L'Infinie comédie
7 Novembre Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend
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7 NOVEMBRE ANNÉE
DES SOUS-VÊTEMENTS
POUR ADULTES
INCONTINENTS DEPEND
On peut assister à certaines soirées sans y être vraiment. On peut
reconnaître à l’oreille la chorégraphie rituelle marquant la fin de la fête.
Joelle van Dyne éprouve toujours une infinie tristesse lorsque vient ce
moment décisif qui annonce l’achèvement d’une soirée – même une soirée
ratée –, ce consensus tacite quand chacun commence à récupérer son
briquet et sa compagne ou son compagnon, sa veste ou son manteau, sa
dernière bière encore accrochée à l’armature en plastique de son pack de
cinq, fait des compliments de pure forme à l’hôtesse sans cacher qu’ils sont
de pure forme mais en s’efforçant de paraître sincère, et s’en va,
généralement en fermant la porte. Quand les voix s’éloignent dans le hall.
Quand l’hôtesse tourne le dos à la porte fermée, voit la pagaille et le
grand V blanc du silence absolu qui suit la fête.
Joelle, au bout de la corde à laquelle elle s’apprête à se pendre, écoute,
soutenue par un plancher ciré au-dessus du fleuve et de la baie, perchée inconfortablement dans la lumière striée sur l’une des chaises de Molly
Notkin moulées à l’effigie de grands cinéastes de l’âge d’or celluloïdique,
celle-ci un Méliès en fibre de verre dont le pantalon a un pli tranchant et
dont la ceinture de smoking est ornée du sceau du MIT, placée entre un
Cukor vide et un effrayant Murnau. Les sinistres cinéastes-chaises sont plus
grands que nature : les pieds de Joelle ballent au-dessus du sol, ses jarrets
comprimés commencent à la brûler sous son épaisse jupe brésilienne
mouillée, bigarrée d’arabesques mauves et rouge vif sur un fond noir latino
qui fait ressortir la pâleur de ses genoux et la blancheur de ses chaussettes
en rayonne par-dessus des galoches à demi retirées qui pendouillent au
rythme du balancement enfantin de ses jambes, car elle a toujours la
sensation d’être une enfant sur les chaises de Molly, elle est en plein dans
l’œil du cyclone spirituel et faussement enjoué d’une fête ratée, assise toute
seule sous ce qui autrefois était sa fenêtre, elle, la fille d’un chimiste
spécialisé dans les acides et d’une femme d’intérieur du Kentucky
occidental, elle, d’habitude si bonne copine, si plaisante à côtoyer malgré
son voile déconcertant.
Un mythe pernicieux veut que les gens soient toujours très optimistes,
généreux et altruistes avant de se dézinguer. La vérité est que les heures
précédant un suicide sont généralement une période de grand égoïsme
narcissique.
Il y a des barreaux ornementaux, minces, en fer noir que les chiures de
pigeons ont moucheté de blanc, aux fenêtres ouest de cet appartement du
troisième étage, situé dans la partie d’East Cambridge bordant Back Bay, où
la future professeure Notkin donne une fête pour célébrer sa réussite à l’oral
de filmologie et cartouchologie, un programme d’études de doctorat où
Joelle – avant sa réorientation dans le son radiodiffusé – l’a rencontrée.
Molly Notkin fait souvent des confidences téléphoniques à Joelle van
Dyne sur l’unique amour tourmenté de sa vie, un spécialiste de G. W. Pabst
à New York University, érotiquement limité, torturé par la conviction névrotique qu’il existe seulement un nombre fini d’érections possibles dans
le monde au même moment et que sa tumescence signifie la détumescence
quelque part d’un autre homme peut-être plus méritant que lui, un planteur
de sorgho dans le tiers-monde, par exemple, de sorte que, chaque fois qu’il
se tuméfie, il éprouve un sentiment de culpabilité du même ordre que celui
d’un doctorant moins excentrique à l’idée, disons, de porter une peau de
bébé phoque. Molly continue à prendre le train à grande vitesse pour aller le
voir tous les quinze jours, histoire d’être près de lui au cas où, par quelque
accès d’égoïsme malheureux, il se mettrait à durcir, ce qui déclencherait en
lui des ondes noires de haine de soi, ainsi qu’un extrême besoin de
compréhension et de tolérance aimante. La pauvre Molly Notkin est sa
semblable, songe Joelle, assise seule, regardant les doctorants goûter les
vins – elles sont sœurs, jumelles sororales. Avec sa peur de la lumière
directe, Notkin. Et les déguisements et moustaches ne sont que d’autres
voiles, voilés. Combien de jumelles sub rosa sont là, en réalité ? Et si
l’hérédité, au lieu d’être linéaire, était arborescente ? Si ce n’était pas le
désir seul qui était limité ? S’il n’y avait en fait que deux individus distincts
errant dans le brouillard de l’Histoire ? Si toute différence descendait de
cette différence-là ? L’Un et le multiple. L’endommagé et l’intact. Le
difforme et le sublimement beau. Le fou et le normal. Le caché et le visible
aveuglant. L’orateur et le public. Pas Un au sens zen, plutôt Deux, l’Autre
étant l’image inversée de l’Un dans un miroir convexe.
