L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 16 sur 70

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L'Infinie comédie

30 Avril – Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend

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30 AVRIL – ANNÉE

 

DES SOUS-VÊTEMENTS

 

POUR ADULTES

 

INCONTINENTS DEPEND

 

Assis au-dessus du désert dans une lumière rougeoyante, et entouré de

schiste, il contemplait des pelleteuses très jaunes qui se traînaient sur la

terre battue d’un chantier états-unien à quelques km au sud-est. Son

promontoire lui permettait, à Marathe, d’avoir une vue d’ensemble sur le

secteur états-unien code 6026. Son ombre n’atteignait pas encore le centre

urbain de Tucson ; pas tout à fait encore. Les seuls bruits dans le silence

aride étaient celui d’un vent chaud, faible et intermittent, la stridulation peu

audible d’un insecte de temps à autre, celui de quelques gravillons ou petits

cailloux glissant furtivement sur la pente derrière lui.

En arrière-plan, le soleil se couchait sur les collines et les montagnes :

quelle différence avec les crépuscules pluvieux et tristounets de la région de

Papineau dans le Sud-Ouest québécois, où sa femme était en cure. Celui-ci

(le crépuscule) ressemblait davantage à une explosion. Il tournait parfois la

tête pour le regarder, derrière et au-dessus de lui : il (le soleil couchant) était enflé et parfaitement rond, et grand, et lançait des couteaux de lumière

quand il (Marathe) plissait les yeux. Une goutte visqueuse en suspension,

tremblotante, sur le point de tomber. En suspension au-dessus des pics des

monts Tortolita derrière lui (Marathe), et sombrant peu à peu.

Marathe était assis, seul, avec une couverture sur les genoux, dans son

fauteuil roulant I customisé sur une sorte de promontoire ou de corniche à

mi-hauteur, où il attendait en s’amusant avec son ombre. Comme l’angle de

la lumière déclinante était de plus en plus aigu, le phénomène bien connu

chez Goethe de « 37 Brockengespenst » amplifiait et distendait son ombre

assise vers les lointains, de sorte que les roues arrière de son fauteuil

projetaient de gigantesques ombres en astérisque, dont il pouvait faire varier

les fines lignes radiales noires en bougeant légèrement les jantes ; et

l’ombre de sa tête faisait tomber une nuit prématurée sur les faubourgs de

West Tucson.

Il était toujours concentré sur ses immenses jeux d’ombres, quand un

éboulement de gravier se fit entendre sur la pente abrupte en contre-haut

derrière lui, suivi d’une respiration, puis d’une cascade de poussière et de

cailloux sales qui atterrit sur le promontoire à côté de son fauteuil et ricocha

sur le bord, enfin du petit cri qui accompagne immanquablement l’impact

d’un individu contre un cactus. Mais Marathe n’avait pas besoin de se

retourner, il voyait l’autre ombre éléphantesque, celle de l’homme qui

descendait en dérapant maladroitement, étirée jusqu’aux monts Rincon à

l’est de la ville de Tucson, il la voyait se rapprocher de la sienne, à l’ouest,

à mesure que Mr Hugh Steeply des Services sans Spécificité descendait,

chutant deux fois et jurant en anglais E.U., jusqu’à venir s’y effacer (dans la

propre ombre monstrueuse de Marathe). Un nouveau petit cri fut émis

lorsque l’agent opérationnel des Services sans Spécificité tomba, glissa de

plusieurs mètres sur le cul et faillit basculer par-dessus la corniche, rattrapé

de justesse par Marathe qui dut lâcher le pistolet automatique qu’il tenait

sous sa couverture pour lui saisir le bras. La jupe de Steeply se souleva de façon obscène, dévoilant des dessous farcis de striures et d’épines. L’agent

s’assit aux pieds de Marathe, rougeoyant dans le contre-jour, les jambes

ballantes par-dessus le rebord de la corniche, le souffle court.

Marathe sourit et relâcha le bras nu de l’agent opérationnel.

« La discrétion incarnée, dit-il.

