L'Infinie comédie
30 Avril – Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend
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30 AVRIL – ANNÉE
DES SOUS-VÊTEMENTS
POUR ADULTES
INCONTINENTS DEPEND
Assis au-dessus du désert dans une lumière rougeoyante, et entouré de
schiste, il contemplait des pelleteuses très jaunes qui se traînaient sur la
terre battue d’un chantier états-unien à quelques km au sud-est. Son
promontoire lui permettait, à Marathe, d’avoir une vue d’ensemble sur le
secteur états-unien code 6026. Son ombre n’atteignait pas encore le centre
urbain de Tucson ; pas tout à fait encore. Les seuls bruits dans le silence
aride étaient celui d’un vent chaud, faible et intermittent, la stridulation peu
audible d’un insecte de temps à autre, celui de quelques gravillons ou petits
cailloux glissant furtivement sur la pente derrière lui.
En arrière-plan, le soleil se couchait sur les collines et les montagnes :
quelle différence avec les crépuscules pluvieux et tristounets de la région de
Papineau dans le Sud-Ouest québécois, où sa femme était en cure. Celui-ci
(le crépuscule) ressemblait davantage à une explosion. Il tournait parfois la
tête pour le regarder, derrière et au-dessus de lui : il (le soleil couchant) était enflé et parfaitement rond, et grand, et lançait des couteaux de lumière
quand il (Marathe) plissait les yeux. Une goutte visqueuse en suspension,
tremblotante, sur le point de tomber. En suspension au-dessus des pics des
monts Tortolita derrière lui (Marathe), et sombrant peu à peu.
Marathe était assis, seul, avec une couverture sur les genoux, dans son
fauteuil roulant I customisé sur une sorte de promontoire ou de corniche à
mi-hauteur, où il attendait en s’amusant avec son ombre. Comme l’angle de
la lumière déclinante était de plus en plus aigu, le phénomène bien connu
chez Goethe de « 37 Brockengespenst » amplifiait et distendait son ombre
assise vers les lointains, de sorte que les roues arrière de son fauteuil
projetaient de gigantesques ombres en astérisque, dont il pouvait faire varier
les fines lignes radiales noires en bougeant légèrement les jantes ; et
l’ombre de sa tête faisait tomber une nuit prématurée sur les faubourgs de
West Tucson.
Il était toujours concentré sur ses immenses jeux d’ombres, quand un
éboulement de gravier se fit entendre sur la pente abrupte en contre-haut
derrière lui, suivi d’une respiration, puis d’une cascade de poussière et de
cailloux sales qui atterrit sur le promontoire à côté de son fauteuil et ricocha
sur le bord, enfin du petit cri qui accompagne immanquablement l’impact
d’un individu contre un cactus. Mais Marathe n’avait pas besoin de se
retourner, il voyait l’autre ombre éléphantesque, celle de l’homme qui
descendait en dérapant maladroitement, étirée jusqu’aux monts Rincon à
l’est de la ville de Tucson, il la voyait se rapprocher de la sienne, à l’ouest,
à mesure que Mr Hugh Steeply des Services sans Spécificité descendait,
chutant deux fois et jurant en anglais E.U., jusqu’à venir s’y effacer (dans la
propre ombre monstrueuse de Marathe). Un nouveau petit cri fut émis
lorsque l’agent opérationnel des Services sans Spécificité tomba, glissa de
plusieurs mètres sur le cul et faillit basculer par-dessus la corniche, rattrapé
de justesse par Marathe qui dut lâcher le pistolet automatique qu’il tenait
sous sa couverture pour lui saisir le bras. La jupe de Steeply se souleva de façon obscène, dévoilant des dessous farcis de striures et d’épines. L’agent
s’assit aux pieds de Marathe, rougeoyant dans le contre-jour, les jambes
ballantes par-dessus le rebord de la corniche, le souffle court.
Marathe sourit et relâcha le bras nu de l’agent opérationnel.
« La discrétion incarnée, dit-il.
– Allez chier dans votre chapeau. »
Steeply soupira bruyamment et releva les jambes pour inspecter l’état
de ses sous-vêtements.
