L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 6 sur 70

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L'Infinie comédie

Année de la Mini-Savonnette Dove

ANNÉE DE LA MINI-

 

SAVONNETTE DOVE

 

Wardine elle dit que sa mère elle l’a maltraitée. Reginald il vient dans la

cour de mon immeuble où moi et Delores Epps on saute à deux cordes et il

dit, Clenette, Wardine elle vient dans mon appart en chialant que sa mère

elle l’a maltraitée, et je vais avec Reginald dans l’immeuble où c’est qu’il

habite et Wardine elle est assise au fond d’un placard dans l’appart de

Reginald et elle chiale. Reginald il sort Wardine du placard et moi avec lui

et Wardine elle pleure elle a la figure qui me mouille de partout et Reginald

il fait super gaffe en retirant tous les hauts qu’elle a, dit à Wardine de me

laisser regarder. Le dos de Wardine plein de marques de coups et de

coupures. Des grandes rayures de coupures du haut en bas du dos de

Wardine, des rayures roses et autour des rayures, de la peau comme la peau

des lèvres. Écœurée je suis de voir ça. Wardine elle chiale. Reginald il dit

que Wardine elle dit que sa mère elle l’a maltraitée. Dit que sa mère elle l’a

tapée avec un cintre. Que le mec à sa mère, Roy Tony, il veut coucher avec

Wardine. Lui file des bonbons et tout. Il barre le passage à Wardine et il la

laisse pas passer, il la pelote tout le temps. Reginald il dit que Wardine elle

dit que Roy Tony la nuit quand la mère à Wardine elle est au boulot il vient

à côté des matelas où Wardine et William et Shantell et Roy le bébé ils

dorment, et il reste là debout dans le noir, grand, et il lui dit des trucs tout bas et il respire. La mère à Wardine elle dit que Wardine elle attire Roy

Tony dans le Péché. Wardine elle dit qu’elle dit que Wardine essaie

d’entraîner Roy Tony dans le Mal et le Péché avec sa petite personne. Elle

cogne Wardine avec des cintres du placard. Ma mère elle dit que la mère à

Wardine va pas bien dans sa tête. Ma mère elle a peur de Roy Tony.

Wardine elle pleure. Reginald il se baisse et il supplie Wardine de dire à la

mère à Reginald comment la mère à Wardine elle traite Wardine. Reginald

il dit qu’il Aime sa Wardine. Qu’il l’Aime mais qu’il avait jamais compris

avant maintenant pourquoi Wardine veut pas coucher avec lui comme les

autres filles avec leur mec. Il dit que Wardine elle a jamais laissé Reginald

retirer tous ses hauts avant ce soir qu’elle est venue à l’appart de Reginald

dans son immeuble en chialant, là elle laisse Reginald retirer ses hauts pour

qu’il voie comment la mère à Wardine elle bat Wardine à cause de Roy

Tony. Reginald il Aime sa Wardine. Wardine elle est comme morte de

trouille. Elle dit non à Reginald qui la supplie. Elle dit, si elle va voir la

mère à Reginald, alors la mère à Reginald elle va voir la mère à Wardine, et

alors la mère à Wardine elle pense que Wardine a couché avec Reginald.

Wardine elle dit que sa mère a dit à Wardine que si Wardine couche avec un

mec avant seize ans elle cogne Wardine à mort. Reginald il dit que jamais

de la vie il laissera faire ça à Wardine.

Roy Tony il a tué le frère à Delores Epps Columbus Epps dans sa cité à

Brighton y a quatre ans de ça. Roy Tony il est en liberté conditionnelle.

Wardine elle dit qu’il a montré à Wardine un truc sur sa cheville qui envoie

des signaux radio au juge comme quoi il est toujours ici à Brighton. Roy

Tony a pas le droit de quitter Brighton. Le frère à Roy Tony c’est le père à

Wardine. Il est parti. Reginald il essaie de faire taire Wardine mais il arrive

pas à l’empêcher de chialer. Wardine elle a l’air d’une folle tellement

qu’elle a la trouille. Elle dit qu’elle se tue si moi ou Reginald on rapporte à

nos mères. Elle dit, Clenette, t’es ma demi-Sœur, je te supplie de rien dire à

ta mère sur ma mère et Roy Tony. Reginald il dit à Wardine de se taire et de se calmer. Il met de la margarine sur les coupures que Wardine elle a sur le

dos. Il suit les traces roses du cintre avec son doigt plein de gras super

délicatement. Wardine elle dit qu’elle sent plus rien dans son dos depuis le

printemps. Elle est couchée à plat ventre par terre et elle a pas de sensation

sur la peau de son dos, elle dit. Quand Reginald il va chercher de l’eau, elle

me demande de dire la vérité, comment il est moche son dos quand

Reginald il le regarde. Est-ce qu’elle est encore jolie, qu’elle demande en

chialant.

