L'Infinie comédie
Année de Glad
❍
Je suis assis dans un bureau, entouré de têtes et de corps. Ma posture est
congrûment adaptée à la forme de ma chaise droite. C’est une pièce froide
de l’Administration de l’Université, lambrissée, décorée de Remington,
protégée contre la chaleur de novembre par un double vitrage, isolée des
bruits administratifs par l’antichambre dans laquelle oncle Charles,
Mr deLint et moi-même avons été préalablement reçus.
Je suis là.
Trois visages se sont mis en place au-dessus de vestons sport estivaux et
de demi-Windsor, derrière une table de conférence en pin ciré reflétant la
lumière arachnéenne d’un midi d’Arizona. Ce sont trois Doyens – des
Admissions, des Affaires académiques, des Affaires athlétiques. Je ne sais
pas quel visage appartient à qui.
Je pense avoir l’air neutre, peut-être même plaisant, bien que j’aie été
entraîné à fauter par excès de neutralité et à ne jamais tenter d’affecter ce
qui me semblerait une expression plaisante ou souriante.
J’ai choisi de croiser les jambes, soigneusement, j’espère, cheville sur
genou, mains jointes sur le dessus des cuisses de mon pantalon de toile.
Mes doigts sont accouplés selon un effet miroir évoquant, à mon sens, la
lettre X. Le reste du personnel présent dans la salle d’entretien comprend : le Directeur de Composition de l’Université, le coach de l’équipe de tennis
universitaire et le prorecteur de l’Académie, Mr A. deLint. C. T. est à côté
de moi ; les autres sont respectivement assis, debout et debout de part et
d’autre de mon champ de vision. Le coach de tennis fait tinter de la petite
monnaie. L’odeur de la pièce a quelque chose de vaguement digestif. La
semelle haute traction de ma flatteuse tennis Nike est parallèle au mocassin
tressautant du demi-frère de ma mère, ici en qualité de Président, assis sur
la chaise qui se trouve, j’espère encore, directement à ma droite, également
face aux Doyens.
Le Doyen de gauche, un homme maigre et jaunâtre dont le sourire figé a
néanmoins le caractère provisoire d’un motif imprimé sur un tissu
récalcitrant, possède un type de personnalité que je me suis mis à apprécier
dernièrement, le type qui m’épargne la peine de réagir immédiatement en
racontant à ma place, et à moi-même, ma propre version de l’histoire. Ayant
reçu une liasse de feuillets informatiques des mains du Doyen à crinière
léonine au centre, il s’adresse plus ou moins auxdits feuillets en leur
souriant.
« Vous êtes Harold Incandenza, dix-huit ans, vous devez passer votre
diplôme d’études secondaires d’ici un mois environ, vous fréquentez
Enfield Tennis Academy, Enfield, Massachusetts, un pensionnat où vous
résidez. » Ses lunettes de lecture sont rectangulaires, en forme de terrain de
tennis, avec un couloir de double en haut et en bas. « Vous êtes, selon le
Coach White et le Doyen [inaudible], un joueur de tennis junior classé aux
niveaux régional, national et continental, un athlète prometteur avec le
potentiel d’intégrer l’A.S.U.O.N.A.N., recruté par le Coach White à la suite
d’une correspondance avec le Dr Tavis ici présent depuis… février de cette
année. » La page du dessus est régulièrement retirée et placée au dos de la
liasse. « Vous êtes en résidence à Enfield Tennis Academy depuis l’âge de
sept ans. »
J’hésite à risquer un grattage sur le côté droit de ma mâchoire, où il y a
un kyste.
« Le Coach White informe nos bureaux qu’il tient en haute estime le
programme et les réalisations d’Enfield Tennis Academy, que l’équipe de
tennis de l’Université d’Arizona a tiré profit de la précédente inscription de
plusieurs anciens élèves d’E.T.A., l’un d’eux étant Mr Aubrey F. deLint, qui
semble également être avec vous ici aujourd’hui. Le Coach White et son
encadrement nous ont fourni… »
Le discours de l’administrateur jaune n’est pas d’une grande limpidité,
mais je dois reconnaître qu’il s’est fait comprendre. Le Directeur de
Composition paraît avoir un nombre de sourcils supérieur à la normale. Le
Doyen de droite lorgne bizarrement ma figure.
Oncle Charles dit que, tout en concevant que les Doyens assemblés
puissent être enclins à considérer ses propos comme induits par le fait qu’il
est un éventuel supporter d’E.T.A., il garantit que tout cela est vrai et que
l’Académie a présentement en résidence plus d’un tiers des trente meilleurs
juniors du continent, pour toute la classe d’âge concernée, et que moi-
même, qu’on appelle « Hal » d’habitude, je me situe « tout à fait au-dessus
du panier ». Les Doyens de droite et du centre sourient
professionnellement ; les têtes de deLint et du coach s’inclinent pendant que
le Doyen de gauche s’éclaircit la gorge :
« … l’idée que vous pourriez apporter, même en première année, une
réelle contribution au programme de tennis de cette université. Nous nous
réjouissons, dit-il ou lit-il en retirant une page, qu’une compétition de
quelque importance ici vous ait fait venir chez nous et nous donne la chance
de discuter tranquillement ensemble de votre candidature et de vos
possibles recrutement, inscription et scolarité.
– On m’a prié de préciser que Hal est tête de série no 3, catégorie simple
messieurs de moins de 18 ans, dans le prestigieux WhataBurger Southwest
Junior Invitational du Randolph Tennis Center… dit celui que je suppose être Affaires athlétiques, et dont la tête penchée affiche une calvitie
pommelée.
– À Randolph Park, près du majestueux El Con Marriott, intervient
C. T., une compétition dont tout le contingent assure qu’elle a permis
jusqu’ici de détecter les meilleurs d’entre les meilleurs, ce qui…
– Tout à fait, Chuck, et, d’après Chuck ici présent, Hal a déjà justifié
son classement, il a atteint les demi-finales grâce à une victoire, paraît-il,
impressionnante ce matin même et il jouera de nouveau au Center contre le
vainqueur du quart de finale de ce soir, un match prévu demain à 8 h 30, je
crois…
– Pour essayer de commencer avant la terrible chaleur d’ici. Quoique
sèche, bien sûr.
