L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 31 sur 70

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L'Infinie comédie

Curriculum Vitæ Putatif D’helen P. Steeply, 36 Ans, 1,93 M, 104 Kg, Licence de Lettres, Master en Administration Judiciaire

CURRICULUM VITÆ

 

PUTATIF D’HELEN

 

P. STEEPLY, 36 ANS,

 

1,93 M, 104 KG, LICENCE

 

DE LETTRES, MASTER

 

EN ADMINISTRATION

 

JUDICIAIRE

 

1 an : Time (stagiaire diplômée, rubrique « Ils font la une »)

16 mois : Decade Magazine (« Classe ou pas classe », une rubrique

mode & tendance) jusqu’à la liquidation de Decade

5 ans : Southwest Annual (articles sur les sciences humaines, la

médecine gériatrique, la personnalité, le tourisme)

5 mois : Newsweek (11 piges sur la mode et le divertissement

jusqu’à ce que son rédacteur en chef, dont elle était amoureuse,

quitte Newsweek et l’emmène avec lui)

1 an : Ladies Day (piges sur la personnalité et la cosmétique

médicale – certaines recherches de première main – jusqu’à la

semaine au cours de laquelle le rédacteur en chef se réconcilia avec

sa femme et où H.P.S. se fit agresser et arracher son sac dans la

62e Ouest. Si bien qu’elle jura de ne plus jamais vivre à Manhattan)

15 mois jusqu’à aujourd’hui : magazine Moment, bureau du Sud-

Ouest, Erythema, Arizona (reportages sur la médecine, le sport, la

personnalité et l’actualité du divertissement domestique, membre du

comité de rédaction, statut de rédactrice adjointe)

 

Ensuite, allant d’abord à Upper Brighton et maintenant à la brownstone

coopérative de Back Bay dans laquelle elle avait vécu naguère avec Orin et

fait du cinéma avec son père avant de céder son appartement à Molly

Notkin, aujourd’hui invitée d’honneur et hôtesse à la fois pour avoir, la

veille, obtenu un pré-doctorat en Théorie du cinéma et de la cartouche de

cinéma au MIT en réussissant les difficiles épreuves orales grâce à une

critique dévastatrice, a-t-elle dit, de la théorie marxiste de la cartouche de

film du point de vue de Marx lui-même, censé être pour l’occasion un

théoricien universitaire de la cartouche, le tout soutenu devant son jury

d’examen avec une grande théâtralité. Toujours habillée en K. M. le

lendemain pour la fête – avec une fausse barbe broussailleuse d’un noir

pubien, barbouillée d’une suie achetée dans une très obscure boutique

britannique de cochonneries-souvenirs, et un feutre homburg commandé

directement à Wiesbaden –, Molly ignore que Joelle est en cage depuis

l’Année de la mini-savonnette Dove, ignore la nature des liens qui l’ont

unie à Jim Incandenza pendant vingt et un mois, s’ils furent amants ou quoi,

si Orin est parti parce qu’ils étaient amants ou quoi 78, et même que Joelle

vit à présent d’une rente généreuse léguée par un homme devant qui elle

s’est dévoilée mais avec qui elle n’a jamais couché, le père du punter

prodigieux, l’Infini Comédien, auteur d’un opus final si magnum qu’il

prétendait l’avoir mis sous clé. Joelle n’a jamais vu le montage achevé des

plans dans lesquels elle apparaît, ne connaît personne qui l’ait vu et doute que les scènes pathologiques où il l’a filmée au moyen d’un long objectif à

quartz autotremblant aient pu donner cette chose formidable qu’il avait

toujours souhaité faire et dont l’achèvement lui avait brisé le cœur.

En grimpant au troisième étage, dans l’escalier patiné par l’usure,

toujours secouée par son interruptus matinal, Joelle s’aperçoit qu’elle a du

mal à gravir les marches, comme si la pesanteur augmentait à mesure

qu’elle montait. Les bruits provenant de la soirée sont perceptibles dès le

second palier. Voici Molly Notkin, déguisée en Marx décati, qui accueille

Joelle sur le pas de la porte en feignant cette surprise ravie caractéristique

des hôtesses états-uniennes. Notkin tient le voile de Joelle pendant que

celle-ci retire son imper perlé et son poncho, puis le soulève avec deux

doigts d’un geste expérimenté pour lui faire une bise fleurant la cigarette et

le vin – Joelle ne fume jamais quand elle est voilée – en lui demandant

comment elle est venue et, sans attendre sa réponse, lui offre ce jus de

pomme de Colombie-Britannique dont elles sont toutes deux très friandes,

sauf que Joelle a cessé d’en boire chez elle pour se rabattre sur le Big Red

Soda Water de son enfance, ce que Notkin ne sait pas, croyant toujours que

le jus canadien très sucré est leur péché mignon commun. Molly Notkin est

le genre de personne avec qui on veut absolument être poli mais sans le

montrer parce qu’elle serait mortifiée si elle soupçonnait qu’on est

simplement poli.