– Allez chier dans votre chapeau. »

Steeply soupira bruyamment et releva les jambes pour inspecter l’état

de ses sous-vêtements.

Ils parlaient généralement en anglais E.U. quand ils se rencontraient

ainsi, clandestinement, sur le terrain. Mr Fortier 38 aurait préféré que

Marathe exige d’interfacer uniquement en français du Québec, en gage de

petite concession symbolique aux A.F.R. de la part du Bureau des Services

sans Spécificité, que le séparatiste gauchiste québécois appelait toujours

simplement B.S.S.

Marathe vit une colonne d’ombre s’étendre sur le désert à l’est quand

Steeply, s’aidant d’une main, se releva, immense silhouette bien nourrie

chancelant sur ses talons. Les deux hommes projetèrent ensemble une

étrange ombre Brockengespenst vers la ville de Tucson, une ombre ronde et

radiale à la base mais hachurée au sommet car la perruque de Steeply s’était

ébouriffée pendant sa descente. Ses gigantesques faux seins pointaient en

tous sens maintenant, l’un touchait presque le ciel vide. Le rideau mat de la

vraie ombre crépusculaire tombait lentement sur les monts Rincon et le

désert de Sonora, à l’est de Tucson, quelques kms trop loin encore pour

assombrir leur propre ombre.

Mais, depuis que Marathe avait décidé de trahir ses Assassins en

Fauteuil Roulant afin d’obtenir des soins médicaux intensifs pour son

épouse, de les trahir réellement et non de le feindre seulement – trahison

perfide : il faisait maintenant semblant d’avoir fait semblant, devant

Mr Fortier et ses supérieurs A.F.R., de livrer des informations au B.S.S. 39 –,

depuis cette décision, Marathe était sans pouvoir, entièrement au service de Steeply et du B.S.S. de Hugh Steeply : c’est pourquoi ils parlaient

présentement en anglais E.U., comme le souhaitait Steeply.

En fait, le québécois de Steeply était meilleur que l’anglais de Marathe,

mais à la guerre comme à la guerre, selon le dicton.

Marathe renifla doucement. « Ainsi, nous voilà tous deux ici. » Il portait

un blouson et ne transpirait pas.

Les yeux de Steeply étaient affreusement fardés. L’arrière de sa jupe

était sale. Son maquillage commençait à dégouliner. Il mit une main au-

dessus de ses yeux pour les protéger et regarda ce qui restait derrière eux du

soleil explosif et frémissant. « Comment avez-vous réussi à grimper

jusqu’ici ? »

Marathe haussa les épaules. Comme d’habitude, il donna à Steeply

l’impression de sommeiller. Il esquiva la question et répondit simplement :

« Mon temps est fini. »

Steeply avait aussi un sac à main de femme. « Et madame ? fit-il en

regardant le ciel. Comment va votre épouse ?

– Elle ne perd pas de poids, merci, dit Marathe d’un ton neutre. Bon,

alors, qu’est-ce que vos services désirent savoir ? »

Steeply se tint en équilibre sur un pied pour retirer un caillou d’une

chaussure. « Rien de bien surprenant. Un poil de chahut, au nord-est, dans

votre soi-disant théâtre d’opérations, vous devez être au courant. »

Marathe renifla encore. Une puissante odeur de parfum bon marché et

très alcoolisé émanait, non de la personne de Steeply, mais de son sac à

main, mal assorti à ses chaussures.

« Un poil de chat ? dit Marathe.

– Un civil reçoit un certain objet. Ne me dites pas que vous l’ignoriez.

Et pas par impulsion InterLace, cet objet. Non, par courrier normal. Nous

sommes sûrs que vous êtes au courant, Rémy. La copie d’une cartouche

d’un certain… comment dire ? Appelons ça entre nous “le Divertissement”. Comme ça, dans le courrier, sans avertissement ni motif. Venue de nulle

part.

– D’un endroit bleu, comme vous dites II. »

L’agent du B.S.S. transpirait aussi à travers son rouge à lèvres, et son

mascara ruisselant lui donnait l’air d’une putain. « Une personne sans

valeur politique, sauf que le ministre saoudien du Divertissement en fait

toute une histoire.

