L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 29 sur 70

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L'Infinie comédie

7 Novembre Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend

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7 NOVEMBRE ANNÉE

 

DES SOUS-VÊTEMENTS

 

POUR ADULTES

 

INCONTINENTS DEPEND

 

On peut assister à certaines soirées sans y être vraiment. On peut

reconnaître à l’oreille la chorégraphie rituelle marquant la fin de la fête.

Joelle van Dyne éprouve toujours une infinie tristesse lorsque vient ce

moment décisif qui annonce l’achèvement d’une soirée – même une soirée

ratée –, ce consensus tacite quand chacun commence à récupérer son

briquet et sa compagne ou son compagnon, sa veste ou son manteau, sa

dernière bière encore accrochée à l’armature en plastique de son pack de

cinq, fait des compliments de pure forme à l’hôtesse sans cacher qu’ils sont

de pure forme mais en s’efforçant de paraître sincère, et s’en va,

généralement en fermant la porte. Quand les voix s’éloignent dans le hall.

Quand l’hôtesse tourne le dos à la porte fermée, voit la pagaille et le

grand V blanc du silence absolu qui suit la fête.

Joelle, au bout de la corde à laquelle elle s’apprête à se pendre, écoute,

soutenue par un plancher ciré au-dessus du fleuve et de la baie, perchée inconfortablement dans la lumière striée sur l’une des chaises de Molly

Notkin moulées à l’effigie de grands cinéastes de l’âge d’or celluloïdique,

celle-ci un Méliès en fibre de verre dont le pantalon a un pli tranchant et

dont la ceinture de smoking est ornée du sceau du MIT, placée entre un

Cukor vide et un effrayant Murnau. Les sinistres cinéastes-chaises sont plus

grands que nature : les pieds de Joelle ballent au-dessus du sol, ses jarrets

comprimés commencent à la brûler sous son épaisse jupe brésilienne

mouillée, bigarrée d’arabesques mauves et rouge vif sur un fond noir latino

qui fait ressortir la pâleur de ses genoux et la blancheur de ses chaussettes

en rayonne par-dessus des galoches à demi retirées qui pendouillent au

rythme du balancement enfantin de ses jambes, car elle a toujours la

sensation d’être une enfant sur les chaises de Molly, elle est en plein dans

l’œil du cyclone spirituel et faussement enjoué d’une fête ratée, assise toute

seule sous ce qui autrefois était sa fenêtre, elle, la fille d’un chimiste

spécialisé dans les acides et d’une femme d’intérieur du Kentucky

occidental, elle, d’habitude si bonne copine, si plaisante à côtoyer malgré

son voile déconcertant.

Un mythe pernicieux veut que les gens soient toujours très optimistes,

généreux et altruistes avant de se dézinguer. La vérité est que les heures

précédant un suicide sont généralement une période de grand égoïsme

narcissique.

Il y a des barreaux ornementaux, minces, en fer noir que les chiures de

pigeons ont moucheté de blanc, aux fenêtres ouest de cet appartement du

troisième étage, situé dans la partie d’East Cambridge bordant Back Bay, où

la future professeure Notkin donne une fête pour célébrer sa réussite à l’oral

de filmologie et cartouchologie, un programme d’études de doctorat où

Joelle – avant sa réorientation dans le son radiodiffusé – l’a rencontrée.

Molly Notkin fait souvent des confidences téléphoniques à Joelle van

Dyne sur l’unique amour tourmenté de sa vie, un spécialiste de G. W. Pabst

à New York University, érotiquement limité, torturé par la conviction névrotique qu’il existe seulement un nombre fini d’érections possibles dans

le monde au même moment et que sa tumescence signifie la détumescence

quelque part d’un autre homme peut-être plus méritant que lui, un planteur

de sorgho dans le tiers-monde, par exemple, de sorte que, chaque fois qu’il

se tuméfie, il éprouve un sentiment de culpabilité du même ordre que celui

d’un doctorant moins excentrique à l’idée, disons, de porter une peau de

bébé phoque. Molly continue à prendre le train à grande vitesse pour aller le

voir tous les quinze jours, histoire d’être près de lui au cas où, par quelque

accès d’égoïsme malheureux, il se mettrait à durcir, ce qui déclencherait en

lui des ondes noires de haine de soi, ainsi qu’un extrême besoin de

compréhension et de tolérance aimante. La pauvre Molly Notkin est sa

semblable, songe Joelle, assise seule, regardant les doctorants goûter les

vins – elles sont sœurs, jumelles sororales. Avec sa peur de la lumière

directe, Notkin. Et les déguisements et moustaches ne sont que d’autres

voiles, voilés. Combien de jumelles sub rosa sont là, en réalité ? Et si

l’hérédité, au lieu d’être linéaire, était arborescente ? Si ce n’était pas le

désir seul qui était limité ? S’il n’y avait en fait que deux individus distincts

errant dans le brouillard de l’Histoire ? Si toute différence descendait de

cette différence-là ? L’Un et le multiple. L’endommagé et l’intact. Le

difforme et le sublimement beau. Le fou et le normal. Le caché et le visible

aveuglant. L’orateur et le public. Pas Un au sens zen, plutôt Deux, l’Autre

étant l’image inversée de l’Un dans un miroir convexe.