– … et s’est apparemment déjà qualifié pour le Continental Indoor de
cet hiver à Edmonton, me dit Kirk… (relevant la tête pour regarder à
gauche le coach universitaire, dont la denture radieuse est rehaussée par un
hâle violent)… ce qui n’est pas rien, assurément. » Il sourit, m’observe.
« Tout cela est-il exact, Hal ? »
C. T. a négligemment croisé les bras ; la chair de ses triceps est diaprée
de marbrures dans la lumière climatisée. « Excellent résumé, Bill. » Il sourit
aussi. Les deux moitiés de sa moustache ne sont jamais bien symétriques.
« Et permettez-moi de vous dire que Hal est emballé, emballé à l’idée d’être
invité à l’Invitational pour la troisième année consécutive, d’être de retour
ici dans une communauté qu’il affectionne, de se mêler aux étudiants et à
l’encadrement technique, d’avoir déjà justifié son haut classement dans la
compétition ardue de cette semaine, de ne rien lâcher tant que la grosse
cantatrice au casque viking n’a pas poussé son aria finale, si vous me passez
cette expression imagée, mais surtout bien sûr d’avoir la chance de vous
rencontrer, messieurs, et d’admirer vos équipements. D’après ce qu’il a pu
voir, tout est le top du top, ici. »
S’ensuit un silence. DeLint change la position de son dos contre les
lambris pour rééquilibrer son poids. Mon oncle, aux anges, rajuste le
bracelet rigide de sa montre. 62,5 % des visages sont dirigés vers moi, dans
une aimable expectative. Ma poitrine tambourine comme un sèche-linge
avec des godasses dedans. Je me tourne de-ci de-là, discrètement, afin que
personne ne se sente oublié dans la pièce.
Nouveau silence. Les sourcils du Doyen jaune se circonflexent. Les
deux autres Doyens regardent le Directeur de Composition. Le coach de
tennis est allé se poster devant la large fenêtre en palpant l’arrière de sa
coupe de cheveux en brosse. Oncle Charles se caresse l’avant-bras au-
dessus de sa montre. Des ombres de mains aux courbures nettes bougent
furtivement sur le vernis de la table en pin, l’ombre d’une tête forme une
lune noire.
« Hal va bien, Chuck ? demande Affaires athlétiques. Hal a paru à
l’instant… euh, grimacer. Il a mal ? Tu as mal, fiston ?
– Hal se porte comme un charme, répond mon oncle, souriant, avec un
geste évocateur de la main. C’est juste, comment dire, un tic facial, infime,
l’adrénaline due à sa présence sur votre impressionnant campus, au fait
d’avoir justifié son classement sans perdre un seul set jusqu’ici, d’avoir
reçu du Coach White cette offre écrite officielle de scolarité non seulement
gratuite mais rémunérée, sur papier à en-tête de la Pac 10 I, d’être très
probablement en passe de signer ici même, aujourd’hui même, une lettre
nationale d’Intention, m’a-t-il indiqué. » C. T. me regarde, affreusement
mielleux. Je joue la sécurité, je relâche tous mes muscles faciaux, je me
vide de toute expression. J’observe soigneusement le nœud de cravate
kekuléen du Doyen central.
Ma réponse silencieuse au silence attentif altère l’atmosphère de la
pièce, des grains de poussière et des fibloches de survêtement mus par
l’aération tourbillonnent dans la lumière oblique de la fenêtre, l’air au-
dessus de la table évoque la surface effervescente d’une eau de Seltz fraîchement versée. Le coach, dont le léger accent n’est ni britannique ni
australien, explique à C. T. qu’un entretien de candidature, même si ce n’est
généralement qu’une agréable formalité, est plus vivifiant lorsque le
candidat parle pour lui-même. Les Doyens de droite et du centre se sont
inclinés l’un vers l’autre pour un conciliabule, formant une espèce de tipi de
peau et de cheveux. Je présume que le coach de tennis a confondu vivifiant
et vivant, quoique vivace serait une confusion phonétiquement plus
plausible malgré l’impropriété du terme. Le Doyen à face jaune s’est
penché en avant, les lèvres crispées sur ses dents, indice d’un souci à mes
yeux. Ses mains se joignent sur la table de conférence. Ses doigts
s’enchevêtrent tandis que les miens se décroisent et que je tiens fermement
les bords de mon siège.
Nous devons évoquer en toute sincérité, eux et moi, certains problèmes
potentiels de ma candidature, commence-t-il à dire. Il se réfère à la valeur
de la sincérité.
« Les problèmes auxquels se heurte mon administration relativement
aux éléments de votre dossier, Hal, concernent quelques tests
d’évaluation. » Il lorgne une feuille colorée de tests standardisés dans la
tranchée que forment ses bras. « Le service des Admissions étudie les notes
que vous avez obtenues et qui, mais je suis sûr que vous le savez et pouvez
les expliquer, paraissent, disons… anormales. » Je dois m’expliquer.
Il est clair que ce Doyen jaune vraiment très sincère, à gauche, est
Admissions. Et la petite silhouette aviaire à droite est sûrement Athlétiques,
alors, parce que les rides faciales du Doyen central hirsute expriment
maintenant une sorte d’affront distancié, genre je-mange-quelque-chose-
qui-me-fait-réellement-apprécier-d’avoir-quelque-chose-à-boire-en-même-
temps, qui annonce des réserves professionnellement académiques. Une
stricte loyauté aux standards, donc. Mon oncle regarde Athlétiques avec
perplexité. Il remue imperceptiblement sur sa chaise.