Ils parlaient généralement en anglais E.U. quand ils se rencontraient
ainsi, clandestinement, sur le terrain. Mr Fortier 38 aurait préféré que
Marathe exige d’interfacer uniquement en français du Québec, en gage de
petite concession symbolique aux A.F.R. de la part du Bureau des Services
sans Spécificité, que le séparatiste gauchiste québécois appelait toujours
simplement B.S.S.
Marathe vit une colonne d’ombre s’étendre sur le désert à l’est quand
Steeply, s’aidant d’une main, se releva, immense silhouette bien nourrie
chancelant sur ses talons. Les deux hommes projetèrent ensemble une
étrange ombre Brockengespenst vers la ville de Tucson, une ombre ronde et
radiale à la base mais hachurée au sommet car la perruque de Steeply s’était
ébouriffée pendant sa descente. Ses gigantesques faux seins pointaient en
tous sens maintenant, l’un touchait presque le ciel vide. Le rideau mat de la
vraie ombre crépusculaire tombait lentement sur les monts Rincon et le
désert de Sonora, à l’est de Tucson, quelques kms trop loin encore pour
assombrir leur propre ombre.
Mais, depuis que Marathe avait décidé de trahir ses Assassins en
Fauteuil Roulant afin d’obtenir des soins médicaux intensifs pour son
épouse, de les trahir réellement et non de le feindre seulement – trahison
perfide : il faisait maintenant semblant d’avoir fait semblant, devant
Mr Fortier et ses supérieurs A.F.R., de livrer des informations au B.S.S. 39 –,
depuis cette décision, Marathe était sans pouvoir, entièrement au service de Steeply et du B.S.S. de Hugh Steeply : c’est pourquoi ils parlaient
présentement en anglais E.U., comme le souhaitait Steeply.
En fait, le québécois de Steeply était meilleur que l’anglais de Marathe,
mais à la guerre comme à la guerre, selon le dicton.
Marathe renifla doucement. « Ainsi, nous voilà tous deux ici. » Il portait
un blouson et ne transpirait pas.
Les yeux de Steeply étaient affreusement fardés. L’arrière de sa jupe
était sale. Son maquillage commençait à dégouliner. Il mit une main au-
dessus de ses yeux pour les protéger et regarda ce qui restait derrière eux du
soleil explosif et frémissant. « Comment avez-vous réussi à grimper
jusqu’ici ? »
Marathe haussa les épaules. Comme d’habitude, il donna à Steeply
l’impression de sommeiller. Il esquiva la question et répondit simplement :
« Mon temps est fini. »
Steeply avait aussi un sac à main de femme. « Et madame ? fit-il en
regardant le ciel. Comment va votre épouse ?
– Elle ne perd pas de poids, merci, dit Marathe d’un ton neutre. Bon,
alors, qu’est-ce que vos services désirent savoir ? »
Steeply se tint en équilibre sur un pied pour retirer un caillou d’une
chaussure. « Rien de bien surprenant. Un poil de chahut, au nord-est, dans
votre soi-disant théâtre d’opérations, vous devez être au courant. »
Marathe renifla encore. Une puissante odeur de parfum bon marché et
très alcoolisé émanait, non de la personne de Steeply, mais de son sac à
main, mal assorti à ses chaussures.
« Un poil de chat ? dit Marathe.
– Un civil reçoit un certain objet. Ne me dites pas que vous l’ignoriez.
Et pas par impulsion InterLace, cet objet. Non, par courrier normal. Nous
sommes sûrs que vous êtes au courant, Rémy. La copie d’une cartouche
d’un certain… comment dire ? Appelons ça entre nous “le Divertissement”. Comme ça, dans le courrier, sans avertissement ni motif. Venue de nulle
part.
– D’un endroit bleu, comme vous dites II. »
L’agent du B.S.S. transpirait aussi à travers son rouge à lèvres, et son
mascara ruisselant lui donnait l’air d’une putain. « Une personne sans
valeur politique, sauf que le ministre saoudien du Divertissement en fait
toute une histoire.
