale mange avec une voracité masculine, coudes écartés, bon coup de fourchette, en faisant de petits bruits. Même

quand il est seul, libre de se déployer seul, de se redresser lentement et de

s’arracher aux draps pour aller pisser, ces matins noirs amorcent des

journées qui, pendant de longues heures, paraissent insurmontables à Orin.

Ces affreux matins aux sols froids, aux vitres chaudes, à la clarté

éblouissante – la certitude dans l’âme que la journée devra être non

traversée mais escaladée, verticalement, et qu’à sa fin, à l’heure du coucher,

ce sera de nouveau comme une chute du haut d’un précipice.

À présent son mucus oculaire est en sûreté, dans le désert du Sud-

Ouest ; mais les cauchemars ont empiré depuis son transfert dans cette

région dévastée que Soi-Même lui-même a fuie, jadis, dans sa jeunesse

malheureuse.

Comme un clin d’œil à la propre jeunesse malheureuse d’Orin, tous les

rêves commencent brièvement par une espèce de compétition de tennis.

Celui de cette nuit a débuté par un plan large d’Orin sur un court en Har-

Tru, prêt à recevoir le service d’un joueur vague, un gars de l’Académie –

Ross Reat, peut-être, ou ce bon vieux Mr Bain ou encore Walt Flechette

aux dents grises, actuellement éducateur pro en Caroline –, puis voilà que

l’écran du rêve se resserre sur lui et se dissout subitement dans la couleur

neutre, rose foncé, des yeux clos face à la lumière vive, sentiment atroce

d’être submergé, de ne pas savoir comment refaire surface pour respirer, et

qu’après un instant l’Orin du rêve se dépêtre en force de cette suffocation

visuelle et trouve la tête de sa mère, Mme Avril M. T. Incandenza, la tête

déconnectée de la Moms attachée à sa propre jolie tête, nez à nez, ligotée à

celle-ci par un système à enroulement au moyen d’une corde en boyau VS

HiPro haut de gamme provenant de sa propre gueule de raquette de

l’Académie. Orin a beau se démener comme un malade, remuer la tête, la

secouer de droite et de gauche, se contorsionner la figure et rouler des yeux,

rien à faire, il est toujours face au visage de sa mère, pour ne pas dire

dedans. Comme si la tête de la Moms était une espèce de casque serré dont

Orin n’arrive pas à s’extraire 2. Dans le rêve, il est évidemment vital pour

Orin de dégager sa tête de la tête coupée de sa mère liée à la sienne tel un

phylactère, et il n’y parvient pas. Le message du Sujet de la nuit indique

que, à un certain moment, Orin lui a saisi la tête à deux mains et a tenté en

quelque sorte de la lui déboîter, quoique sans méchanceté ni plainte (le

message, pas le déboîtement). L’apparente résection de la tête de la Moms

du reste de la Moms semble chirurgicalement claire et nette dans le rêve :

pas de moignon, pas d’entame de cou, c’est comme si la base de la jolie tête

ronde avait été découpée et lissée de manière à représenter un gros ballon

vivant, un globe à visage, attaché à son propre visage.

Le Sujet après la sœur de Bain mais avant celle juste avant celle-ci,

celle au parfum Ambush et cœurs sur les i, le Sujet précédent était une jolie

étudiante au teint cireux, diplômée de l’État d’Arizona en psychologie du

développement, avec deux gosses, une pension alimentaire scandaleuse et

des penchants pour les bijoux pointus, le chocolat réfrigéré, les cartouches

éducatives InterLace et les sportifs professionnels qui s’agitent dans leur

sommeil. Pas vraiment intelligente – elle croyait que la figure qu’il traçait

distraitement sur son flanc nu après l’amour était le chiffre 8, c’est vous

dire. Leur dernier matin ensemble, juste avant qu’il n’ait envoyé à son

enfant un jouet onéreux et fait changer son numéro de téléphone, il s’était

réveillé d’une nuit de rêves horrifiques – réveillé dans un brusque spasme

fœtal, l’âme enténébrée et non renouvelée, les yeux dans le beurre, laissant

sur le drap du dessous une marque humide semblable à un contour à la craie

de médecin légiste –, réveillé pour trouver le Sujet assis contre l’oreiller de

lecture, vêtu de son sweat-shirt de l’Académie sans manches et buvant un

expresso noisette en regardant, sur la visionneuse de cartouches qui

occupait la moitié du mur sud de la chambre, un truc terrifiant intitulé

« LES CARTOUCHES ÉDUCATIVES INTERLACE EN

COLLABORATION AVEC LA MATRICE DE PROGRAMMATION

ÉDUCATIVE CBC PRÉSENTENT SCHIZOPHRÉNIE : ESPRIT OU CORPS ? », et avait dû rester là, moite et paralysé, en position fœtale sur sa

propre ombre humide, à suivre sur l’écran un jeune type pâle à peu près du

même âge que Hal, avec une barbe rase cuivrée, une houppe rousse et des

yeux de poupée noirs, ternes, neutres, inexpressifs, braqués sur le vide du

côté gauche tandis qu’une voix off albertaine cassante expliquait que

Fenton ici présent était un schizophrène paranoïde invétéré qui croyait que

des fluides radioactifs envahissaient son crâne et que d’énormes machines

high-tech complexes avaient été spécialement programmées pour le traquer

sans relâche, l’avaient finalement attrapé, brutalisé et enterré vivant. C’était

un vieux documentaire canadien d’intérêt public, de CBC, datant du

millénaire dernier, redisséminé en version numérisée avec l’imprimatur

InterLace – InterLace pouvait proposer des émissions low cost assez

minables aux heures creuses du petit matin, dans le cadre des

Disséminations Spontanées.