Le contraste entre la couleur de la main d’Admissions et celle de son
visage est presque criard. « … des notes à l’oral qui sont un peu trop
proches de zéro à notre convenance, contrairement à celles du bulletin
émanant de l’établissement d’enseignement secondaire dont votre mère et
votre frère sont conjointement administrateurs… (lisant directement la
feuille dans l’ellipse de ses bras)… et qui, l’an dernier, oui, ont chuté,
carrément chuté même, dirais-je, par rapport à l’excellence tout bonnement
incroyable des trois années précédentes.
– Unique dans les annales.
– La plupart des établissements n’ont même pas dans leur barème la
note A suivie de plusieurs “plus”, dit le Directeur de Composition sur un
ton impossible à interpréter.
– Ce genre de… comment dirais-je… d’incongruité, reprend
Admissions, lui sur un ton franc et sérieux, nous alerte, je ne vous le cache
pas, sur d’éventuels problèmes concernant votre admission.
– Nous vous invitons donc à vous expliquer sur cette apparence
d’incongruité, sinon d’entourloupe caractérisée. » Académiques a une petite
voix flûtée en désaccord absurde avec l’énormité de sa tête.
« Par incroyable vous entendez évidemment “très très impressionnant”
et non “incroyable” au sens littéral du terme, évidemment », dit C. T. en
observant du coin de l’œil le coach qui se masse la nuque près de la fenêtre.
L’immense fenêtre ne donne sur rien d’autre qu’une lumière éblouissante et
une terre craquelée sous des ondes de chaleur.
« Et puis il y a la question de ces neuf dissertations de candidature, au
lieu des deux requises, certaines étant longues comme des monographies ou
presque, et chacune… (autre feuille)… qualifiée de “stellaire” par différents
examinateurs… »
Dir. de Comp. : « J’ai délibérément employé les adjectifs lapidaire et
surfait.
– … mais dans des domaines et avec des titres que vous vous rappelez
sans doute très bien, Hal : “Présupposés néoclassiques de la grammaire
prescriptive contemporaine”, “L’influence des transformations post-
fouriéristes sur le cinéma mimétique holographique”, “L’émergence de la
stase héroïque dans le divertissement télévisuel”…
– “La grammaire de Montague et la sémantique de la modalité
physique” ?
– “L’homme qui commença à soupçonner qu’il était fait de verre” ?
– “Le symbolisme tertiaire dans l’érotique justinienne” ? »
Dévoilant maintenant de larges pans de gencives. « Il est évident que le
récipiendaire de ces notes de tests malencontreuses, mais peut-être
explicables, suscite une inquiétude franche et sincère, celui-ci étant le seul
et unique auteur desdites dissertations.
– Je ne suis pas sûr que Hal comprenne bien ce que vous sous-
entendez », dit mon oncle. Le Doyen central tripote ses revers en
interprétant des données informatiques désagréables.
« Ce que l’Université sous-entend est que, d’un point de vue strictement
académique, il y a des difficultés que Hal doit nous aider à aplanir. Le rôle
premier d’un impétrant à l’Université est et doit être celui d’un étudiant.
Nous ne pouvons pas accepter un étudiant que nous suspectons, avec
quelque raison, de ne pas être à la hauteur, quelles que soient ses qualités
sur un terrain.
– Le Doyen Sawyer veut dire sur un court, bien sûr, Chuck, précise
Affaires athlétiques, la tête penchée en arrière pour inclure dans son
auditoire le nommé White situé derrière lui. Et je ne parle pas des
règlements de l’A.S.U.O.N.A.N. ni des inspecteurs qui sont toujours à
renifler comme des fouines pour détecter l’odeur du moindre défaut. »
Le coach de tennis universitaire consulte sa montre.
« En admettant que ces notes soient le reflet exact d’une capacité réelle
en la matière, dit Affaires académiques d’une voix aiguë mais assourdie et sérieuse, en regardant toujours le dossier devant lui comme un plat
écœurant, je vous préviens tout de suite que ce serait déloyal. Ce serait
déloyal à l’égard des autres candidats. Déloyal à l’égard de la communauté
universitaire. » Il me regarde. « Et ce serait particulièrement déloyal envers
Hal lui-même. Inscrire un garçon pour ses seules qualités athlétiques
reviendrait à l’exploiter. Nous mettons un point d’honneur scrupuleux à ne
jamais exploiter quiconque. Or vos résultats scolaires, jeune homme,
indiquent que nous pourrions être accusés de vous exploiter. »
Oncle Charles demande au Coach White de demander au Doyen des
Affaires athlétiques si cette tempête sur les notes serait aussi sévère dans le
cas où je serais, mettons, une vedette de football rentable. Le sentiment
familier d’être mal perçu vire à la panique, ma poitrine palpite et fait boum.
J’emploie mon énergie à rester totalement muet sur mon siège, vide, les
yeux arrondis comme de pâles zéros. On m’a promis que je m’en sortirais.
Oncle C. T., toutefois, a l’air pincé du type acculé. Sa voix prend une
sonorité étrange quand il est acculé, il semble crier en s’éloignant. « Les
notes de Hal à E.T.A., qui est, je le rappelle avec insistance, une académie
et non un simple centre aéré ou une usine, accréditée à la fois par le
Commonwealth du Massachusetts et l’Association nord-américaine des
sports universitaires, attentive à satisfaire tous les besoins du sportif et de
l’étudiant, fondée par un éminent intellectuel, qu’il est inutile de nommer
ici, et basée par lui sur le rigoureux modèle scolaire de l’Oxbridge
quadrivium-trivium, jouissant d’un équipement complet et d’un personnel
parfaitement qualifié, montrent que mon neveu est tout à fait à la hauteur de
toutes les hauteurs à atteindre dans la Pac 10 et que… »
DeLint s’approche du coach de tennis, qui secoue la tête.
« … toute cette histoire relève d’un préjugé contre les sports mineurs »,
continue C. T., croisant et décroisant ses jambes, tandis que j’écoute et
observe avec pondération.