– Vous parlez de l’attaché médical spécialiste de la digestion ? » De
nouveau Marathe haussa les épaules, à la française, c’est-à-dire d’une façon
qui peut signifier n’importe quoi. « Vos services veulent savoir ce que la
cartouche de Divertissement a disséminé dans nos mécanismes ?
– Ne gaspillons pas votre temps fini, mon vieil ami. Il se trouve que le
méfait s’est produit à Boston métropole. Les codes postaux indiquent un
trajet du colis à travers le désert du Sud-Ouest et nous savons que votre
tactique de dissémination couvre une zone située entre Phoenix et la
frontière près d’ici. » Steeply s’était beaucoup entraîné à féminiser ses jeux
de physionomie et ses gestes. « Il est normal que le B.S.S. pense à votre
distinguée cellule, non ? »
Sous le blouson de Marathe il y avait une chemise sport dont la poche
de poitrine était pleine de stylos. Il dit : « Nous n’avons pas la moindre
information sur les pertes. De cette fleur de chat dont vous parlez. »
Steeply s’efforçait d’extraire un caillou rebelle de son autre chaussure.
« Plus d’une vingtaine, Rémy. Tous hors service. L’attaché et sa femme,
ressortissante saoudienne. Quatre autres péquins, tous avec des papiers
diplomatiques. Un couple de voisins ou quelque chose comme ça. Le reste,
surtout des policiers, avant que la hiérarchie ne soit prévenue et les
empêche d’entrer sans couper le courant au préalable.
– Des policiers locaux ? Des gendarmes ?
– Le commissariat local.
– Les laquais du pouvoir.
– Le commissariat n’était pas préparé, dirons-nous, à un Divertissement
de ce genre. » Steeply réussit même à retirer et remettre ses chaussures à la
manière féminine d’une États-Unienne, perché sur une jambe et repliant
l’autre pour amener le pied sous les fesses. Mais il était énorme et
boursouflé comme une femme non seulement peu séduisante mais
sexuellement désespérée. Il dit : « L’attaché avait le statut diplomatique,
Rémy. Proche-Orient. Saoudien. Proche d’une branche cadette de la famille
royale. »
Marathe renifla un bon coup, comme s’il avait le nez congestionné.
« Un intrigant, dit-il.
– Mais aussi un compatriote à vous. Citoyen canadien. Né à Ottawa, fils
d’émigrés arabes. Résidant à Montréal, d’après son visa.
– Et les Services sans Spécificité aimeraient peut-être savoir si, malgré
les apparences, il était vraiment un simple civil sans autres attaches. Savoir
si les A.F.R. souhaitaient faire de lui un exemple. »
Steeply époussetait son derrière en se tapotant les fesses. Il se tenait
juste au-dessus de Marathe, ou presque. Marathe renifla encore. « Nous
n’avons ni spécialistes de l’appareil digestif ni accompagnateurs de
diplomates sur nos listes. Vous avez vu personnellement les listes initiales
des A.F.R. Pas de civils de Montréal. Nous avons, comme on dit, de plus
gros chats à fouetter. »
Steeply observait le désert et la ville tout en se tapotant. Il semblait
avoir remarqué le phénomène gespenst de son ombre. Marathe, pour une
raison inconnue, fit de nouveau semblant de renifler. Le vent était modéré et
constant, d’une température équivalente à la position Faible d’un sèche-
linge états-unien. Il produisait un sifflement aigu. Et des bruits de
gravillons. Des pelotes de mauvaises herbes, grosses comme des boules de
poils géantes, roulaient souvent en travers de l’autoroute I-10 loin en
contrebas. Leur perspective spéculaire, la lumière rougeoyante sur un vaste
roc brunâtre et le rideau tombant du crépuscule, l’élongation de leurs monstrueuses ombres : tout cela était hypnotique. Aucun d’eux ne paraissait
capable de regarder autre chose que le panorama. Marathe pouvait
simultanément parler en anglais et penser en français. Le désert avait la
couleur fauve d’une peau de lion. Leur conciliabule sans regards échangés,
face aux lointains, voilà qui donnait à leur conversation un air d’intimité
insouciante, tels deux vieux amis devant une visionneuse de cartouches ou
un couple marié depuis de longues années. Marathe songeait à cela en
ouvrant et fermant sa main levée qui formait au-dessus de la cité de Tucson
une énorme efflorescence noire en éclosion intermittente.