Joelle pense à ce qu’elle a dans son sac à main. Elle est assise seule sous

son voile en lin et dans sa jolie jupe, objet de regards obliques, elle écoute

des bribes de conversations qu’elle distingue vaguement dans le brouhaha

mais ne voit personne vraiment, la fin absolue de sa vie et de sa beauté

défile devant ses yeux comme un vieux film en 16 mm projeté sur l’écran

blanc de son paravent, qu’elle voit de l’autre côté pour une fois, toute sa vie

défile, depuis oncle Bud jusqu’à Orin, Jim, YYY et jusqu’à sa longue

marche d’aujourd’hui sous la pluie pour venir ici, tout ce trajet qu’elle a fait à pied depuis la station de métro Downtown de la Red Line dans East

Charles St., d’un pas soutenu mais d’une élégance indéniable, cette marche

vers sa dernière heure, en ce dernier jour avant les grandes festivités de

l’Interdépendance ONANite. L’itinéraire d’East Charles à Back Bay

emprunte des rues que la pluie a recouvertes d’un glaçage terre de Sienne,

bordées de commerces haut de gamme avec des auvents et des enseignes en

bois de style colonial, animées de gens qui la regardent comme on regarde

un aveugle, crûment, sans se douter qu’elle voit tout. Elle aime marcher

sous la pluie parce que tout paraît laiteux et flouté à travers son voile en lin

humide, les trottoirs en brique de Charles St., les passants anonymes ; ses

jambes avancent toutes seules, sur pilote automatique, grâce à un moteur

perceptuel, elle tient le col de son imper bien fermé par-dessus son poncho,

un doigt sur le menton de manière à plaquer le voile contre son visage, elle

ne cesse de penser à ce qu’elle a dans son sac, s’arrête dans un bureau de

tabac discount, achète un cigare de prix dans un tube en verre, puis, une rue

plus loin, place soigneusement le cigare dans les ordures qui débordent d’un

réceptacle de grillage vert sapin, mais garde le tube, le met dans son sac,

écoute le bruit particulier des voitures luisantes sous l’averse, le tip-tap de

l’eau sur les parapluies et sur le bitume, voit les gouttes se briser et se

reformer sur son imper en polyrésine, les arcs-en-ciel noirs que dessinent

les essuie-glaces sur les pare-brise des taxis. Dans chaque ruelle il y a des

poubelles I.W.D. vertes entourées de poubelles I.W.D. rouges, plus petites,

destinées à recueillir ce qui déborde des vertes. Le bruit de ses galoches à

semelles de bois sur la brique domine le staccato décroissant des hauts

talons de femmes qui se dirigent vers l’ouest d’un pas pressé à mesure que

Charles St. perd son caractère chic à l’approche du jardin public Boston

Common : des ordures détrempées – aplaties comme seules peuvent l’être

des ordures mouillées – jonchent le trottoir et le caniveau, des gens couleur

de vase avec des sacs et des caddies de marché les évaluent du regard,

s’accroupissent pour piocher dedans, les trier avec des raclements sonores, des gens dont l’unique activité quotidienne consiste à fouiller dans les

poubelles I.W.D. ; d’autres, aux membres bleuis, sans chaussures, traînent

en cercles coronaux autour des casiers réfrigérants disposés dans les ruelles

encadrant chaque pâté de maisons, une petite cataracte d’eau de pluie tombe

du rebord des poubelles annexes rouges et heurte le dessus des casiers dans

un taptaptaptap sans rythme ; quelqu’un lui fait Pssst à l’entrée d’une ruelle,

des visages blancs comme des spectres ou marbrés l’appellent, tapis sous

des porches derrière des rideaux de pluie, et, pendant une seconde

d’altruisme, Joelle regrette de ne pas avoir gardé le cigare pour l’offrir ;

alors, plus à l’ouest, en pénétrant dans le territoire de la Tige Infinie

pratiquement au bout de Charles St., elle commence à distribuer les pièces

de monnaie qu’on lui quémande au coin des porches et des poubelles

renversées ; on lui demande pourquoi elle porte un voile, avec un manque

de délicatesse qui ne la gêne pas, au contraire. Un homme crasseux en

fauteuil roulant, au visage cadavérique sous une casquette ornée des mots

français NOTRE BEAU PAYS, lui tend silencieusement une main quêteuse

– une paume professionnelle barrée d’une coupure rouge boursouflée et à

moitié cicatrisée, semblable à une incision dans de la pâte à pain. Joelle lui

donne un billet de 20 $ E.U., il ne la remercie pas et elle lui en sait gré.