Joelle lui adresse un geste d’étonnement admiratif.

« C’est du très bon ? dit-elle.

– Du meilleur. Il a l’air vaseux tellement il est frais.

– Où tu l’as trouvé en cette saison et si loin ?

– Tellement frais que tu dois presque le filtrer. »

Le living-room est bondé et il y fait très chaud, on entend du mambo,

les murs sont toujours blanc cassé, mais les moulures ont maintenant une

riche teinte caramel de confiseur. Et il y a beaucoup de vin, tout un

assortiment de bouteilles plus ou moins pleines de différentes tailles et différentes couleurs sur le vieux buffet, dont la livraison a nécessité la

main-d’œuvre de trois hommes en combinaison grise, cigare à la bouche.

Molly Notkin a une main aux ongles sales sur le bras de Joelle, l’autre sur

la tête d’une chaise à l’effigie d’une Maya Deren en polymères de couleurs

vives dans une attitude de bouderie avant-gardiste, et elle raconte son oral à

Joelle en criant presque pour couvrir le brouhaha, ce qui lui vaudra un

enrouement bien avant la triste fin de la fête.

Un bon jus vaseux emplit la bouche de Joelle d’une salive aussi bonne

que le jus, son voile en lin sèche, recommence à faseyer agréablement au

rythme de son souffle et, assise seule, observée en douce par des gens qui

reconnaîtraient sa voix s’ils savaient qui elle est, elle éprouve le désir de

soulever son voile devant un miroir, de prendre un peu de Matériel dans son

sac, de soulever son voile et de libérer la bête rapace encagée pour respirer

le seul gaz non filtré par une étoffe que la bête supporte ; elle se sent

effrayante et triste ; elle ressemble à la mort, son mascara a bavé dans tous

les sens ; personne ne s’en doute. La bouteille de Pepsi en plastique, le tube

à cigare en verre, le briquet et le paquet de sachets de glycine forment une

bosse dans un coin du sac en toile assombri par l’humidité posé sur le sol

juste en dessous de ses galoches ballantes. Molly Notkin se tient aux côtés

de Rutherford Keck, de Crosby Baum et d’un homme à la posture

complètement bancale, devant la visionneuse Infernatron fournie par la fac.

Le large dos de Baum et la banane sur sa tête obstruent l’écran. Les

universitaires ont des voix nasillardes et attaquent leurs phrases par des

« euh » cultivés. De nombreux films de James O. Incandenza sont muets. Il

se définissait comme un cinéaste visuel. Son fils handicapé au sourire

permanent, que Joelle n’a pas connu parce que Orin ne l’aimait pas

beaucoup, portait souvent la valise contenant les objectifs, avec un sourire

pareil à la grimace de quelqu’un qui est ébloui par le soleil. Et quand

l’insupportable enfant acteur Smothergill imitait sa grimace, il éclatait de

rire, ce qui provoquait chez Smothergill des crises de nerfs que Miriam Prickett calmait, on ne sait comment, dans la salle de bains. Les baffles,

plantés dans des pots suspendus à de fines chaînes fixées aux quatre coins

du plafond crème, diffusent un vieil air de musique latino à un volume

sonore acceptable. Un autre groupe, épars, danse dans l’espace libre entre

les cinéastes-chaises et la porte de la chambre, tous amateurs de Minimal

Mambo, le succès automnal antitendance de l’A.S.V.A.I.D. sur la côte Est,

les danseurs paraissant presque immobiles, les coudes pliés à angle droit, et

claquant imperceptiblement des doigts. Orin Incandenza, elle s’en

souvenait, avait un très vilain coude enflé et marbré à l’amorce d’un avant-

bras gros comme un gigot. À croire qu’il avait troqué son bras contre une

jambe. Joelle fut l’unique amour d’Orin Incandenza pendant vingt-six mois

et la muse optique de son père pendant vingt et un. Les mouvements mal

assurés d’un prof étranger avec une tonsure franciscaine – qui n’était pas

encore au MIT du temps de Joelle – donnent l’impression qu’il est équipé

d’une prothèse. Les meilleurs danseurs bougent à peine, leur danse est

davantage une évocation qu’une danse réelle, mais le spectacle est

hypnotique, ils forment une masse quasi statique mais s’inclinant

subtilement autour d’une jolie jeune femme, très jolie, dont le dos ondule

légèrement dans une fine marinière rayée bleu et blanc tandis qu’elle agite

des maracas vides de tout élément susceptible de produire un son, au

rythme d’un semblant de cha-cha-cha en observant ses propres évolutions

dans le miroir en pied que Joelle avait décroché après le départ d’Orin pour

le cacher sous son lit, face contre terre, en interdisant à Jim de le

raccrocher ; à présent il orne le mur ouest, entre deux cadres dorés très

ouvragés qu’elle avait fait eux-mêmes encadrer, par rétro-ironie, pense

Notkin, dans des cadres moins ouvragés, allusion à la vogue du début de

l’expérialisme consistant à transformer en œuvres d’art les accessoires de

présentation des œuvres d’art, et ces cadres encadrés sont placés

asymétriquement de part et d’autre du miroir qui avait servi de décor à cet

affreux dernier film dans lequel elle avait joué pour lui en déclamant de ce même ton neutre qu’elle employa ensuite à l’antenne ; la fille est comme