– Vous parlez de l’attaché médical spécialiste de la digestion ? » De

nouveau Marathe haussa les épaules, à la française, c’est-à-dire d’une façon

qui peut signifier n’importe quoi. « Vos services veulent savoir ce que la

cartouche de Divertissement a disséminé dans nos mécanismes ?

– Ne gaspillons pas votre temps fini, mon vieil ami. Il se trouve que le

méfait s’est produit à Boston métropole. Les codes postaux indiquent un

trajet du colis à travers le désert du Sud-Ouest et nous savons que votre

tactique de dissémination couvre une zone située entre Phoenix et la

frontière près d’ici. » Steeply s’était beaucoup entraîné à féminiser ses jeux

de physionomie et ses gestes. « Il est normal que le B.S.S. pense à votre

distinguée cellule, non ? »

Sous le blouson de Marathe il y avait une chemise sport dont la poche

de poitrine était pleine de stylos. Il dit : « Nous n’avons pas la moindre

information sur les pertes. De cette fleur de chat dont vous parlez. »

Steeply s’efforçait d’extraire un caillou rebelle de son autre chaussure.

« Plus d’une vingtaine, Rémy. Tous hors service. L’attaché et sa femme,

ressortissante saoudienne. Quatre autres péquins, tous avec des papiers

diplomatiques. Un couple de voisins ou quelque chose comme ça. Le reste,

surtout des policiers, avant que la hiérarchie ne soit prévenue et les

empêche d’entrer sans couper le courant au préalable.

– Des policiers locaux ? Des gendarmes ?

– Le commissariat local.

– Les laquais du pouvoir.

– Le commissariat n’était pas préparé, dirons-nous, à un Divertissement

de ce genre. » Steeply réussit même à retirer et remettre ses chaussures à la

manière féminine d’une États-Unienne, perché sur une jambe et repliant

l’autre pour amener le pied sous les fesses. Mais il était énorme et

boursouflé comme une femme non seulement peu séduisante mais

sexuellement désespérée. Il dit : « L’attaché avait le statut diplomatique,

Rémy. Proche-Orient. Saoudien. Proche d’une branche cadette de la famille

royale. »

Marathe renifla un bon coup, comme s’il avait le nez congestionné.

« Un intrigant, dit-il.

– Mais aussi un compatriote à vous. Citoyen canadien. Né à Ottawa, fils

d’émigrés arabes. Résidant à Montréal, d’après son visa.

– Et les Services sans Spécificité aimeraient peut-être savoir si, malgré

les apparences, il était vraiment un simple civil sans autres attaches. Savoir

si les A.F.R. souhaitaient faire de lui un exemple. »

Steeply époussetait son derrière en se tapotant les fesses. Il se tenait

juste au-dessus de Marathe, ou presque. Marathe renifla encore. « Nous

n’avons ni spécialistes de l’appareil digestif ni accompagnateurs de

diplomates sur nos listes. Vous avez vu personnellement les listes initiales

des A.F.R. Pas de civils de Montréal. Nous avons, comme on dit, de plus

gros chats à fouetter. »

Steeply observait le désert et la ville tout en se tapotant. Il semblait

avoir remarqué le phénomène gespenst de son ombre. Marathe, pour une

raison inconnue, fit de nouveau semblant de renifler. Le vent était modéré et

constant, d’une température équivalente à la position Faible d’un sèche-

linge états-unien. Il produisait un sifflement aigu. Et des bruits de

gravillons. Des pelotes de mauvaises herbes, grosses comme des boules de

poils géantes, roulaient souvent en travers de l’autoroute I-10 loin en

contrebas. Leur perspective spéculaire, la lumière rougeoyante sur un vaste

roc brunâtre et le rideau tombant du crépuscule, l’élongation de leurs monstrueuses ombres : tout cela était hypnotique. Aucun d’eux ne paraissait

capable de regarder autre chose que le panorama. Marathe pouvait

simultanément parler en anglais et penser en français. Le désert avait la

couleur fauve d’une peau de lion. Leur conciliabule sans regards échangés,

face aux lointains, voilà qui donnait à leur conversation un air d’intimité

insouciante, tels deux vieux amis devant une visionneuse de cartouches ou

un couple marié depuis de longues années. Marathe songeait à cela en

ouvrant et fermant sa main levée qui formait au-dessus de la cité de Tucson

une énorme efflorescence noire en éclosion intermittente.