Steeply, lui, leva ses bras nus, les tint en hauteur et les croisa, peut-être
comme un code d’appel à l’aide ; il traçait des X et des V par-dessus la
ville. « Tout de même, Rémy, un attaché civil né à Ottawa, cette cité haïe de
vous, et en liaison avec un gros acheteur de divertissement trans-grille. Et
un rapport des bureaux de Boston indique une possible implication
antérieure de la victime avec la veuve de l’auteur, que nous connaissons
vous et moi, à l’origine du Divertissement. Le samizdat.
– Antérieure ? »
Steeply sortit de son sac à main de longues cigarettes belges, d’un type
habituellement féminin. « La femme du réalisateur enseignait à Brandeis,
où la victime a fait son internat. Le mari était membre de la C.E.A. et
différentes enquêtes de personnalité signalent que la femme baisait à peu
près tout ce qui a un pouls. » Steeply marqua une pause judicieuse.
« Particulièrement un pouls canadien.
– Vous parlez d’une implication sexuelle, alors, pas de politique.
– Cette femme est elle-même québécoise, Rémy, du comté de L’Islet. Le
chef Tine dit qu’elle a figuré trois ans sur la liste d’Ottawa des Personnes à
surveiller. La sexualité politique, ça existe.
– Je vous ai dit tout ce que nous savons. Nos avertissements à
l’O.N.A.N. ne ciblent pas des civils. La chose est connue de vous. »
Marathe fermait à demi les yeux. « Et vos nichons sont de guingois, permettez-moi de vous le dire. Les Services sans Spécificité vous ont refilé
des nichons ridicules qui pointent maintenant dans des directions
différentes. »
Steeply s’inspecta. L’un des faux seins (sûrement des faux seins : ils
n’iraient pas jusqu’au traitement hormonal, pensa Marathe) touchait
presque les mentons de Steeply, les mentons parce que l’inclinaison de sa
tête produisait un dédoublement. « On m’a demandé de procéder à des
vérifications personnelles, c’est tout, dit-il. Mon impression est que les
huiles du Bureau considèrent cet incident comme une propagande. Il y a des
théories et des contre-théories. Il y a même des antithéories qui tablent sur
une erreur, une confusion d’identité, un leurre raté. » Son haussement
d’épaules, avec les mains sur les prothèses, n’eut rien de français.
« Pourtant : vingt-trois vies humaines perdues à jamais : drôle de leurre,
non ? »
Marathe renifla. « C’est notre Mr Tine qui vous a demandé de vérifier ?
Comment vous l’appelez, déjà ? “Rod, a God” ? »
(Rodney Tine, chef des Services sans Spécificité, architecte reconnu de
l’O.N.A.N. et de la Reconfiguration Continentale, qui avait l’oreille de la
Maison Blanche et dont la sténographe avait longtemps été la jeune-fille-de-
Vendredi* III de Mr DuPlessis, ancien assistant coordinateur de la Résistance
pancanadienne, et dont l’attachement passionné (je parle de Tine) mal
dissimulé à cette amanuensis double – une Mlle Luria Perec, de Lamartine,
comté de L’Islet, Québec – avait soulevé quelques questions sur sa loyauté,
on s’était demandé s’il ne « doublait 40 » pas pour le Québec par amour pour
Luria, voire « triplait », c’est-à-dire faisait semblant de divulguer des
secrets tout en restant fidèle aux E.U. en dépit de l’attrait d’un amour
irrésistible, a-t-on dit.)