clouée sur place, transpercée à l’horizontale de lignes alternativement

bleues et blanches, striée à la verticale par la lumière de la fenêtre à

barreaux, coupée en dés, soûle, tellement ravagée par les bons millésimes

que ses lèvres s’affaissent, que ses muscles faciaux ont perdu leur intégrité

et que ses joues ballottent à l’image des mamelons qui pointent sous sa

marinière. Un fard à joues apocalyptique et un piercing nasal qui jette des

lueurs électriques. Elle se regarde avec une fascination non dissimulée dans

la seule glace disponible en dehors de la salle de bains. Une auto-obsession

sans vergogne. Est-elle canadienne ? Narcissique ? Sûrement pas une

A.H.I.D. : l’attitude ne convient pas. Puis soudain, alors qu’un homme

presque immobile coiffé d’une bombe de cavalier lui chuchote quelque

chose à l’oreille, elle se détourne de son reflet pour expliquer, non pas à

l’homme en particulier mais à la cantonade, à l’assemblée des danseurs : Je

regardais mes seins, ne sont-ils pas magnifiques, et il y a dans ses paroles

une sincérité si poignante que Joelle veut aller lui dire que tout va et ira

parfaitement bien, elle a articulé magnifiques en détachant les syllabes

comme l’homme sur le quai du métro, prononçant bien le gni et non ni,

trahissant son origine sociale avec cette saisissante insouciance que Joelle a

toujours trouvée soit terriblement stupide soit terriblement courageuse, et

elle lève ses bras rayés en signe de triomphe ou de franche gratitude pour

des seins si bien faits, sans savoir par qui ni pour qui, franchement

extatique, car Joelle s’aperçoit maintenant qu’elle n’est pas ivre mais sous

ecstasy – ça se voit à sa rougeur fiévreuse et à ses yeux si écarquillés qu’on

croit discerner de la matière cérébrale derrière les pôles des globes –, alias

X ou MDMA, un béta-quelque chose, un vieil acide synthétique, appelé

drogue de l’amour, naguère prisé par la jeunesse artiste au temps de Bush et

tombé en relative désuétude à cause de ses effets secondaires atomisants qui

furent associés à l’usage impulsif d’armes automatiques dans les

événements publics, des effets secondaires à côté desquels ceux de la coke ressemblent à une journée de plage émotionnelle, la différence entre suicide

et homicide dépendant peut-être de l’endroit où vous pensez voir la porte de

la cage : irait-elle jusqu’à tuer quelqu’un pour sortir de la cage ? La chose

soi-disant fatale, envoûtante et scopophile que Jim prétend avoir fait de son

visage dévoilé, ici, au début de l’A.M.S.D., était-elle une cage ou une porte,

en réalité ? A-t-il seulement réalisé un montage cohérent ? Il n’y avait rien

de cohérent dans la cosmologie mère-mort et les excuses qu’elle avait

répétées inlassablement, penchée au-dessus de cet objectif autotremblant

calé dans le landau à carreaux. Il ne la lui avait jamais montrée, pas même

les rushes. Il s’était tué moins de quatre-vingt-dix jours plus tard. Moins de

quatre-vingt-dix jours ? À quel point faut-il vouloir en finir pour mettre sa

tête dans un four à micro-ondes ? Une femme peu maligne que tous les

gosses connaissaient à Boaz avait mis son chat dans un micro-ondes pour le

sécher après un bain antitiques, avait réglé le four sur Décongélation et le

chat avait terminé un peu partout sur les murs de la cuisine. Comment fait-

on pour que l’appareil fonctionne avec la porte ouverte ? Suffit-il de tourner

un bouton, comme celui de la lumière dans un frigo, et de le fixer avec du

scotch ? Est-ce que le scotch fondrait ? Elle n’y a pas repensé une seule fois

en quatre ans. L’a-t-elle tué, en quelque manière, rien qu’en se penchant

dévoilée au-dessus de cet objectif ? La femme amoureuse de ses propres

seins reçoit les félicitations des danseurs presque inanimés qui font mine de

claquer des mains silencieusement en tenant leurs verres tulipes entre leurs

dents, puis Vogelsong d’Emerson College tente de faire le poirier, se trouve

immédiatement saisi de nausées et arrose d’un ectoplasme violacé les

danseurs qui n’essaient même pas de l’esquiver, et Joelle à son tour

applaudit la femme Xtatique, parce qu’ils le sont, elle le reconnaît

franchement, les mamelons, ils sont séduisants, ce qui dans l’Association se

dit Fascinant dans des Limites Relatives Compatibles ; Joelle accepte

parfaitement que la beauté soit louée, dans les limites relatives

compatibles ; elle ne ressent plus ni empathie ni instinct maternel, juste un désir d’avaler chaque goutte de salive qu’elle produira et sortir de ce