Le silence carbonique de la pièce est maintenant hostile. « Je pense
qu’il est temps de laisser le candidat lui-même s’expliquer pour son propre
compte, dit très tranquillement Affaires académiques. Votre présence
semble rendre la chose impossible, monsieur. »
Risette lasse d’Athlétiques sous une main massant l’arête de son nez.
« Tu devrais peut-être prendre congé un instant et attendre dehors, Chuck.
– Le Coach White pourrait accompagner Mr Tavis et son associé à la
réception, dit le Doyen jaune en souriant à mes yeux mornes.
– … croyais que tout ceci avait été réglé d’avance par le… » marmonne
C. T., reconduit à la porte avec deLint. Le coach de tennis lui tend un bras
hypertrophié. Athlétiques dit : « Nous sommes tous amis et collègues ici. »
Ça se passe mal. L’idée me vient que le mot EXIT en lettres rouges au-
dessus de la sortie pourrait être lu par un latinophone de naissance au sens
propre de IL SORT. Je céderais volontiers à la tentation de foncer devant
eux vers la porte si je ne craignais que les hommes dans la pièce ne se
méprennent sur mon attitude. DeLint murmure quelque chose au coach.
Bruits de claviers et de consoles téléphoniques pendant la brève ouverture
de la porte, refermée d’un coup sec. Je suis seul avec des têtes
administratives.
– … sans vouloir offenser personne, dit Affaires athlétiques – veste
fauve et nœud de cravate imprimé de minuscules insignes –, au-delà des
aptitudes physiques ici en jeu que nous respectons, croyez-moi, que nous
voulons, croyez-moi.
– … sans quoi nous ne serions pas si désireux de converser directement
avec vous, voyez.
– … ayant appris à l’occasion de plusieurs candidatures précédentes par
l’entremise du Coach White qu’Enfield School est gérée, quoique
remarquablement, par de proches parents de votre frère, je me rappelle
encore l’affection que lui vouait le prédécesseur de White, Maury Klamkin,
de sorte que l’objectivité des notes peut être facilement mise en question…
– Mise en question par qui que ce serait… l’A.N.A.P.U., les
programmes malveillants de la Pac 10, l’A.S.U.O.N.A.N… »
Les dissertations sont vieilles, oui, mais elles sont de moi, sans conteste.
Et vieilles, ça oui, pas exactement fidèles au sujet imposé de l’Expérience
éducative la plus significative de tous les temps. Si je vous en avais montré
une de l’an dernier, vous y auriez vu le texte d’un enfant tapant au hasard
sur un clavier, vous qui employez le conditionnel serait au lieu du
subjonctif soit. Et, dans cette compagnie à présent réduite, le Directeur de
Composition semble avoir tout à coup pris le dessus, émergeant à la fois
comme le mâle dominant de la meute et beaucoup plus efféminé qu’il ne
l’avait paru de prime abord, se tenant de guingois avec une main sur la
hanche, marchant en roulant les épaules, faisant tinter de la petite monnaie
en remontant son pantalon pour se glisser sur la chaise encore chaude du
derrière de C. T., croisant les jambes d’une façon qui le fait s’incliner dans
mon espace personnel, si bien que je vois de près ses multiples tics de
sourcils, les vaisseaux capillaires dans les huîtres sous ses yeux, et flaire
une odeur d’assouplissant textile ainsi que des relents d’haleine mentholée
tournant à l’aigre.
« … un garçon brillant, solide, mais très timide, nous savons que vous
êtes très timide, Kirk White nous a répété ce que lui a confié votre jeune
instructeur de constitution athlétique quoique plutôt réservé, dit doucement
le Directeur en posant ce qui me paraît être une main tâteuse sur le biceps
de mon survêtement (mais je dois me tromper), un garçon qui a simplement
besoin d’avaler sa salive, de prendre confiance et de livrer sa version de
l’histoire à ces messieurs qui ne sont animés d’aucune malice mais font
simplement leur boulot en veillant à l’intérêt de chacun. »
J’imagine deLint et White assis, les coudes sur les genoux dans la
posture défécatoire de tous les sportifs au repos, deLint contemplant ses
énormes pouces tandis que C. T. fait les cent pas en ellipse dans l’aire de
réception en parlant dans son téléphone portable. J’ai été préparé à cet entretien comme un parrain de la Mafia avant un interrogatoire de
l’Antigang. Un silence neutre et sans affect. Le genre de jeu que Schtitt me
faisait jouer : la meilleure défense : laisse rebondir à côté de toi, ne fais rien.
Je vous dirais tout ce que vous voulez savoir et davantage, si les sons que
j’émettais étaient bien ceux que vous entendez.
Athlétiques, sortant la tête de sous son aile : « … éviter une procédure
d’admission qui pourrait être considérée comme principalement axée sur le
sport. Ça partirait en eau de boudin, mon garçon.
– Bill parle de l’apparence, pas nécessairement de la réalité brute des
faits, sur lesquels vous seul pouvez nous éclairer, dit le Directeur de
Composition.
– … l’apparence, à savoir ce classement athlétique élevé, ces notes de
tests anormales, ces dissertations ampoulées et ces notes incroyables qui
pourraient s’apparenter à du népotisme. »
Le Doyen jaune, tellement incliné en avant que sa cravate est presque à
l’horizontale de la table, le visage cireux et affable et arrêtons-de-déconner :
« Écoutez, Mr Incandenza, Hal, veuillez m’expliquer pourquoi nous ne
pourrions pas être accusés de vous exploiter, mon garçon. Pourquoi
personne ne pourrait venir nous dire holà, attention, Université d’Arizona,
vous exploitez un garçon pour son corps, un garçon si timide et introverti
qu’il n’arrive même pas à s’exprimer par lui-même, un sportif avec des
notes truquées et un dossier de candidature acheté. »
L’angle brewstérien de la lumière reflétée par la table projette une teinte
rose derrière mes paupières closes. Je ne peux pas me faire comprendre.