« The, Rémy. » Steeply ne parvenait pas à rectifier la direction de ses
seins sans découvrir considérablement son décolleté, ce que sa pudeur
l’empêchait de faire. Il tira de son sac à main des lunettes de soleil, qu’il chaussa. Leur monture ornée de strass était grotesque. « Rod the God, le
dieu. »
Marathe s’abstint de tout commentaire sur les lunettes. Steeply essaya
d’allumer une cigarette contre le vent et gâcha plusieurs allumettes. La nuit
tombante commençait à empiéter sur l’ombre chaotique de sa perruque,
qu’elle effaçait. Les premières lumières électriques scintillaient sur les
contreforts des Rincon, à l’est de la ville. Steeply tenta de protéger la
flamme en s’arc-boutant autour de l’allumette.
Un troupeau de hamsters sauvages, un énorme troupeau, filant à travers
les plaines jaunes aux confins méridionaux de la Grande Concavité qui fut
jadis le Vermont, soulève un nuage de poussière de teinte urémique avec
des formes somatiques interprétables de très loin, de Boston et de Montréal.
Le troupeau descend d’un couple de hamsters domestiques libéré par un
gamin de Watertown, New York, au début de la migration expérialiste
pendant l’Année du Whopper. Le gamin est actuellement étudiant à
Champaign, Illinois, et a oublié que ses hamsters se nommaient Ward et
June.
Le bruit du troupeau est tornadique, locomotival. L’expression des faces
moustachues des hamsters est affairiste et implacable – d’où l’appellation
de troupeau implacable. Ils détalent vers l’est à travers un terrain ferreux
qui est aujourd’hui une friche dénudée. À l’est, il y a, tamisés par le sillage
jaunâtre des hamsters, les contours verdoyants des forêts annulaires
hyperfertilisées qui furent le Maine central.
Tous ces territoires sont désormais la propriété du Canada.
Un troupeau de cette taille impose le respect, le simple bon sens, si vous
y réfléchissez, éloigne tout homme sensé de la Concavité Sud-Ouest. Les
hamsters sauvages ne sont pas des animaux de compagnie. Ils ne plaisantent
pas. Il est recommandé de se tenir à distance. Ne portez rien qui ressemble,
même vaguement, à un végétal sur le chemin d’un troupeau sauvage. Si
vous êtes sur leur trajectoire, déplacez-vous rapidement mais calmement dans la direction perpendiculaire. Si vous êtes américain, le nord est
déconseillé. Allez vers le sud, calmement mais fissa, vers une métropole
frontalière – Rome, New New York, Glens Falls, New New York ou
Beverly, Massachusetts, disons, ou bien ces points frontaliers intermédiaires
où les gigantesques ventilateurs de protection ATHSCME montés sur les
murs de protection immensément convexes de Lucite anodisé repoussent le
banc baveux et pisseux de nuages tératogènes loin vers le nord, déchirés,
au-dessus de votre tête protégée.
La cigarette rendait l’anglais pâteux de Steeply encore plus difficile à
comprendre. Il dit : « Et bien sûr vous allez raconter notre petite interface à
Fortier. »
Marathe haussa les épaules. « Bien sûr. »
Steeply alluma sa cigarette. C’était un homme corpulent et mou, un peu
comme un ancien adepte des sports de contact brutaux états-uniens ayant
pris du gras. Aux yeux de Marathe, il évoquait moins une femme qu’une
caricature contordue de la féminité. L’électrolyse avait provoqué de petites
taches rouges sur ses bajoues et sa lèvre supérieure. De plus, il tenait
l’allumette en écartant le coude, ce que ne font pas les femmes qui,
habituées à avoir des seins, gardent le coude près du corps. Et, maîtrisant
mal ses hauts talons, il chancelait sans grâce sur les irrégularités du sol
pierreux. Il ne tourna jamais complètement le dos à Marathe, tant qu’il resta
debout sur le bord de la corniche. Marathe avait fermement bloqué les
freins de ses roues et serrait la crosse granuleuse de son pistolet
automatique. Le sac de Steeply était petit, noir et luisant, ses lunettes de
soleil avaient une monture féminine avec de fausses pierres précieuses sur
les branches. Marathe pensait que, plus ou moins consciemment, Steeply
était satisfait de son apparence grotesque et se réjouissait de l’humiliation
que ses supérieurs du B.S.S lui infligeaient avec ce déguisement.