vaisseau, s’accorder encore quinze minutes de Trop de Plaisir, se zigouiller

avec l’inspiration du dieu aveugle de toutes les cages sans porte ; et elle se

laisse glisser des genoux de Méliès, une petite chute, pour se diriger avec

son sac à main renflé et son verre de jus de pomme trouble vers la porte, à

l’écart de la conga flegmatique et des petits groupes assemblés autour des

embrasures de portes d’une chaleureuse fête théorique. De nouveau elle

atermoie, tergiverse, et l’accès à la salle de bains est bloqué. Elle est la

seule femme voilée ici, elle appartient à une génération universitaire

antérieure à celle de la plupart des doctorants présents, et elle est assez

crainte, même s’ils sont peu nombreux à savoir qu’elle est une Personnalité

Orale, crainte pour ce qu’elle a préféré abandonner plutôt que de risquer

d’échouer, et à cause du souvenir de Jim, et les gens se tiennent à une

distance respectueuse, ils la laissent s’attarder, évoluer autour des

attroupements éphémères sans y prendre part, l’observent en douce, sous

son voile que chaque inspiration rend concave, elle attend avec un

déhanchement nonchalant que se libère la salle de bains, à côté de la

chambre de Molly dont la porte est entrouverte, où se sont réfugiés

Iaccarino le chapelain-archiviste et un vieil homme ictérique, attend

nonchalamment, sans répondre à l’universitaire étranger qui veut savoir où

elle travaille avec ce voile, se détourne de lui, impoliment, le cerveau en

bouillie dans sa boîte d’os, mémorise chaque détail comme si elle ramassait

des coquillages, boit du jus opaque en soulevant d’un geste précis les coins

de son voile, en accommodant sa vision sur le tissu translucide plutôt que

sur ce qu’elle pourrait voir à travers, ce qui, pour les Improbablement

Difformes revient à fermer les yeux, laisse l’Ultime Fête s’écouler sans elle,

les invités passer gracieusement devant elle pour changer de groupe, la

touchant presque à une ou deux reprises, ne voit que du blanc tantôt plaqué

sur son visage tantôt flottant, écoute les différentes voix à la manière dont

les jeunes sans voile savourent le vin.

« C’est un espace technologiquement constitué.

– … ça commence par un plan serré sur Remington en affreux costume

de flanelle à la grand-papa, en n & b, un plan frontal qui imite le grain du

vieux super-8 grâce à une astuce avec l’ouverture que lui a apprise Bouvier,

il regarde au-delà de la caméra sans dissimuler qu’il lit sur un prompteur,

monotone et tout, il dit “Peu d’étrangers savent que le mot allemand

Berliner désigne aussi en langage populaire un beignet à la confiture et que

donc le fameux Ich bin ein Berliner de Kennedy fut accueilli par les foules

teutonnes avec une allégresse qui n’était politique qu’en apparence”, puis il

pointe son pouce et son index sur sa propre tempe au moment où son

cadreur double la focale, ce qui donne ce gigantesque…

– Je mourrais pour défendre ton droit constitutionnel à l’erreur, mais

dans ce cas précis…

– Ils étaient moins beaux avant mais Rutherford a dit qu’il ne fallait

plus dormir sur le ventre.

– Non, non, je dis que cet espace, à l’intérieur duquel nous discourons,

toi et moi, est technologiquement constitué.

– Nous avons foi dans le poison*.

– C’est un bon fromage, mais j’en ai mangé de meilleurs.

– Mainwaring, voici Kirby, il souffre, il m’en a touché un mot et il

aimerait t’en parler.

– … on se demande pourquoi Eve Plumb n’est pas venue, on sait

qu’elle veut le rôle, tous les autres étaient là, même Henderson et cette

Davis en Alice qui a dû être évacuée sur un brancard par des infirmières,

Grand Dieu, et Peter, qui avait l’air d’avoir bouffé uniquement des gâteaux

depuis quarante ans, Greg avec cette coiffure ridicule et des bottes en peau

de serpent, mais tous reconnaissables sous cette, comment dire, cette

insistance prénumérique sur la continuité temporelle qui était le cœur et la

raison du projet, tu connais ça, tu es à l’aise avec la phénoménologie prénumérique et la théorie de Brady. Et maintenant voilà cette Noire d’âge

mûr complètement incongrue qui joue Jan !

– De gustibus non est disputandum.

– Mon cul.

– Une tache noire incongrue en plein milieu aurait pu servir à accentuer

la terrible blancheur dans son inéluct…

– Tout l’effet historique d’un programme fondateur était horriblement,

horriblement altéré. Terriblement altéré.

– Eisenstein, Kurosawa et Oscar Micheaux entrent dans un bar.

– Tu connais ces cartouches de grande diffusion, pour le public

populaire ? Ces navets qui finissent par être de bons films au second degré ?