« Je ne suis pas seulement un sportif », dis-je posément. Distinctement :
« Mon bulletin de l’an dernier est peut-être assez minable, mais c’est parce
que je traversais une passe difficile. Les notes antérieures sont bel et bien
les miennes. » Mes yeux sont fermés ; la pièce est silencieuse. « Je ne peux
pas m’expliquer maintenant. » Je parle toujours posément et distinctement.
« C’est à cause de quelque chose que j’ai mangé. »
C’est marrant, les trucs qu’on oublie. Notre première demeure, dans les
faubourgs de Weston, dont je me souviens à peine – mon frère aîné Orin dit
qu’il se revoit encore derrière la maison aux premiers jours du printemps,
aidant notre mère à labourer la terre dans le jardin froid. Mars ou début
avril. L’espace jardin était un rectangle grossier délimité par des bâtons de
sucette et de la ficelle. Orin retirait des cailloux et des mottes durcies
derrière la Moms qui poussait le motoculteur de location, un engin à moteur
en forme de brouette qui rugissait, éructait, cahotait et semblait, dans son
souvenir, conduire la Moms plutôt que l’inverse, la Moms très grande,
obligée de courber l’échine pour ne pas lâcher prise et laissant des
empreintes de pas vacillantes dans la terre labourée. Il se rappelle que,
pendant ce labourage, j’ai déboulé de la maison vêtu d’une espèce de
pyjama rouge pelucheux orné d’un ourson, pleurant et tenant une chose
particulièrement dégoûtante, dit-il, dans ma paume. J’avais dans les cinq
ans, je chialais, il faisait froid et j’étais tout rouge. Je radotais ; il n’y
comprenait rien, jusqu’à ce que la Moms m’aperçoive, éteigne le
motoculteur, les oreilles bourdonnantes, et vienne voir ce que j’avais dans la
main. Il s’avéra que c’était un gros morceau de moisissure – provenant,
suppose Orin, d’un certain coin sombre de la cave de la maison de Weston,
chauffée par la chaudière et inondée chaque printemps. Un morceau
horrible, d’après sa description : vert foncé, gluant, vaguement hirsute,
pommelé de taches fongiques jaunes, orange, rouges. Pire, ils ont constaté
qu’il était bizarrement entamé, mordillé ; et cette matière nauséabonde était
en partie étalée autour de ma bouche ouverte. « J’ai mangé ça », voilà ce
que je disais. J’ai tendu la chose à la Moms, qui avait enlevé ses verres de
contact pour son travail salissant. D’abord, en se baissant, elle n’a vu que
son enfant pleurant, main tendue, balbutiant ; et, mue par le plus maternel
des réflexes, elle qui ne redoutait rien tant que le gaspillage et la crasse, a
voulu se saisir de ce que tenait son bébé – comme tant de ces Kleenex
usagés, bonbons recrachés, chewing-gums mâchouillés dans tant de cinémas, d’aéroports, de voitures, de loges de stades. O. était à côté, il
portait une motte de terre froide, jouait avec le Velcro de son blouson
rembourré, regardait la Moms qui se penchait vers moi, main tendue, visage
oblique, plissant ses yeux presbytes, puis s’interrompait tout à coup, se
figeait en identifiant ce que je tenais et en détectant la preuve d’un contact
oral. Il se souvient de son visage tel que le passé le dessine. Sa main, que
les vibrations du motoculteur faisaient encore trembler, suspendue dans l’air
devant la mienne.
« J’ai mangé ça, j’ai dit.
– Tu as quoi ? »
O. raconte qu’il se rappelle seulement (sic) avoir dit quelque chose de
caustique en arquant son dos vers l’arrière. Il pense avoir ressenti une
terrible anxiété latente. La Moms a même refusé de descendre dans la cave
humide. Il se rappelle aussi que j’avais cessé de pleurer, que je restais planté
là, haut comme une bouche à incendie et de la même couleur, en
grenouillère rouge, montrant la moisissure, sérieux comme un inspecteur au
rapport.
O. dit que sa mémoire diverge à cet instant, probablement à cause de
l’anxiété. Dans son premier souvenir, la trajectoire de la Moms autour de la
cour est un large cercle d’hystérie :
« Mon Dieu ! » crie-t-elle.
« Au secours ! Mon fils a mangé ça ! » hurle-t-elle dans le second
souvenir plus incarné d’Orin, hurle-t-elle encore et encore, soulevant le
morceau tacheté entre le pouce et l’index, courant en tous sens dans le
rectangle du jardin à la plus grande hébétude d’Orin qui assistait à sa
première crise de nerfs d’adulte. Des têtes de voisins sont apparues aux
fenêtres et par-dessus les clôtures, ont regardé. O. se souvient de moi
trébuchant sur la bordure en ficelle du jardin, me crottant, pleurant, essayant
de suivre le mouvement.
« Mon Dieu ! Au secours ! Mon fils a mangé ça ! Au secours ! »
Vociférant toujours, elle courait en circuit fermé à l’intérieur du carré de
ficelle ; et mon frère Orin se rappelle avoir remarqué que, même en pleine
hystérie, ses déplacements étaient tirés au cordeau, ses traces de pas droites
comme des files indiennes, ses tours dans l’idéogramme de ficelle
impeccables et martiaux, et que, tout en criant « Mon fils a mangé ça ! Au
secours ! », elle avait pris deux tours d’avance sur moi avant que le
souvenir ne s’estompe.
« Mon dossier n’a pas été acheté ! leur dis-je, tonnant dans les ténèbres
de la caverne rouge qui s’ouvre devant mes yeux clos. Je ne suis pas
seulement un type qui joue au tennis. J’ai une histoire touffue. Des
expériences et des sentiments. Je suis complexe.
« Je lis, dis-je. J’étudie et je lis. Je parie que j’ai lu tout ce que vous
avez lu, n’allez pas croire. Je consomme des bibliothèques. J’épuise les
reliures et les CD-ROM. Je fais des trucs comme monter dans un taxi pour
dire : “La bibliothèque, et vite.” Mes intuitions en syntaxe et en mécanique
sont meilleures que les vôtres, permettez-moi de vous le dire, sauf votre
respect.