Steeply regardait probablement Marathe, maintenant, derrière ses verres
fumés. « Je viens de vous demander si vous alliez faire un rapport et vous
m’avez répondu “bien sûr”, n’est-ce pas ? »
Le rire de Marathe présentait l’inconvénient de sonner faux et surjoué,
qu’il fût sincère ou non. Il se fit une moustache avec un doigt, feignant
d’étouffer un besoin d’éternuer. « Pourquoi voulez-vous vous en assurer ? »
Steeply se gratta sous la couture de sa perruque blonde avec
(stupidement, dangereusement) le pouce de la main qui tenait la cigarette.
« Ma foi, vous triplez déjà, Rémy, non ? Quadruplez, peut-être bien. Nous
savons que Fortier et les A.F.R. savent que vous êtes ici avec moi
maintenant.
– Mais est-ce que mes frères en fauteuil savent que vous le savez, qu’ils
m’ont envoyé pour faire semblant de doubler ? »
L’arme de Marathe, un automatique Sterling UL35 9 mm avec un
silencieux Mag Na Port, n’avait pas de cran de sûreté. Le revêtement grenu
de la crosse était chauffé par la paume de Marathe, laquelle transpirait de ce
fait sous la couverture. Steeply garda le silence.
Marathe dit : « … que j’ai seulement fait semblant de faire semblant de
faire semblant de trahir 41 ? »
La lumière du désert états-unien était triste à présent, plus de la moitié
du soleil rond avait disparu derrière les Tortolita. Seules les roues du
fauteuil et les grosses jambes de Steeply projetaient encore des ombres, des
ombres qui rapetissaient et se resserraient sur les deux hommes.
Steeply, pour jouer avec celles de ses jambes, exécuta un furtif pas de
charleston. « N’y voyez pas d’offense. Vous le savez. C’est l’obsession de
la précaution. Qui est-ce qui disait ça déjà… que nous sommes payés pour
nous rendre fous nous-mêmes, avec le principe de précaution ? Vous autres
et Tine… votre DuPlessis l’a toujours soupçonné d’omettre des choses dans
les informations qu’il passait sexuellement à Luria. »
Marathe haussa les épaules. « Il a surtout passé l’arme à gauche
soudainement, Mr DuPlessis. Dans des circonstances presque ridiculement
suspectes. » De nouveau ce rire faux. « Une grippe et un vol inepte,
vraiment. »
Ils se turent tous deux. Steeply avait une vilaine éraflure de prosopis sur
le bras gauche, remarqua Marathe.
Finalement Marathe consulta sa montre, dont le cadran illumina l’ombre
de son corps. Les ombres des deux hommes grimpaient maintenant la côte
abrupte, les rejoignaient. « Moi, je crois que nous gérons nos affaires de
manière plus simple que votre B.S.S. Si la trahison de Mr Tine avait été
incomplète, nous, au Québec, nous l’aurions su.
– À cause de Luria. »
Marathe feignit de remettre de l’ordre dans sa couverture. « Mais oui.
La précaution. Luria s’en serait rendu compte. »
Steeply s’approcha prudemment du bord et jeta sa cigarette. Le vent la
faucha et elle s’éleva lentement vers l’est. Les deux hommes restèrent
silencieux jusqu’à ce que le mégot retombe et se pose comme une petite
fleur orange sur le versant sombre en contrebas. Leur silence devint alors
contemplatif. La tension se relâcha entre eux. Marathe ne sentit plus le
soleil sur son crâne. Le soir s’installa. Ayant découvert l’éraflure sur son
triceps, Steeply tordit la chair de son bras pour l’examiner, soucieux, en
arrondissant ses lèvres fardées.
I. Fauteuil de rollent dans le texte original, traduit par wheelchair (fauteuil roulant) dans une
note de l’auteur.
II. Marathe traduit ici littéralement l’expression out of the blue.
III. Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. Ici, transposition
par l’auteur de l’expression girl Friday, signifiant « employée dévouée » (en référence au Vendredi de Robinson Crusoé).
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