Eh bien, c’était encore pire.

– … soi-disant fantôme, mais réel. Et mobile. D’abord la colonne

vertébrale. Ensuite, non pas la colonne, mais la cavité oculaire droite. La

cavité est parfaitement en place mais le pouce, le pouce est à mourir de rire.

Il ne tient pas.

– Déconne avec le gradient d’émulsion, de sorte que tous les angles du

tesseract paraissent droits, sauf que…

– Donc je m’assieds juste à côté de lui, tu vois, de manière qu’il ne

puisse ni reculer ni viser, Keck a dit qu’il leur fallait dix bons mètres, donc

j’incline le chapeau, légèrement, juste comme ça, juste sur le côté comme

ça et je m’assieds pratiquement sur ses genoux, je lui parle de sa carpe de

concours, il a des carpes à pedigree, et bien sûr tu imagines que…

– … ce qui est plus intéressant dans une perspective heideggérienne,

c’est l’a priori, à savoir si l’espace comme concept est encadré par la

technologie comme concept.

– Une espèce d’artifice mobile, un truc genre spectre ou fantôme…

– Parce qu’ils sont émotionnellement instables à ce niveau.

– “Comme les dentiers ?” elle a dit. “Comme les dentiers ?”

– Qui a tourné L’Incision ? Qui a fait la cinématographie de L’Incision ?

– … qui peut être du film pour le film. Comstock dit que s’il existe, ça

doit être une sorte de médicament esthétique. Un vecteur postannulaire

scopophile bestial. Suprasubliminal et tout. Comme une hypnose abstraite,

une dopamine optique. Une illusion enregistrée. Duquette dit qu’il a perdu

de vue trois collègues. Une bonne partie de Berkeley ne répond pas au

téléphone.

– Personne ici ne contestera que ce sont des seins absolument

remarquables, Melinda.

– On a eu des blinis avec du caviar. Des canapés. Des ris de veau aux

champignons et à la crème. Il a dit que l’addition était pour lui. Que c’était

lui qui invitait. Il y avait de l’artichaut rôti avec une sorte d’aïoli. De

l’agneau farci au foie gras, un gâteau au rhum et au chocolat. Sept sortes de

fromages. Un sorbet au kiwi et du cognac dans des verres qu’il fallait tenir à

deux mains.

– Ce pédé cocaïnomane dans son Austin Mini. »

Le prof de cinéma à prothèse : « Les ventilateurs ne peuvent pas tout

repousser dans la Grande Convexité. Ça revient. Tout ce qu’ils repoussent

finit par revenir. C’est ce que votre nation refuse de comprendre. Ça

reviendra toujours. Vous ne pouvez pas vous débarrasser de vos saletés et

empêcher tout reflux. La saleté est par définition ce qui revient toujours. Je

me rappelle très bien que votre fleuve Charles avait une couleur café au lait.

Et maintenant regardez. C’est un cours d’eau bleu. Vous avez là un fleuve

bleu œuf de merle.

– Vous voulez dire la Grande Concavité, Alain.

– Non, la Grande Convexité. Je sais ce que je dis.

– Et en fait il avait mis de l’ipéca dans le cognac. C’était horrible à voir.

Tout le monde en train de dégueuler comme des baleines. C’était plus que

des gerbes, c’étaient des jets tellement puissants que tu pouvais viser. Et

voilà ses techniciens qui sortent de sous la table, ils étaient planqués par la nappe, et il s’installe sur une chaise en toile, il prend un clap et il commence

à filmer les affreuses éructations…

– Cette rumeur sur l’ultime cartouche-comme-mort-extatique se répand

comme une traînée de caca depuis l’Année du robot ménager, enfin quoi !

Renseigne-toi, pose des questions sur cette subvention d’une obscure

fondation, procure-toi le truc dans je ne sais quel point de vente où il est

censé être commercialisé. Et regarde. Tu verras que c’est sûrement un

machin érotique conceptuel ou une heure de tourbillons en boucle. Ou un

truc à la Makavejev, qui n’est intéressant que quand c’est fini,

rétrospectivement. »

Le parallélogramme strié de lumière d’après-midi s’étire en travers du

mur est, au-dessus d’un buffet chargé de bouteilles, d’une vitrine de

matériel typographique ancien, d’une bouche d’aération à claire-voie et des

étagères de cartouches d’art dans leurs mornes étuis brun et noir. L’homme

verruqueux à la bombe de cavalier semble lui faire de l’œil, à moins que ce

ne soit un tic. Classique désir présuicide : Asseyez-vous une seconde, je

vais tout vous raconter. Je m’appelle Joelle van Dyne, je suis hollando-

irlandaise, j’ai grandi dans le domaine familial à l’est de Shiny Prize,

Kentucky, je suis la fille unique d’un chimiste spécialisé dans les acides et

de sa seconde épouse. Je n’ai plus d’accent, sauf quand je suis stressée. Je

mesure 1 m 70, je pèse 48 kilos. J’occupe de l’espace et j’ai une masse.