« Mais ça transcende la mécanique. Je ne suis pas une machine. Je
ressens et je crois. J’ai des opinions. Certaines sont intéressantes. Je
pourrais parler sans relâche si vous me laissiez faire. Parlons de n’importe
quoi. Je crois que l’influence de Kierkegaard sur Camus est sous-estimée.
Je crois que Dennis Gabor peut très bien avoir été l’Antéchrist. Je crois que
Hobbes n’est que le reflet sombre de Rousseau. Je crois, avec Hegel, que la
transcendance est absorption. Je pourrais vous interfacer, vous tous, là sous
la table. Je ne suis pas un simple creatus manufacturé, conditionné et formé
pour une fonction. »
J’ouvre les yeux. « Vous auriez tort de penser que je suis désinvolte. »
Je regarde autour de moi. Ils sont horrifiés. Je me lève. Je vois des
mâchoires affaissées, des sourcils haussés sur des fronts tremblants, des
joues blanches. La chaise recule sous moi.
« Sainte Mère de Dieu, s’exclame le Directeur.
– Je vais bien », leur dis-je, debout. La mine du Doyen jaune donne
l’impression qu’il est face à un vent violent. Le visage d’Académiques a
subitement vieilli. Les huit yeux sont devenus huit disques fixes, arrêtés sur
une vision mystérieuse.
« Seigneur, murmure Athlétiques.
– Ne vous inquiétez pas, dis-je. Je peux m’expliquer. » Je lisse l’air d’un
vague geste de la main.
Mes bras sont empoignés derrière moi par le Dir. de Comp., qui me
plaque au sol et m’y maintient de tout son poids. Je mords la poussière.
« Qu’est-ce qui cloche ? »
Je dis : « Rien ne cloche.
– Tout va bien, je suis là, crie le Directeur dans mon oreille.
– Qu’on aille chercher de l’aide ! » hurle un Doyen.
Le parquet contre lequel s’appuie ma tête est beaucoup plus froid que je
ne l’imaginais. C’est une arrestation. Je m’efforce de paraître mou et
malléable. Ma figure est compressée ; le poids de Comp. gêne ma
respiration.
« Essayez de m’écouter, dis-je très lentement, assourdi par le sol.
– Qu’est-ce que c’est que ces… s’exclame un Doyen strident,… ces
bruits ? »
Ce sont des cliquetis de console téléphonique, des talons de chaussures
qui approchent, pivotent, une liasse de feuilles de papier qui tombe.
« Mon Dieu !
– Au secours ! »
La base de la porte s’ouvre sur la gauche de mon champ de vision : un
faisceau de lumière halogène du hall, des tennis blanches, une Nunn Bush éraflée. « Relevez-le ! » C’est deLint.
« Rien ne cloche, dis-je lentement au sol. Je suis là. »
Je suis soulevé par les aisselles, secoué par un Directeur violacé qui
pense ainsi me calmer : « Ressaisissez-vous, mon garçon ! »
DeLint au bras du costaud : « Arrêtez ça !
– Je ne suis pas ce que vous voyez et entendez. »
Sirènes au loin. Une méchante prise de catch. Des formes à la porte.
Une jeune femme hispanique regarde, la main sur la bouche.
« Je ne suis pas », dis-je.
Il faut aimer les toilettes pour hommes vieillottes : l’odeur citronnée des
disques de désodorisant dans la longue rainure en porcelaine ; les boxes aux
portes en bois dans des encadrements de marbre froid ; ces petits lavabos
alignés, soutenus par des alphabets bancals de tuyauterie dénudée ; les
miroirs au-dessus des étagères métalliques ; derrière toutes les voix le bruit
sourd d’un ruissellement permanent, amplifié par l’écho, sur la porcelaine
humide et le carrelage glacé dont les motifs évoquent une mosaïque
islamique, vus de près.
L’émoi que j’ai causé s’estompe alentour. J’ai été traîné, toujours
immobilisé, à travers un personnel administratif clairsemé, par le Dir. de
Comp. – qui semble avoir pensé successivement que j’avais une attaque
(ouvrant ma bouche pour vérifier que je n’avalais pas ma langue), que
j’étouffais (une manœuvre de Heimlich qui m’a donné le hoquet), qu’une
psychose me faisait perdre le contrôle de moi-même (diverses postures et
empoignades destinées à lui transférer ce contrôle) – et maintenant le coach
de tennis maîtrise deLint qui essaie de maîtriser la maîtrise que le Directeur
a sur moi, le demi-frère de ma mère adresse de rapides combinaisons de
polysyllabes au trio des Doyens, lesquels tour à tour s’ébaubissent, se
tordent les mains, desserrent leur cravate, agitent des doigts sous le nez de C. T. et font des véroniques avec des formulaires d’inscription désormais
tout à fait superflus.
On me retourne à plat dos sur le carrelage géométrique. Je me concentre
docilement sur la raison pour laquelle les toilettes américaines servent
toujours d’infirmeries pour la détresse publique, d’endroits où recouvrer ses
esprits. Ma tête est couchée sur les cuisses d’un Directeur agenouillé, qui
sont douces, mon visage est éventé par des serviettes en papier administratif
marronnasse qu’il a reçues d’une main sortant de la foule au-dessus de moi,
j’observe avec toute la neutralité dont je suis capable les petites crevasses
de ses bajoues, plus accentuées au niveau de sa mâchoire floue, dues à une
très ancienne acné. Oncle Charles, un fouteur de merde sans pareil, débite
un flot ininterrompu de paroles pour tenter d’apaiser des hommes qui ont
bien plus besoin que moi d’un coup d’éponge sur le front.
« Il va bien, répète-t-il. Regardez comme il reste tranquillement couché
par terre.
– Vous n’avez pas vu ce qui s’est passé là-bas, répond un Doyen
accroupi, à travers un réseau de doigts.
