L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 5 sur 70

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L'Infinie comédie

Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend

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ANNÉE DES SOUS-

 

VÊTEMENTS POUR

 

ADULTES INCONTINENTS

 

DEPEND

 

Bien qu’étant seulement à moitié arabe d’origine et canadien par sa

naissance et sa résidence, l’attaché médical bénéficie néanmoins de

nouveau de l’immunité diplomatique saoudienne, cette fois en tant que

consultant spécial O.R.L. du médecin personnel du prince Q………,

ministre saoudien du Divertissement domestique, ici sur le sol nord-est des

États-Unis avec sa délégation pour signer un nouveau contrat faramineux

avec TéléDivertissement InterLace. L’attaché médical fêtera son trente-

septième anniversaire demain, mardi 2 avril de l’A.S.V.A.I.D. lunaire nord-

américaine. La délégation trouve que la sponsorisation du calendrier nord-

américain est d’une vulgarité hilarante. Pour ne rien dire de l’image

saisissante de la plus célèbre idole idolâtrée et autosatisfaite de l’Occident,

la colossale Statue Libertine, attifée d’une énorme couche-culotte pour

adultes, une image populaire comiquement appropriée qui figure sur les

photos d’actualités de tant de journaux internationaux.

L’activité médicale de l’attaché étant ordinairement répartie entre

Montréal et le Rub’ al-Khālī, c’est son premier voyage en territoire états-

unien depuis la fin de son stage huit ans auparavant. Son travail consiste à

accompagner le prince et sa suite entre les deux sites InterLace de

fabrication et de dissémination, respectivement Phoenix, Arizona E.U., et

Boston, Massachusetts E.U., pour offrir une assistance experte en O.R.L. au

médecin personnel du prince Q………. La spécialité particulière de

l’attaché médical porte sur les conséquences maxillo-faciales des

déséquilibres de la flore intestinale. Le prince Q……… (comme cela

arriverait à quiconque se nourrissant presque exclusivement de Toblerone)

souffre de mycoses chroniques de type Candida albicans, avec les risques

attenants de sinusite moniliasique et de muguet, donc d’obstruction et

d’infection des sinus qui requièrent un drainage presque quotidien au début

du printemps froid et humide de Boston, E.U. Véritable artiste, doué d’une

habileté nonpareille dans le maniement du coton et du drain, l’attaché

médical est connu dans la haute société raréfiée des nations pétrolières

arabes comme le DeBakey de la candidose maxillo-faciale, avec des tarifs

en dents de scie variant ad valorem.

Les tarifs de consultation saoudiens, en particulier, sont juste un peu au-

delà de l’obscène, mais la tâche de l’attaché médical dans ce voyage est

personnellement éprouvante, voire nauséabonde, et quand il regagne les

somptueux appartements que sa femme sous-loue dans des quartiers

éloignés des repaires habituels de la délégation à Back Bay et Scottsdale, il

a besoin de décompresser de la pire des manières. Adepte féru du soufisme

nord-américain enseigné dans son enfance par Pir Valayat, l’attaché médical

ne s’adonne ni au kif ni aux alcools distillés et doit décompresser sans aide

chimique. Quand il rentre chez lui après les prières du soir, il veut un dîner

épicé 100 % charia-halal servi tout chaud, tout fumant et joliment disposé

sur son plateau attachable, il veut que son bavoir soit repassé et placé à

portée de main à côté du plateau, il veut que le téléputeur du living-room soit branché, que les cartouches de divertissement du soir soient déjà

sélectionnées et alignées, prêtes à être insérées par télécommande dans le

lecteur. Il s’assied dans son fauteuil inclinable spécial électronique et sa

femme arabe, voilée de noir, le bichonne sans un mot, desserre tout

vêtement constricteur, règle les lumières, lui enfile le plateau-repas très

sophistiqué par la tête de manière qu’il repose sur ses épaules et forme un

promontoire juste en dessous de son menton afin qu’il puisse ingérer son

dîner tout chaud sans quitter des yeux le divertissement en cours. Il a une

étroite barbe à l’impériale que sa femme soigne également en veillant à ce

qu’elle ne touche pas les reliefs du plateau en contrebas. L’attaché médical

s’assied donc, regarde, mange, regarde, décompresse à vue d’œil, jusqu’à ce

que l’angle de son corps dans le fauteuil et celui de sa tête sur son cou

indiquent qu’il s’est endormi, moment où son fauteuil électronique spécial

s’incline automatiquement à l’horizontale et où de luxueux draps en soie

synthétique émergent, onduleux, de longues fentes pratiquées sur les côtés ;

alors, à moins que sa femme ne se montre inconsidérément maladroite avec

la télécommande du fauteuil, l’attaché médical peut passer sans effort de

l’état de spectateur assidu à celui de dormeur nocturne relaxé, toujours dans

le fauteuil inclinable, pendant que le TP diffuse en boucle et en sourdine le

ruissellement d’une pluie légère sur de larges feuilles vertes.