J’inspire et j’expire. Joelle n’avait jamais pris conscience avant aujourd’hui

de la volition soutenue nécessaire à l’inspiration et à l’expiration, son voile

se rabattant sur son nez et sa bouche arrondie puis flottant comme un rideau

au-dessus d’une fenêtre ouverte.

« Convexité.

– Concavité !

– Convexité !

– Concavité, vous êtes bigleux ! »

La salle de bains, attenante à la chambre, a une patère et une armoire à

pharmacie au-dessus du lavabo. La chambre de Molly Notkin ressemble à

la chambre de quelqu’un qui reste au lit très longtemps. Une petite culotte a

été jetée sur une lampe. Il y a, non pas des miettes, mais des morceaux

entiers de biscuits sur la marée grise des draps enchevêtrés. Une photo du

New-Yorkais phallonévrosé avec le même support triangulaire déplié que

l’antipub pour la cartouche muette. Un Ziploc avec de l’herbe, du papier à

cigarette et des graines dans le cendrier. Des livres avec des titres en

allemand et en cyrillique gisent, le dos craquelé par l’angle de leur

ouverture, sur le tapis incolore. Joelle n’a jamais apprécié que la photo du

père de Notkin soit clouée à une hauteur iconique sur le mur au-dessus de la

tête de lit, un informaticien de Knoxville, Tennessee, avec le sourire d’un

homme qui porte des mocassins blancs et un œillet à la boutonnière.

Pourquoi les salles de bains sont-elles toujours beaucoup plus éclairées que

les chambres auxquelles elles sont attenantes ? En guise de verrou, il y a un

de ces loquets pourris qui ne semblent jamais vouloir s’insérer dans leur

réceptacle alors elle se sert de deux serviettes mouillées pour bloquer

complètement la porte – et s’isoler de la musique, désormais un florilège de

rocks classiques lénifiants genre salle d’attente de cabinet dentaire –, sur le

côté extérieur de laquelle sont accrochés un calendrier à sélection

automatique de Knoxville d’avant l’Ère Sponsorisée, des photos de Kinski

en Paganini et de Léaud en Doinel, une scène de foule provenant

apparemment de The Lead Shoes de Peterson et, bizarrement, une page d’un

« tiré à part » du seul et unique essai publié de J. van Dyne sur la

filmologie 79. Joelle flaire, à travers son voile et ses propres exhalaisons

rances, la senteur complexe de la petite pièce : un pot-pourri de bois de

santal dans un pomander ceint d’un ruban violet, du désodorisant et le

bouquet acidulé d’une diarrhée de stress. Les films d’horreur de celluloïd à

faible budget créaient l’ambiguïté et la possibilité d’une élision en

ajoutant ? après le mot FIN, voilà l’idée qui lui passe soudain par la tête : FIN ? dans cette odeur de moisi et de mauvaise digestion universitaire.

Dans la famille de la mère de Joelle, il n’y avait pas l’eau courante. Pas de

souci. Elle réprime toute pensée pathétique du style c’est-la-dernière-chose-

que-je-sentirai. Joelle va s’adonner à Trop de Plaisir ici. C’était tout ce qui

comptait pour elle, ce plaisir excessif, au début. Orin n’y trouvait rien à

redire mais ne participait pas ; son urine était un livre ouvert à cause des

contrôles antidopage. Quant à Jim, il manifestait moins de la

désapprobation qu’une profonde indifférence. Son Trop de Plaisir à lui,

c’était le bourbon sec, il avait vécu sa vie à fond, puis entrepris des

désintoxications à répétition. Oui, au début, c’était vraiment trop de plaisir.

Tellement mieux que d’inhaler le Matériel au moyen de billets roulés,

d’attendre de sentir l’amertume froide au fond de votre gorge et de nettoyer

minutieusement le nouvel appartement spacieux pendant que votre bouche

se tord et se fripe sous le voile. Le crack libère et condense, comprime toute

la sensation en une implosion unique, terriblement dévastatrice, un

immense orgasme du cœur qui lui donne l’impression d’être vraiment

séduisante, protégée par des limites, dévoilée, aimée, observée, seule,

suffisante, féminine, entière, comme sous le regard de Dieu. Après

l’inhalation, elle voit toujours au-dessus d’elle, au moment suprême,

L’Extase de sainte Thérèse du Bernin, derrière une vitre, à la Vittoria, la

sainte alanguie, presque couchée sous l’ange qui soulève sa robe de pierre

d’une main et, de l’autre, brandit une flèche, la sainte les jambes ouvertes,

figées, offerte à cet ange qui n’a rien d’un être miséricordieux mais tout

d’un vicelard. La came n’était pas seulement son dieu geôlier mais son

amant de roc, hostile et angélique. La lunette des W.-C. est levée. Elle

entend le bruit d’un hélicoptère quelque part vers l’est, un hélicoptère de

surveillance routière au-dessus de la Storrow, puis un fracas de verre brisé

dans le living-room et le cri de Molly Notkin, qu’elle imagine, la barbe de

travers, la bouche éclaboussée de champagne, balayant d’un geste

symbolique les dégâts caractéristiques d’une soirée réussie, entend à travers la porte les excuses de l’extatique Melinda et le rire de Molly, guère

différent de son cri :

« Oh tout finit par tomber du mur. »

Joelle a soulevé son voile pour recouvrir son crâne comme une mariée.