J’ai rien dit à ma mère sur Wardine et Reginald et la mère à Wardine et

Roy Tony. Ma mère elle a la trouille de Roy Tony. Ma mère c’est la femme

à cause de qui Roy Tony il tue Columbus Epps, y a quatre ans de ça, dans la

cité à Brighton, par Amour.

Mais je sais que Reginald il rapporte. Reginald il dit qu’il préfère

mourir plutôt que la mère à Wardine elle bat encore Wardine. Il dit qu’il va

aller voir lui-même Roy Tony pour lui dire d’arrêter d’emmerder Wardine

ou de respirer la nuit à côté de son matelas. Il dit qu’il va aller lui-même

dans la cour de la cité à Brighton où Roy Tony il fait ses affaires et qu’il va

régler ça d’homme à homme avec Roy Tony.

Mais je crois que Roy Tony il va tuer Reginald si Reginald il y va. Je

crois que Roy Tony il va tuer Reginald et alors la mère à Wardine elle va

battre Wardine à mort avec un cintre. Et après y a personne qui le sait sauf

moi. Et je vais avoir un bébé.

 

En classe de quatrième, Bruce Green tomba éperdument amoureux

d’une camarade d’école qui portait le nom invraisemblable de Mildred

Bonk. Le nom était invraisemblable parce que s’il y avait bien une élève de

quatrième qui avait une tête à s’appeler Daphne Christianson ou Kimberly

St-Simone ou quelque chose comme ça, c’était Mildred Bonk. C’était le

genre de beauté fatale nubile et fantomatique qui traverse les corridors

moites du paysage onirique de tout collégien pollueur nocturne. Des cheveux que Green avait entendu qualifier de « filasse » par un prof

surmené ; un corps que l’ange volage de la puberté – un ange qui ne

semblait pas même connaître le code postal de Bruce Green – avait déjà

visité, embrassé et palpé en sixième ; des jambes que même des Keds

orange à lacets violets pailletés ne pouvaient dévaloriser. Timide,

iridescente, folâtre, anfractueuse du bassin, amplement poitrinée, capable

d’une gestuelle timorée pour rejeter ses cheveux filasse de son cher front

laiteux, gestuelle qui rendait Bruce Green complètement dingue. Une vision

en robe d’été et chaussures fantaisie. Mildred L. Bonk.

Puis, en seconde, par l’une de ces étranges métamorphoses qu’on

remarque toujours après coup, Mildred Bonk était devenue une personnalité

très en vue de l’effrayante bande du lycée de Winchester qui fumait des

Marlboro dans l’allée séparant le collège du lycée et quittait l’école à midi

dans de bruyantes voitures surbaissées pour aller boire de la bière et fumer

de la dope, en faisant brailler une sono à un niveau de décibels illégal, se

mettait de la Visine dans les yeux, mâchait des Clorets, etc. Elle était du lot.

Elle mâchait du chewing-gum (ou pire) à la cafétéria, son tendre visage

timoré était maintenant un masque blasé d’Affectation, ses boucles filasse à

présent hérissées et gélifiées donnaient l’impression qu’elle avait mis le

doigt dans une prise de courant. Bruce Green avait placé ses économies

dans une vieille voiture surbaissée et s’entraînait aux poses Affectées avec

la tante qui l’hébergeait. Il avait pris du caractère.

Et l’année qui eût dû être celle du diplôme, Bruce Green était plus

blasé, plus imposant et intimidant que Mildred Bonk elle-même, et lui et

Mildred Bonk et la toute petite et encore incontinente Harriett Bonk-Green

habitaient tout près d’Allston Spur dans un rutilant mobile home avec un

autre couple intimidant et Tommy Doocey, le peu recommandable dealer

multicarte à bec-de-lièvre qui élevait plusieurs gros serpents dans des

terrariums sans couvercle, malpropres et surtout puants, ce que Tommy

Doocey ne remarquait pas parce que sa lèvre supérieure bouchait complètement ses narines et que tout ce qu’il sentait, c’était sa lèvre.

Mildred se défonçait l’après-midi et regardait des cartouches de séries,

Bruce Green avait un job régulier à Leisure Time Ice et, pendant un temps,

la vie consista plus ou moins en une grosse teuf.

 

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