Joelle pense à ce qu’elle a dans son sac à main. Elle est assise seule sous
son voile en lin et dans sa jolie jupe, objet de regards obliques, elle écoute
des bribes de conversations qu’elle distingue vaguement dans le brouhaha
mais ne voit personne vraiment, la fin absolue de sa vie et de sa beauté
défile devant ses yeux comme un vieux film en 16 mm projeté sur l’écran
blanc de son paravent, qu’elle voit de l’autre côté pour une fois, toute sa vie
défile, depuis oncle Bud jusqu’à Orin, Jim, YYY et jusqu’à sa longue
marche d’aujourd’hui sous la pluie pour venir ici, tout ce trajet qu’elle a fait à pied depuis la station de métro Downtown de la Red Line dans East
Charles St., d’un pas soutenu mais d’une élégance indéniable, cette marche
vers sa dernière heure, en ce dernier jour avant les grandes festivités de
l’Interdépendance ONANite. L’itinéraire d’East Charles à Back Bay
emprunte des rues que la pluie a recouvertes d’un glaçage terre de Sienne,
bordées de commerces haut de gamme avec des auvents et des enseignes en
bois de style colonial, animées de gens qui la regardent comme on regarde
un aveugle, crûment, sans se douter qu’elle voit tout. Elle aime marcher
sous la pluie parce que tout paraît laiteux et flouté à travers son voile en lin
humide, les trottoirs en brique de Charles St., les passants anonymes ; ses
jambes avancent toutes seules, sur pilote automatique, grâce à un moteur
perceptuel, elle tient le col de son imper bien fermé par-dessus son poncho,
un doigt sur le menton de manière à plaquer le voile contre son visage, elle
ne cesse de penser à ce qu’elle a dans son sac, s’arrête dans un bureau de
tabac discount, achète un cigare de prix dans un tube en verre, puis, une rue
plus loin, place soigneusement le cigare dans les ordures qui débordent d’un
réceptacle de grillage vert sapin, mais garde le tube, le met dans son sac,
écoute le bruit particulier des voitures luisantes sous l’averse, le tip-tap de
l’eau sur les parapluies et sur le bitume, voit les gouttes se briser et se
reformer sur son imper en polyrésine, les arcs-en-ciel noirs que dessinent
les essuie-glaces sur les pare-brise des taxis. Dans chaque ruelle il y a des
poubelles I.W.D. vertes entourées de poubelles I.W.D. rouges, plus petites,
destinées à recueillir ce qui déborde des vertes. Le bruit de ses galoches à
semelles de bois sur la brique domine le staccato décroissant des hauts
talons de femmes qui se dirigent vers l’ouest d’un pas pressé à mesure que
Charles St. perd son caractère chic à l’approche du jardin public Boston
Common : des ordures détrempées – aplaties comme seules peuvent l’être
des ordures mouillées – jonchent le trottoir et le caniveau, des gens couleur
de vase avec des sacs et des caddies de marché les évaluent du regard,
s’accroupissent pour piocher dedans, les trier avec des raclements sonores, des gens dont l’unique activité quotidienne consiste à fouiller dans les
poubelles I.W.D. ; d’autres, aux membres bleuis, sans chaussures, traînent
en cercles coronaux autour des casiers réfrigérants disposés dans les ruelles
encadrant chaque pâté de maisons, une petite cataracte d’eau de pluie tombe
du rebord des poubelles annexes rouges et heurte le dessus des casiers dans
un taptaptaptap sans rythme ; quelqu’un lui fait Pssst à l’entrée d’une ruelle,
des visages blancs comme des spectres ou marbrés l’appellent, tapis sous
des porches derrière des rideaux de pluie, et, pendant une seconde
d’altruisme, Joelle regrette de ne pas avoir gardé le cigare pour l’offrir ;
alors, plus à l’ouest, en pénétrant dans le territoire de la Tige Infinie
pratiquement au bout de Charles St., elle commence à distribuer les pièces
de monnaie qu’on lui quémande au coin des porches et des poubelles
renversées ; on lui demande pourquoi elle porte un voile, avec un manque
de délicatesse qui ne la gêne pas, au contraire. Un homme crasseux en
fauteuil roulant, au visage cadavérique sous une casquette ornée des mots
français NOTRE BEAU PAYS, lui tend silencieusement une main quêteuse
– une paume professionnelle barrée d’une coupure rouge boursouflée et à
moitié cicatrisée, semblable à une incision dans de la pâte à pain. Joelle lui
donne un billet de 20 $ E.U., il ne la remercie pas et elle lui en sait gré.