Puisqu’elle a de nouveau jeté ses pipettes, ses bols et ses filtres ce matin,

elle va devoir faire preuve d’ingéniosité. Sur la tablette d’un vieux lavabo,

de la même couleur pas tout à fait blanche que le sol et le plafond (le papier

peint représente d’innombrables guirlandes de roses entremêlées), il y a une

brosse à dents aux poils abîmés, un tube de Gleem à la base soigneusement

enroulée, un vieux gratte-langue NoCoat peu ragoûtant, du silicone, du

NeGram, de la crème dépilatoire, un tube de Monostat pressé en son milieu,

des éléments d’une fausse barbe, des fils dentaires mentholés verts usagés,

du Parepectolin, un tube non utilisé de spermicide pour diaphragme, pas de

maquillage mais du gel dans un grand bocal sans couvercle parsemé de

cheveux sur le bord, une boîte de tampons vide de tampons mais à demi

remplie de petite monnaie et d’élastiques. Joelle repousse le tout sur le côté

d’un vaste mouvement du bras, sous le petit porte-serviette où se trouve un

gant de toilette essoré et séché en forme de torsade très serrée, et si quelque

chose tombe sur le sol, aucune importance, vu que tout finit par tomber. Sur

la tablette débarrassée, elle pose son sac à main déformé. L’absence de voile

atténue les odeurs de la salle de bains, curieusement.

Joelle s’est déjà montrée ingénieuse auparavant, mais c’est la première

fois depuis un an qu’elle le fait en toute conscience. Elle sort du sac la

bouteille en plastique de Pepsi, une boîte d’allumettes conservée au sec

dans un sachet refermable, deux petits pochons épais couleur glycine

contenant chacun quatre grammes de cocaïne à dosage pharmaceutique, une

lame de rasoir à un seul tranchant (de plus en plus difficile à trouver), une

petite boîte noire de pellicule Kodachrome à couvercle gris pleine de

bicarbonate de soude fin comme du talc dont elle ouvre le couvercle qu’elle

jette aussitôt, le tube à cigare vide, un carré plié de papier alu Reynolds Wrap de la taille d’une carte à jouer, et un tronçon coupé de cintre en fil de

fer. Comme le plafonnier projette l’ombre de ses mains sur ce qu’elle

désire, elle allume aussi le néon de l’armoire à pharmacie. La lumière

bégaie, bourdonne et baigne la tablette d’une froide fluorescence sans

lithium. Elle défait les quatre épingles qui maintiennent son voile, le retire

et le pose sur la tablette à côté du Matériel. Les pochons glycine de Lady

Delphina possèdent une fermeture astucieuse, verte quand ils sont scellés,

jaune et bleu quand ils ne le sont pas. Elle verse la moitié du contenu d’un

pochon glycine dans le tube à cigare, ajoute la moitié également du

bicarbonate, qui s’éparpille un peu à côté et forme une parenthèse pour le

coup très blanche sur la tablette. C’est son acte le plus délibéré depuis au

moins un an. Elle ouvre le robinet d’eau froide, attend que l’eau soit très

froide, puis réduit le jet à un mince filet et remplit le tube à ras bord. Elle le

tient à la verticale, le tapote avec un ongle sans vernis et regarde les poudres

s’assombrir lentement en s’imbibant. Elle craque deux allumettes en même

temps et passe le tube sur la flamme, qui se reflète dans le miroir, illuminant

le côté droit de son visage, et attend que la came bouillonne. Elle utilise

deux fois deux allumettes. Quand le tube devient brûlant, elle se sert de son

voile comme d’une manique pour le tenir entre les doigts de sa main gauche

en prenant bien garde (par habitude et expérience) que les coins inférieurs

ne roussissent pas au feu. Après une seconde d’ébullition, elle éteint les

allumettes en les secouant et les jette dans les W.-C. où elles grésillent

brièvement. À l’aide du fil de fer noir du cintre elle s’emploie à touiller la

came à peine bouillie dans le tube, la sent s’épaissir et résister de plus en

plus à ses minuscules mouvements circulaires. La première fois que ses

mains s’étaient mises à trembler pendant cette étape de la procédure, elle

avait compris qu’elle aimait ça plus que quiconque pouvait aimer quoi que

ce fût sans en mourir. Elle n’est pas stupide. Le Charles qui court au loin

sous la salle de bains sans fenêtre est bleu vif, moins foncé en surface où la

pluie a dessiné des ronds violets qui s’élargissent, une sorte de bleu Magic Marker dilué, des mouettes planent dans le ciel dégagé, en sur-place comme