Sauf, du moins, le mercredi soir, jour où, quand ils sont à Boston, sa

femme a la permission de se rendre à la soirée tennis de l’Arab Women’s

Advanced League avec les autres épouses et compagnes de la délégation, au

cossu Mount Auburn Club de West Watertown, et n’est donc pas là pour le

bichonner sans mot dire, le mercredi étant aussi le jour où le Toblerone frais

arrive dans les rayons de l’importateur de Newbury Street, Boston,

Massachusetts E.U., et l’incapacité du ministre saoudien du Divertissement

domestique à contrôler son envie de Toblerone du mercredi oblige souvent

l’attaché médical à demeurer toute la soirée au quatorzième étage

entièrement réservé du Hilton de Back Bay pour y jongler avec des abaisse-langue et des tampons de coton, de la nystatine, de l’ibuprofène, des

styptiques, des antibiotiques antimuguet afin de restaurer les membranes

muqueuses du dyspeptique, catastrophé et souvent (mais pas toujours)

penaud et reconnaissant prince saoudien Q………. Ainsi, le 1 er avril de

l’A.S.V.A.I.D., quand l’attaché médical se révèle (soi-disant)

insuffisamment habile avec un coton-tige sur une nécrose sinusienne

ulcérée et, à 18 h 00 tapantes, se heurte à un accès de picotement

muguetique fébrile chez le ministre du Divertissement domestique

floralement déséquilibré et se voit, par décret tonitruant, remplacé au chevet

royal par le médecin personnel du prince, alerté par bipeur au sauna du

Hilton, et quand le médecin personnel encore moite tapote l’attaché médical

sur l’épaule en lui disant de ne pas prêter attention au picotement, que c’est

juste la candidose qui parle, et de rentrer décompresser chez lui en

s’accordant pour une fois un mercredi soir de repos bien mérité, quand donc

l’attaché médical regagne son domicile vers 18 h 40, ses spacieux

appartements bostoniens sont déserts, les lumières du living-room non

tamisées, le dîner encore froid, le plateau attachable toujours dans le lave-

vaisselle et – pire – aucune cartouche de divertissement n’a bien sûr été

commandée au vidéoclub InterLace de Boylston St. où la femme de

l’attaché médical, comme toutes les épouses et compagnes voilées des

légats du prince, bénéficie d’un compte gracieusement offert. Et même s’il

est trop épuisé et stressé pour s’aventurer dans l’humide nuit urbaine afin de

se procurer lui-même des cartouches de divertissement, l’attaché médical

réalise que sa femme a, comme toujours le mercredi soir, pris la voiture

avec les plaques d’immatriculation diplomatiques, sans lesquelles l’étranger

pensant ne saurait envisager, même en rêve, de se garer sur un

stationnement public le soir à Boston, Massachusetts E.U.

Les options de décompression de l’attaché médical sont de ce fait

sérieusement réduites. Le somptueux TP du living-room reçoit également

les Disséminations Spontanées de l’abonnement InterLace Matrix-Impulsion, mais les procédures pour commander des impulsions spécifiques

spontanées au service sont technologiquement et cryptographiquement si

complexes que l’attaché laisse toujours cette tâche à sa femme. Ce mercredi

soir, en essayant des boutons et abréviations au hasard, ou presque, l’attaché

n’obtient que des retransmissions en direct de sports professionnels états-

uniens – qu’il a toujours trouvés brutaux et repoussants –, un opéra

sponsorisé par la Texaco Oil Company – l’attaché a vu aujourd’hui la luette

humaine plus souvent qu’à son tour merci beaucoup –, une rediffusion de la

populaire émission InterLace pour enfants Mr Bouncety-Bounce – que

l’attaché prend un instant pour un documentaire sur les troubles bipolaires

du comportement avant de comprendre et de zapper prestement sur la grille

de sélection – et une rediffusion également de Tous en forme, l’émission

matinale d’aérobic en tenue légère à impact variable de Mlle Tawni Kondo,

gourou InterLace d’aérobic, qui, à cause de sa tenue légère et de ses

membres impudiquement écartés, risque d’inspirer au pieux attaché médical

d’éventuelles pensées impures.