Dans un Store 24, elle demande à l’employé jordanien s’il a du Big Red

Soda Water, il la regarde d’un air absent, alors elle opte pour un Pepsi Cola

dans une bouteille d’un demi-litre en plastique élimé, ressort, déverse le

contenu dans un caniveau, observe la flaque de mousse brune qui s’y

accumule sans s’écouler parce que la grille du caniveau est obstruée par des

feuilles et des déchets imbibés. Elle marche vers le Boston Common avec la

bouteille vide et le tube en verre dans son sac. Il n’était pas nécessaire

d’acheter des tampons à récurer Chore Boy au Store 24.

Joelle van Dyne est atrocement vivante dans sa cage et, sur les genoux

du cinéaste, elle peut convoquer toute la mémoire de son passé. Ce sera le

plus égoïste des actes, l’auto-effacement : enfermée dans la chambre ou la salle de bains de Molly Notkin, elle se défoncera jusqu’à tomber par terre,

jusqu’à cesser de respirer, jusqu’à bleuir et mourir en s’agrippant le cœur.

Finis, les allers-retours. Boston Common est comme un trou de verdure

autour duquel Boston tout entière s’est construite, deux kilomètres carrés

d’arbres luisants, de branchages dégoulinants, de bancs verts sur de l’herbe

mouillée. Partout, les pigeons ont la même couleur crème rance que

l’écorce des saules. Trois jeunes Noirs perchés comme des corbeaux sur le

dossier d’un banc admirent son corps, la traitent de salope avec une

affection inoffensive et lui demandent où a lieu le mariage. Finies, les

tergiversations : décider d’arrêter à 23 h 00, tenir tant bien que mal pendant

l’heure de l’émission, puis rentrer vite à la maison à 01 h 30 pour fumer la

résine sur le Chore Boy et revenir sur sa décision. Fini de jeter le Matériel

pour aller fouiller dans la poubelle une demi-heure après, fini de chercher à

quatre pattes sur le tapis une fibloche ressemblant assez au Matériel pour

tenter de la fumer. Fini de brûler l’ourlet du voile. Boylston Street marque

la limite sud de Common, avec ses commerces de luxe ouverts la nuit, ses

écharpes en cachemire, ses étuis de téléphone portable, ses portiers

chamarrés d’or, ses bijoutiers à trois noms, ses femmes aux franges en

cantonnière, ses chalands sortant des boutiques avec de grands sacs blancs à

anses en ficelle et monogramme. Le rideau de pluie brouille les choses

comme le faisait la loupe que Jim avait conçue à l’imitation d’une rétine de

nouveau-né, tout est reconnaissable et pourtant sans contour. Un brouillage

plus déformant que flou. Fini de s’agripper le cœur toutes les nuits. Ce

qu’elle prenait pour la sortie de la cage n’en était que les barreaux. Les

mailles de l’après-midi. L’entrée dit SORTIE. Mais il n’y a pas de sortie.

L’ultime fusion annulaire : la vue de la cage est une cage en soi. Cage III :

spectacle gratuit de Jim. C’est la cage qui est entrée en elle, d’une certaine

façon. L’ingéniosité de la chose la dépasse. Le Plaisir a depuis longtemps

été remplacé par le Trop. Elle ne peut plus se mentir à elle-même, ni sur sa

capacité à arrêter ni sur son plaisir à continuer. Plus rien ne délimite le trou, plus rien ne le remplit. Le trou est sans limites. Un voile mouillé par la pluie

a une odeur particulière. Elle se souvient de cet auditeur qui disait que la

lune ne se détourne jamais. Qu’elle tourne mais pas sur elle-même. Elle non

plus ne s’est pas détournée lorsqu’elle s’est hâtée pour attraper le dernier

métro et rentrer chez elle, elle a fait face à la situation, au supplice de son

dilemme : ne plus aimer ça, le détester, vouloir arrêter, ne pouvoir arrêter,

ne pouvoir même imaginer arrêter et vivre sans. Au fond, elle a fait ce

qu’ils avaient convaincu Jim de faire vers la fin, elle a admis son

impuissance face à cette cage, ce spectacle non gratuit, en pleurant, en

s’agrippant littéralement le cœur, en fumant d’abord le tampon Chore Boy

qu’elle avait utilisé pour récupérer les vapeurs et former une résine

fumable, puis les fibloches de tapis et les culottes en acétate dont elle s’était

servie pour filtrer la solution des heures plus tôt, pleurant, sans voile, les

cheveux crêpés comme un clown grotesque, devant les quatre miroirs

muraux de sa petite chambre.

 

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