Steeply, lui, leva ses bras nus, les tint en hauteur et les croisa, peut-être

comme un code d’appel à l’aide ; il traçait des X et des V par-dessus la

ville. « Tout de même, Rémy, un attaché civil né à Ottawa, cette cité haïe de

vous, et en liaison avec un gros acheteur de divertissement trans-grille. Et

un rapport des bureaux de Boston indique une possible implication

antérieure de la victime avec la veuve de l’auteur, que nous connaissons

vous et moi, à l’origine du Divertissement. Le samizdat.

– Antérieure ? »

Steeply sortit de son sac à main de longues cigarettes belges, d’un type

habituellement féminin. « La femme du réalisateur enseignait à Brandeis,

où la victime a fait son internat. Le mari était membre de la C.E.A. et

différentes enquêtes de personnalité signalent que la femme baisait à peu

près tout ce qui a un pouls. » Steeply marqua une pause judicieuse.

« Particulièrement un pouls canadien.

– Vous parlez d’une implication sexuelle, alors, pas de politique.

– Cette femme est elle-même québécoise, Rémy, du comté de L’Islet. Le

chef Tine dit qu’elle a figuré trois ans sur la liste d’Ottawa des Personnes à

surveiller. La sexualité politique, ça existe.

– Je vous ai dit tout ce que nous savons. Nos avertissements à

l’O.N.A.N. ne ciblent pas des civils. La chose est connue de vous. »

Marathe fermait à demi les yeux. « Et vos nichons sont de guingois, permettez-moi de vous le dire. Les Services sans Spécificité vous ont refilé

des nichons ridicules qui pointent maintenant dans des directions

différentes. »

Steeply s’inspecta. L’un des faux seins (sûrement des faux seins : ils

n’iraient pas jusqu’au traitement hormonal, pensa Marathe) touchait

presque les mentons de Steeply, les mentons parce que l’inclinaison de sa

tête produisait un dédoublement. « On m’a demandé de procéder à des

vérifications personnelles, c’est tout, dit-il. Mon impression est que les

huiles du Bureau considèrent cet incident comme une propagande. Il y a des

théories et des contre-théories. Il y a même des antithéories qui tablent sur

une erreur, une confusion d’identité, un leurre raté. » Son haussement

d’épaules, avec les mains sur les prothèses, n’eut rien de français.

« Pourtant : vingt-trois vies humaines perdues à jamais : drôle de leurre,

non ? »

Marathe renifla. « C’est notre Mr Tine qui vous a demandé de vérifier ?

Comment vous l’appelez, déjà ? “Rod, a God” ? »

(Rodney Tine, chef des Services sans Spécificité, architecte reconnu de

l’O.N.A.N. et de la Reconfiguration Continentale, qui avait l’oreille de la

Maison Blanche et dont la sténographe avait longtemps été la jeune-fille-de-

Vendredi* III de Mr DuPlessis, ancien assistant coordinateur de la Résistance

pancanadienne, et dont l’attachement passionné (je parle de Tine) mal

dissimulé à cette amanuensis double – une Mlle Luria Perec, de Lamartine,

comté de L’Islet, Québec – avait soulevé quelques questions sur sa loyauté,

on s’était demandé s’il ne « doublait 40 » pas pour le Québec par amour pour

Luria, voire « triplait », c’est-à-dire faisait semblant de divulguer des

secrets tout en restant fidèle aux E.U. en dépit de l’attrait d’un amour

irrésistible, a-t-on dit.)