Les seules cartouches de divertissement dans l’appartement, découvre-t-

il au terme d’une fouille exaspérée, sont celles qui sont arrivées dans la

livraison postale du mercredi, posées sur la console du living-room à côté

de fax personnels et professionnels et de courriers que l’attaché médical

daigne consulter seulement après que sa femme a fait un tri et rangé à part

ceux qui présentent un intérêt pour lui. La console est contre le mur en face

du fauteuil inclinable électronique sous un triptyque d’érotique byzantine de

haute qualité. Les enveloppes rembourrées contenant les cartouches,

reconnaissables à leur renflement rectangulaire, sont mêlées en vrac au

courrier le moins intéressant. En quête de quelque chose pour

décompresser, l’attaché médical déchire les différentes enveloppes

rembourrées en suivant les perforations ad hoc. Il y a un film du Service

spécialisé de l’A.M.O.N.A.N. sur les antibiotiques de la classe des

actinomycètes et le syndrome du côlon irritable. Il y a une cartouche CBC / PATHÉ de 40 minutes résumant les actualités nord-américaines du

1 er avril de l’A.S.V.A.I.D., disponible quotidiennement grâce à un

autoabonnement de conjointe et pouvant être soit transmise au TP par

impulsion InterLace non enregistrable, soit livré par colis express sur un

CD-ROM autoeffaçable à lecture unique. Il y a l’édition vidéo en arabe du

magazine Self d’avril pour la femme de l’attaché, avec le top model en

ouverture de Nass chastement flouté et voilé. Il y a un étui de cartouche

brun ordinaire et sans titre, ce qui l’énerve, dans un emballage rembourré

blanc, neutre, affranchi au tarif standard première classe J+3. Le cachet de

la poste provient d’une banlieue de Phoenix, Arizona E.U. et, au lieu d’une

adresse d’expéditeur ou d’un logo, figurent seulement les mots « HAPPY

ANNIVERSARY ! », avec une petite tête grossière et souriante dessinée au

stylo à bille. Bien que natif et résident du Québec, où la langue courante

n’est pas l’anglais, l’attaché médical sait que le mot anglais anniversary n’a

pas le même sens que I birthday. Or l’attaché médical et sa femme voilée

furent unis devant Dieu et le Prophète non pas en avril mais en octobre,

quatre ans plus tôt, dans le Rub’ al-Khālī. En outre, pour ajouter à la

confusion, tout envoi émanant de la délégation du prince Q……… à

Phoenix, Arizona E.U., porterait un sceau diplomatique et non un timbre

ordinaire O.N.A.N. Bref, l’attaché médical est très stressé, se sent

cruellement sous-estimé et se prépare déjà à être irrité par le contenu du

colis, qui est une simple cartouche de divertissement standard noire, mais

sans aucune étiquette, sans étui multicolore informatif ou aguicheur, avec

une autre de ces têtes circulaires souriantes insipides de type états-unien

gravée en relief à l’endroit où auraient dû être gravées en relief la

provenance de l’enregistrement et sa durée. L’attaché médical est intrigué

par ce courrier énigmatique, cette tête, cet étui, cette absence d’étiquette, et

irrité d’avance par le temps qu’il a dû passer debout devant la console pour

trier le courrier, ce qui n’est pas son boulot. La seule raison pour laquelle il

ne jette pas la cartouche sans titre à la poubelle ni ne la met de côté pour que sa femme la visionne à fin de vérification est que le choix de

divertissements est affreusement maigre les soirs où sa femme se rend à

cette exaspérante ligue de tennis américanisée au lieu d’être à sa place à la

maison. L’attaché insérera la cartouche et en regardera rapidement quelques

extraits pour déterminer si elle est irritante et sans intérêt ou divertissante et

engageante de quelque manière. Il réchauffera à très haute température

l’agneau halal et la garniture épicée halal précuisinés au micro-ondes,

disposera joliment le tout sur son plateau, visionnera le début de l’intrigante

et / ou irritante ou peut-être mystérieusement vierge cartouche de

divertissement, puis décompressera avec le résumé des actualités, puis

jettera éventuellement un œil non libidineux à la collection de printemps de

vêtements noirs asexués pour femmes pieuses de Nass, puis insérera la

cartouche à l’image répétitive de vagues et de neige et s’offrira un repos

bien mérité de mercredi soir, en espérant que sa femme ne rentrera pas de sa

ligue dans sa tenue de tennis noire longue jusqu’aux chevilles mouillée de

sueur et ne détachera pas le plateau-repas de son cou endormi avec une

négligence ou une maladresse susceptibles de le réveiller.

Quand il s’installe avec le plateau et la cartouche, le lecteur numérique

du TP affiche 19 h 27.

 

I. Anniversary s’emploie pour une commémoration, par exemple un anniversaire de mariage.

L’anniversaire d’une personne se dit birthday.

 

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