Puisque le vieux documentaire de CBC défendait clairement la thèse

SCHIZOPHRÉNIE : CORPS, la voix off omettait allègrement d’importants

éléments alors qu’elle expliquait que ben oui, le pauvre vieux Fenton ici

présent était un cas plus ou moins désespéré pour une hospitalisation

externe, mais que, côté positif, la science pouvait au moins donner un sens à

son existence en l’étudiant soigneusement pour mieux comprendre

comment la schizophrénie se manifestait dans le cerveau du corps

humain… que, en d’autres termes, grâce à la technologie de pointe dite

Tomographie par émission de positons ou TEP (supplantée depuis par le

Numérique invasif, marmonne l’étudiante diplômée en psychologie du

développement, qui regarde avec ravissement par-dessus sa tasse, sans avoir

remarqué le réveil paralytique d’Orin), ils pouvaient analyser au scanner les

dysfonctions des diverses parties du cerveau dysfonctionnel du pauvre

vieux Fenton qui émettaient des positons dans une tomographie très

différente de celle du cerveau de l’Albertain moyen, sain, vigoureux et

craignant Dieu, et faire progresser la science en injectant dans le cobaye Fenton ici présent une teinture radioactive spéciale qui pénètre la barrière

sanguine cérébrale, puis en l’immobilisant dans le réceptacle rotatif d’un

scanner TEP – sur la visionneuse c’est un énorme engin gris métallisé qui

semble avoir été conçu conjointement par James Cameron et Fritz Lang, et

maintenant observez un peu les yeux du pauvre Fenton qui commence à

saisir vaguement ce que dit la voix off –, et là un plan de coupe à

l’ancienne, sans raccord, montre le cobaye Fenton ligoté par cinq lanières

toilées qui secoue sa tête rousse en tous sens pendant que des gars portant

des masques et des bonnets chirurgicaux vert menthe lui injectent des

fluides radioactifs au moyen d’une seringue grosse comme une canule à

gaver les oies, puis les yeux du bon vieux Fenton qui s’exorbitent en

anticipant l’horreur au moment où on le véhicule vers l’énorme appareil

TEP gris pour le fourrer comme une miche de pâte non levée dans la gueule

ouverte de l’engin d’où bientôt ne dépassent plus que ses baskets délavées

et le faire tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre à

l’intérieur du réceptacle, très rapidement, de sorte que les vieilles baskets

pointent vers le haut, puis vers la gauche, puis vers le bas, puis vers la

droite, puis vers le haut de plus en plus vite, tandis qu’il pousse des

hurlements d’enterré vivant que les couinements et claquements de la

machine ne parviennent pas à couvrir parce que Fenton voit ses pires

angoisses hallucinatoires se matérialiser en stéréo numérique, hurlements

indiquant que les derniers éléments fonctionnels de son cerveau

perméabilisé par teinture sont en passe d’être éradiqués à tout jamais, tandis

que, dans le coin inférieur droit de la visionneuse, réservé d’habitude par

InterLace à l’affichage de l’heure et de la température, apparaît l’image

numériquement superposée du cerveau rouge ambre et bleu neutron de

Fenton, et que la voix off cassante débite un récapitulatif historique de la

schizophrénie paranoïde et de la TEP. Et Orin toujours couché, les yeux

plissés, moite et névrosé par ses terreurs matinales, qui voudrait que le Sujet

se rhabille, remette ses bijoux pointus, récupère ses restes de Toblerone dans le freezer et s’en aille pour qu’il puisse se rendre dans la salle de bains,

ramasser les cafards asphyxiés de la veille et les jeter dans une benne

E.W.D. avant que toutes les bennes ne soient pleines, et s’interroger sur le

genre de cadeau onéreux qu’il pourrait envoyer au gosse du Sujet.

Et sur la question de l’oiseau mort, tombé de nulle part.

Et sur ces pressions exercées par l’administration des Cardinals qui veut

le forcer à accepter une interview avec une journaliste du magazine Moment

dans le cadre d’une série de portraits insipides, avec des questions sur son

itinéraire personnel auxquelles il devra répondre avec la sincère neutralité

d’un porte-parole de l’équipe, perspective stressante qui l’amène à rappeler

Hallie, à rouvrir cette boîte de Pandore véreuse.

Orin se rase aussi sous la douche, rouge de chaleur, entortillé de vapeur,

au jugé, en procédant de bas en haut avec des mouvements sud-nord,

comme on le lui a appris.

 

I. Terme de football américain. Le place-kicker est appelé botteur de précision au Canada.

Plus loin, free safety, holder et punter (botteur de dégagement) se réfèrent également à des postes de joueurs.

 

OceanofPDF.com