– Il s’emballe parfois, c’est tout, c’est un garçon prompt à
l’emballement, impressionné par…
– Mais les bruits qu’il a faits.
– Indescriptibles.
– Comme un animal.
– Des bruits et des sons même pas animaux.
– Sans oublier les gestes.
– Avez-vous jamais fait suivre ce garçon, Dr Tavis ?
– Comme un animal avec quelque chose dans la gueule.
– Ce garçon est déstructuré.
– Comme une plaquette de beurre frappée par un maillet.
– Un animal gigotant avec un couteau dans l’œil.
– Qu’est-ce qui vous a pris de vouloir recruter ce…
– Et ses bras.
– Vous n’avez pas vu ça, Tavis. Ses bras étaient…
– Papillonnants. Une espèce d’affreux roulement de tambours dans le
vide. Frétillants. »
Le groupe reluque furtivement quelqu’un qui essaie de démontrer
quelque chose hors de mon champ de vision.
« Comme un film en accéléré, le frémissement d’une sorte d’atroce…
excroissance.
– On aurait dit une chèvre qui se noie. Une chèvre, qui se noie dans un
liquide visqueux.
– Cette série de bêlements étranglés et…
– Oui, ils frétillaient.
– Alors un petit frétillement est un crime, maintenant ?
– Vous, monsieur, vous avez un problème. Un gros problème.
– Sa figure. Comme s’il s’étranglait. Brûlait. Je crois que j’ai eu une
vision de l’enfer.
– Il a quelques difficultés à communiquer, la communication est un
obstacle pour lui, personne ne le nie.
– Ce garçon doit se faire soigner.
– Et, au lieu de le faire soigner, vous l’avez envoyé ici s’inscrire, se
mesurer à la concurrence ?
– Hal ?
– Même dans vos pires cauchemars vous n’imaginiez pas le pétrin dans
lequel vous vous êtes fourré, Docteur soi-disant Président, éducateur.
– … nous avez laissés entendre que c’était une simple formalité. Vous
l’avez pris au dépourvu, c’est tout. Il est timide…
– Et vous, White. Vous cherchiez à le recruter !
– … et terriblement impressionné et fébrile et privé de notre soutien
puisque vous nous avez priés de sortir, ce sans quoi…
– Je l’ai seulement vu jouer. Sur un court, il est formidable. Peut-être
même génial. On ne se doutait pas. Son frère est à la NFL, merde, quoi.
Voilà un super joueur, on a pensé, avec des racines dans le Sud-Ouest. Ses
stats étaient uniques dans les annales. On l’a observé pendant le
WhataBurger à l’automne dernier. Pas le moindre frétillement ni
borborygme. C’était de la chorégraphie qu’on avait devant les yeux, m’a dit
un copain par la suite.
– Parfaitement, c’était de la chorégraphie, White. Ce garçon est un
athlète danseur, un joueur.
– Une sorte de savant sportif, alors. Une compensation chorégraphique
des problèmes graves que vous, monsieur, avez choisi de dissimuler en
muselant ce garçon. »
Une paire d’espadrilles brésiliennes de luxe passe sur la gauche et entre
dans un box, puis pivote et me fait face. L’urinoir ruisselle derrière le faible
écho des voix.
– … je crois que nous n’allons pas nous éterniser ici, dit C. T.
– L’intégrité de mon sommeil a été compromise pour toujours,
monsieur.
– … pensiez pouvoir nous refiler un candidat déséquilibré, lui fabriquer
de fausses références, lui faire passer un entretien bidon et l’injecter dans
les rigueurs de la vie estudiantine ?
– Notre Hal fonctionne, crétin. À condition qu’on le soutienne. Il va très
bien quand il est seul. Mais c’est vrai qu’il a tendance à s’énerver un peu en
public. Il n’a jamais prétendu le contraire, à ce que je sache.
– Nous avons été témoins d’un comportement tout juste mammifère,
monsieur.
– Quelle blague. Regardez-le. Il s’est juste un peu énervé, il va très
bien, n’est-ce pas, Aubrey ?
– En tout cas, monsieur, vous êtes probablement malade. Cette affaire
aura des suites.
– Quelle ambulance ? Vous n’écoutez pas ? Je vous dis que…
– Hal ? Hal ?
– Vous le dopez, vous vous instituez son porte-voix pour le museler, et
maintenant le voilà par terre, catatonique, effaré. »
Craquement des genoux de deLint.
« Hal ?
– … grossissez cette affaire publiquement en la distordant. L’Académie
compte d’anciens élèves distingués, des avocats-conseils. Hal est
compétent, c’est prouvé. Des références du feu de Dieu, Bill. Ce gars lit
comme un aspirateur. Il digère les choses. »
Je suis étendu là, j’écoute, je sens l’odeur du papier-toilette, je regarde
une espadrille pivoter.
« C’est peut-être un scoop pour vous, mais il y a une vie en dehors de
vos bureaux. »
Et qui pourrait ne pas aimer ce rugissement particulier et léonin des
toilettes publiques ?