Dans un Store 24, elle demande à l’employé jordanien s’il a du Big Red
Soda Water, il la regarde d’un air absent, alors elle opte pour un Pepsi Cola
dans une bouteille d’un demi-litre en plastique élimé, ressort, déverse le
contenu dans un caniveau, observe la flaque de mousse brune qui s’y
accumule sans s’écouler parce que la grille du caniveau est obstruée par des
feuilles et des déchets imbibés. Elle marche vers le Boston Common avec la
bouteille vide et le tube en verre dans son sac. Il n’était pas nécessaire
d’acheter des tampons à récurer Chore Boy au Store 24.
Joelle van Dyne est atrocement vivante dans sa cage et, sur les genoux
du cinéaste, elle peut convoquer toute la mémoire de son passé. Ce sera le
plus égoïste des actes, l’auto-effacement : enfermée dans la chambre ou la salle de bains de Molly Notkin, elle se défoncera jusqu’à tomber par terre,
jusqu’à cesser de respirer, jusqu’à bleuir et mourir en s’agrippant le cœur.
Finis, les allers-retours. Boston Common est comme un trou de verdure
autour duquel Boston tout entière s’est construite, deux kilomètres carrés
d’arbres luisants, de branchages dégoulinants, de bancs verts sur de l’herbe
mouillée. Partout, les pigeons ont la même couleur crème rance que
l’écorce des saules. Trois jeunes Noirs perchés comme des corbeaux sur le
dossier d’un banc admirent son corps, la traitent de salope avec une
affection inoffensive et lui demandent où a lieu le mariage. Finies, les
tergiversations : décider d’arrêter à 23 h 00, tenir tant bien que mal pendant
l’heure de l’émission, puis rentrer vite à la maison à 01 h 30 pour fumer la
résine sur le Chore Boy et revenir sur sa décision. Fini de jeter le Matériel
pour aller fouiller dans la poubelle une demi-heure après, fini de chercher à
quatre pattes sur le tapis une fibloche ressemblant assez au Matériel pour
tenter de la fumer. Fini de brûler l’ourlet du voile. Boylston Street marque
la limite sud de Common, avec ses commerces de luxe ouverts la nuit, ses
écharpes en cachemire, ses étuis de téléphone portable, ses portiers
chamarrés d’or, ses bijoutiers à trois noms, ses femmes aux franges en
cantonnière, ses chalands sortant des boutiques avec de grands sacs blancs à
anses en ficelle et monogramme. Le rideau de pluie brouille les choses
comme le faisait la loupe que Jim avait conçue à l’imitation d’une rétine de
nouveau-né, tout est reconnaissable et pourtant sans contour. Un brouillage
plus déformant que flou. Fini de s’agripper le cœur toutes les nuits. Ce
qu’elle prenait pour la sortie de la cage n’en était que les barreaux. Les
mailles de l’après-midi. L’entrée dit SORTIE. Mais il n’y a pas de sortie.
L’ultime fusion annulaire : la vue de la cage est une cage en soi. Cage III :
spectacle gratuit de Jim. C’est la cage qui est entrée en elle, d’une certaine
façon. L’ingéniosité de la chose la dépasse. Le Plaisir a depuis longtemps
été remplacé par le Trop. Elle ne peut plus se mentir à elle-même, ni sur sa
capacité à arrêter ni sur son plaisir à continuer. Plus rien ne délimite le trou, plus rien ne le remplit. Le trou est sans limites. Un voile mouillé par la pluie
a une odeur particulière. Elle se souvient de cet auditeur qui disait que la
lune ne se détourne jamais. Qu’elle tourne mais pas sur elle-même. Elle non
plus ne s’est pas détournée lorsqu’elle s’est hâtée pour attraper le dernier
métro et rentrer chez elle, elle a fait face à la situation, au supplice de son
dilemme : ne plus aimer ça, le détester, vouloir arrêter, ne pouvoir arrêter,
ne pouvoir même imaginer arrêter et vivre sans. Au fond, elle a fait ce
qu’ils avaient convaincu Jim de faire vers la fin, elle a admis son
impuissance face à cette cage, ce spectacle non gratuit, en pleurant, en
s’agrippant littéralement le cœur, en fumant d’abord le tampon Chore Boy
qu’elle avait utilisé pour récupérer les vapeurs et former une résine
fumable, puis les fibloches de tapis et les culottes en acétate dont elle s’était
servie pour filtrer la solution des heures plus tôt, pleurant, sans voile, les
cheveux crêpés comme un clown grotesque, devant les quatre miroirs
muraux de sa petite chambre.
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