« The, Rémy. » Steeply ne parvenait pas à rectifier la direction de ses

seins sans découvrir considérablement son décolleté, ce que sa pudeur

l’empêchait de faire. Il tira de son sac à main des lunettes de soleil, qu’il chaussa. Leur monture ornée de strass était grotesque. « Rod the God, le

dieu. »

Marathe s’abstint de tout commentaire sur les lunettes. Steeply essaya

d’allumer une cigarette contre le vent et gâcha plusieurs allumettes. La nuit

tombante commençait à empiéter sur l’ombre chaotique de sa perruque,

qu’elle effaçait. Les premières lumières électriques scintillaient sur les

contreforts des Rincon, à l’est de la ville. Steeply tenta de protéger la

flamme en s’arc-boutant autour de l’allumette.

Un troupeau de hamsters sauvages, un énorme troupeau, filant à travers

les plaines jaunes aux confins méridionaux de la Grande Concavité qui fut

jadis le Vermont, soulève un nuage de poussière de teinte urémique avec

des formes somatiques interprétables de très loin, de Boston et de Montréal.

Le troupeau descend d’un couple de hamsters domestiques libéré par un

gamin de Watertown, New York, au début de la migration expérialiste

pendant l’Année du Whopper. Le gamin est actuellement étudiant à

Champaign, Illinois, et a oublié que ses hamsters se nommaient Ward et

June.

Le bruit du troupeau est tornadique, locomotival. L’expression des faces

moustachues des hamsters est affairiste et implacable – d’où l’appellation

de troupeau implacable. Ils détalent vers l’est à travers un terrain ferreux

qui est aujourd’hui une friche dénudée. À l’est, il y a, tamisés par le sillage

jaunâtre des hamsters, les contours verdoyants des forêts annulaires

hyperfertilisées qui furent le Maine central.

Tous ces territoires sont désormais la propriété du Canada.

Un troupeau de cette taille impose le respect, le simple bon sens, si vous

y réfléchissez, éloigne tout homme sensé de la Concavité Sud-Ouest. Les

hamsters sauvages ne sont pas des animaux de compagnie. Ils ne plaisantent

pas. Il est recommandé de se tenir à distance. Ne portez rien qui ressemble,

même vaguement, à un végétal sur le chemin d’un troupeau sauvage. Si

vous êtes sur leur trajectoire, déplacez-vous rapidement mais calmement dans la direction perpendiculaire. Si vous êtes américain, le nord est

déconseillé. Allez vers le sud, calmement mais fissa, vers une métropole

frontalière – Rome, New New York, Glens Falls, New New York ou

Beverly, Massachusetts, disons, ou bien ces points frontaliers intermédiaires

où les gigantesques ventilateurs de protection ATHSCME montés sur les

murs de protection immensément convexes de Lucite anodisé repoussent le

banc baveux et pisseux de nuages tératogènes loin vers le nord, déchirés,

au-dessus de votre tête protégée.

 

La cigarette rendait l’anglais pâteux de Steeply encore plus difficile à

comprendre. Il dit : « Et bien sûr vous allez raconter notre petite interface à

Fortier. »

Marathe haussa les épaules. « Bien sûr. »

Steeply alluma sa cigarette. C’était un homme corpulent et mou, un peu

comme un ancien adepte des sports de contact brutaux états-uniens ayant

pris du gras. Aux yeux de Marathe, il évoquait moins une femme qu’une

caricature contordue de la féminité. L’électrolyse avait provoqué de petites

taches rouges sur ses bajoues et sa lèvre supérieure. De plus, il tenait

l’allumette en écartant le coude, ce que ne font pas les femmes qui,

habituées à avoir des seins, gardent le coude près du corps. Et, maîtrisant

mal ses hauts talons, il chancelait sans grâce sur les irrégularités du sol

pierreux. Il ne tourna jamais complètement le dos à Marathe, tant qu’il resta

debout sur le bord de la corniche. Marathe avait fermement bloqué les

freins de ses roues et serrait la crosse granuleuse de son pistolet

automatique. Le sac de Steeply était petit, noir et luisant, ses lunettes de

soleil avaient une monture féminine avec de fausses pierres précieuses sur

les branches. Marathe pensait que, plus ou moins consciemment, Steeply

était satisfait de son apparence grotesque et se réjouissait de l’humiliation

que ses supérieurs du B.S.S lui infligeaient avec ce déguisement.