Ce n’est pas pour rien si Orin a dit que les gens qui évoluent dehors, ici,
ne font que suivre des vecteurs allant d’une climatisation à l’autre. Le soleil
est un marteau. Je sens qu’un côté de ma figure commence à cuire. Le ciel
bleu est luisant et gras de chaleur, avec quelques minces cirrus étirés
comme des mèches de cheveux sur les bords. La circulation n’a rien à voir
avec Boston. Le brancard est spécial, avec des sangles aux extrémités. Le
même Aubrey deLint que j’avais catalogué depuis longtemps comme un
tyran en 2-D s’est agenouillé à côté du lit à roulettes pour serrer ma main
ligotée et me dire « Attends-moi ici, cow-boy » avant de retourner dans la
mêlée administrative devant les portières de l’ambulance. C’est une
ambulance spéciale aussi, d’une provenance sur laquelle je préfère ne pas
m’appesantir, avec deux infirmiers seulement mais accompagnés d’un
psychiatre. Les infirmiers sont attentionnés et manient adroitement les lanières. Le médecin, adossé à l’ambulance, mains levées, joue les
médiateurs raisonnables entre les Doyens et C. T., qui sabre le ciel à coups
d’antenne de portable, scandalisé de me voir inutilement transporté vers un
service d’urgences contre ma volonté et mes intérêts. La question de savoir
si le déséquilibré a une volonté et des intérêts est survolée, notamment par
un chasseur supersonique qui franchit le ciel du sud au nord à trop haute
altitude pour être audible. Le médecin semble tasser l’air des deux mains
pour dépassionner le débat. Il a une grosse mâchoire bleue. L’unique fois où
je suis allé aux urgences avant cela, il y a presque un an, ils avaient parqué
le brancard psychiatrique le long des sièges de la salle d’attente. C’étaient
des sièges en plastique moulé orange ; trois d’entre eux étaient occupés par
des personnes munies de flacons de médicaments et transpirant
abondamment. C’était déjà assez pénible comme ça mais, sur le dernier
siège, juste à côté de la têtière à sangle de mon brancard, il y avait une
femme en T-shirt, à la peau boisée, coiffée d’une casquette de camionneur
et gîtant dangereusement vers tribord, qui s’est mise à me raconter, alors
que j’étais immobilisé par mes liens, que son sein droit, qu’elle appelait un
néné, avait pris du jour au lendemain des proportions anormalement
gigantesques ; elle avait un accent québécois presque caricatural et m’a
détaillé l’historique du « néné » et les diagnostics possibles pendant une
vingtaine de minutes avant que je ne sois véhiculé ailleurs. La trajectoire et
le sillage de l’avion font penser à une incision dans une chair blanche
cachée derrière le bleu qui s’élargirait au passage de la lame. J’ai vu un jour
le mot COUTEAU écrit avec les doigts sur le miroir embué de W.-C. non
publics. Je suis devenu un enfantophile. Je suis forcé de rouler mes yeux
fermés tantôt vers le haut tantôt sur le côté pour empêcher la caverne rouge
de s’embraser sous l’effet du soleil. La circulation routière est constante et
semble dire « chut, chut, chut ». Le soleil, si votre œil papillotant le capte
même furtivement, produit les mêmes rémanences bleu et rouge qu’un
flash. « Pourquoi non ? Pourquoi non ? Pourquoi pas non, alors, si votre raisonnement vous ramène toujours à pourquoi non ? » La voix de C. T., qui
s’éloigne en rageant. Seuls les chevaleresques coups de sabre de son
antenne sont maintenant visibles, à droite de mon champ de vision. On va
me transporter dans un service d’urgences où l’on me retiendra tant que je
ne répondrai pas aux questions et, quand j’y répondrai, on me mettra sous
sédatif ; en somme, ce sera un voyage à l’envers du voyage habituel,
l’ambulance et les urgences : je ferai d’abord le trajet, ensuite je partirai. Je
pense très brièvement à feu Cosgrove Watt. Je pense au chagrinothérapeute
hypophalangé. Je pense à la Moms, rangeant des boîtes de soupe par ordre
alphabétique dans le placard au-dessus du micro-ondes. Au parapluie de
Soi-Même accroché par la poignée au bord du guéridon à courrier dans le
vestibule de la Maison du Président. La mauvaise cheville n’a pas été
douloureuse une seule fois au cours de cette année. Je pense à John N.
R. Wayne, qui aurait gagné le WhataBurger de cette année, faisant le guet,
masqué, pendant que Donald Gately et moi déterrions la tête de mon père. Il
est presque certain que Wayne aurait gagné. Et Venus Williams possède un
ranch près de Green Valley ; elle pourrait bien atteindre les finales juniors
messieurs et dames. Je sortirai à temps pour les demi-finales de demain ; je
fais confiance à oncle Charles. Le vainqueur de ce soir sera certainement
Dymphna, qui a seize ans mais dont l’anniversaire tombe quinze jours avant
la date limite du 15 avril ; et Dymphna sera encore fatigué demain matin à
08 h 30, tandis que moi, grâce au sédatif, j’aurai dormi comme une gravure.
Je n’ai jamais rencontré Dymphna en tournoi, ni joué avec les balles
sonores requises pour les aveugles, mais je l’ai vu peiner contre Petropolis
Kahn en seizièmes et je sais que je le tiens.
Ça commencera aux urgences, au bureau des admissions si C. T. prend
du retard en suivant l’ambulance, ou dans la salle carrelée de vert derrière la
salle aux envahissantes machines numériques ; ou peut-être, vu
l’équipement médical spécial de l’ambulance, pendant le trajet : un toubib à
barbe rase et astiquée à l’antiseptique jusqu’à ce que ça brille, avec son nom en écriture cursive cousu sur la poche de poitrine de sa blouse blanche et un
stylo de qualité, procédant à un questionnaire en règle pour déterminer une
étiologie et un diagnostic selon la méthode socratique, rigoureux et point
par point. D’après la sixième édition de l’Oxford English Dictionary, il
existe six mots anglais en usage pour dire « non réactif », dont neuf
d’origine latine et quatre d’origine saxonne. Je jouerai la finale de dimanche
soit contre Stice soit contre Polep. Peut-être devant Venus Williams. Ce sera
un col-bleu non diplômé, à coup sûr – un aide-soignant aux ongles rongés
jusqu’à l’os, un agent de sécurité de l’hôpital, un sous-fifre cubain fatigué
qui me dira bous au lieu de vous –, qui, interrompu dans quelque tâche
harassante, croisera ce qu’il prendra pour mon regard et demandera Alors
mon gars qu’est-ce qui bous arrive ?
I. Pacific-10 Conference : groupement de dix universités gérant les compétitions sportives de
onze sports masculins et féminins dans l’ouest des États-Unis. (Les notes de bas de page sont du traducteur.)
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