Steeply regardait probablement Marathe, maintenant, derrière ses verres

fumés. « Je viens de vous demander si vous alliez faire un rapport et vous

m’avez répondu “bien sûr”, n’est-ce pas ? »

Le rire de Marathe présentait l’inconvénient de sonner faux et surjoué,

qu’il fût sincère ou non. Il se fit une moustache avec un doigt, feignant

d’étouffer un besoin d’éternuer. « Pourquoi voulez-vous vous en assurer ? »

Steeply se gratta sous la couture de sa perruque blonde avec

(stupidement, dangereusement) le pouce de la main qui tenait la cigarette.

« Ma foi, vous triplez déjà, Rémy, non ? Quadruplez, peut-être bien. Nous

savons que Fortier et les A.F.R. savent que vous êtes ici avec moi

maintenant.

– Mais est-ce que mes frères en fauteuil savent que vous le savez, qu’ils

m’ont envoyé pour faire semblant de doubler ? »

L’arme de Marathe, un automatique Sterling UL35 9 mm avec un

silencieux Mag Na Port, n’avait pas de cran de sûreté. Le revêtement grenu

de la crosse était chauffé par la paume de Marathe, laquelle transpirait de ce

fait sous la couverture. Steeply garda le silence.

Marathe dit : « … que j’ai seulement fait semblant de faire semblant de

faire semblant de trahir 41 ? »

La lumière du désert états-unien était triste à présent, plus de la moitié

du soleil rond avait disparu derrière les Tortolita. Seules les roues du

fauteuil et les grosses jambes de Steeply projetaient encore des ombres, des

ombres qui rapetissaient et se resserraient sur les deux hommes.

Steeply, pour jouer avec celles de ses jambes, exécuta un furtif pas de

charleston. « N’y voyez pas d’offense. Vous le savez. C’est l’obsession de

la précaution. Qui est-ce qui disait ça déjà… que nous sommes payés pour

nous rendre fous nous-mêmes, avec le principe de précaution ? Vous autres

et Tine… votre DuPlessis l’a toujours soupçonné d’omettre des choses dans

les informations qu’il passait sexuellement à Luria. »

Marathe haussa les épaules. « Il a surtout passé l’arme à gauche

soudainement, Mr DuPlessis. Dans des circonstances presque ridiculement

suspectes. » De nouveau ce rire faux. « Une grippe et un vol inepte,

vraiment. »

Ils se turent tous deux. Steeply avait une vilaine éraflure de prosopis sur

le bras gauche, remarqua Marathe.

Finalement Marathe consulta sa montre, dont le cadran illumina l’ombre

de son corps. Les ombres des deux hommes grimpaient maintenant la côte

abrupte, les rejoignaient. « Moi, je crois que nous gérons nos affaires de

manière plus simple que votre B.S.S. Si la trahison de Mr Tine avait été

incomplète, nous, au Québec, nous l’aurions su.

– À cause de Luria. »

Marathe feignit de remettre de l’ordre dans sa couverture. « Mais oui.

La précaution. Luria s’en serait rendu compte. »

Steeply s’approcha prudemment du bord et jeta sa cigarette. Le vent la

faucha et elle s’éleva lentement vers l’est. Les deux hommes restèrent

silencieux jusqu’à ce que le mégot retombe et se pose comme une petite

fleur orange sur le versant sombre en contrebas. Leur silence devint alors

contemplatif. La tension se relâcha entre eux. Marathe ne sentit plus le

soleil sur son crâne. Le soir s’installa. Ayant découvert l’éraflure sur son

triceps, Steeply tordit la chair de son bras pour l’examiner, soucieux, en

arrondissant ses lèvres fardées.

 

I. Fauteuil de rollent dans le texte original, traduit par wheelchair (fauteuil roulant) dans une

note de l’auteur.

II. Marathe traduit ici littéralement l’expression out of the blue.

III. Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. Ici, transposition

par l’auteur de l’expression girl Friday, signifiant « employée dévouée » (en référence au Vendredi de Robinson Crusoé).

 

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