des cerfs-volants. Un bruit sourd retentit derrière la grande colline écimée

d’Enfield sur la rive sud, un gros projectile informe fait de barils emballés

dans du papier kraft et ceinturés par de la ficelle décrit un arc qui oblige les

mouettes à plonger ou à le contourner, puis se perd dans les confins encore

voilés du ciel au nord, où un nuage jaune-brun reste en suspension au-

dessus de l’horizon, s’ouvre et se disperse lentement, de sorte que le nuage

ressemble à une affreuse poubelle. À l’intérieur, Joelle n’entend que

partiellement le bruit, qui pourrait être n’importe quoi. La seule chose qui

lui ait fait éprouver une sensation proche de celle qu’elle s’apprête

maintenant à trop éprouver : dans son enfance, Paducah, facilement

accessible en voiture depuis Shiny Prize, comptait encore quelques cinémas

publics, six et huit salles séparées, regroupées dans des alvéoles à la

périphérie des centres commerciaux. Les cinés se terminaient tous par le

suffixe -plex. Le Thisoplex, le Thatoplex. Cela ne lui avait jamais paru

bizarre. Elle a adoré tous les films qu’elle y a vus, petite fille. Peu importait

le sujet. Elle et son propre Papa personnel au tout premier rang. Ils

s’asseyaient dans les premiers rangs des étroits -plexes surisolés en

territoire torticolique et laissaient l’écran emplir leur champ de vision ; elle

posait une main sur le genou de son père et, de l’autre, tenait leur gros

paquet de Crackerjacks ; les bras des fauteuils étaient munis d’anneaux pour

y caler les sodas. Il avait toujours une allumette au coin de la bouche et

montrait du doigt, sur le monde rectangulaire, telle ou telle actrice, beauté

géante sans défaut en 2D, iridescente sur l’écran, en répétant à Joelle

qu’elle était beaucoup plus belle que celle-ci ou celle-là. Jamais elle ne s’est

sentie aussi entourée d’affection que lorsqu’elle attendait dans la file,

pendant que son père achetait les billets qui ressemblaient à des factures de

supermarché, sachant qu’elle allait adorer le divertissement sur celluloïd

quel qu’il soit, merveilleusement naïve, croyant encore que le mot qualité

se référait aux ours en peluche vivants de la pub pour la compagnie aérienne Qantas, les yeux à la hauteur du portefeuille qui bombait la poche

arrière de ce père, anticipant la joie sans mélange d’un divertissement sur

grand écran, jamais jusqu’au début de sa liaison avec ce garçon, quand elle

avait commencé à fumer du crack, il y a cinq ans, avant la mort

d’Incandenza. Le punter ne l’avait jamais ainsi entourée d’affection, ne lui

avait jamais donné la sensation d’être pénétrée par quelque chose qui, sans

même se rendre compte de sa présence, allait la remplir d’aise en la

pénétrant. Le divertissement est aveugle.

Le plus étonnant dans ce processus est que, lorsque le bicarbonate, l’eau

et la cocaïne sont bien mixés, bien chauffés, bien touillés et que la mixture

se refroidit, puis que la came est suffisamment compacte pour être extraite,

elle sort lisse comme une crotte de bique, à la manière du ketchup

s’écoulant telle une merde d’une bouteille inversée, un cylindre moulé,

arrondi au bout par le fond du tube à cigare, qui durcit sur le fil de fer noir.

Le caillou de crack moyen ressemble à une balle de calibre 38. Ce que

Joelle fait maintenant descendre du tube à cigare est une monstrueuse

saucisse blanche, un hot-dog de foire agricole en papier mâché. Il en reste

toujours un peu dans le tube : c’est ce qu’on gratte et fume avant les Chore

Boy et les culottes.

Elle est maintenant à deux minutes d’un Trop de Plaisir qu’aucun

mortel ne peut espérer supporter. Son visage dévoilé, dans le miroir sale

éclairé, frappe par l’intensité de sa concentration. À l’entrée de la chambre,

elle entend Reeves Mainwaring dire à une fille, qui, d’après sa voix, semble

avoir inhalé de l’hélium, que la vie est essentiellement une longue quête de

cendrier. Trop de Plaisir. Avec la lame de rasoir elle coupe la saucisse de

crack en tranches, non pas des tranches fines comme à la charcuterie parce

qu’elles s’effriteraient tout de suite et que, de toute façon, elles ne seraient

pas aussi faciles à fumer qu’on pourrait le croire. Les copeaux grossiers

correspondent à la procédure standard. Joelle coupe assez de copeaux pour

une vingtaine de hits bien tassés. Ils forment une petite carrière sur le doux tissu de son voile plié. Sa jupe brésilienne est sèche à présent. L’impériale

blonde de Reeves Mainwaring était souvent parsemée de petits résidus

alimentaires. L’Extase de sainte Thérèse est exposée en permanence à la

Vittoria, à Rome, et elle ne l’a jamais vue. Elle ne dira plus jamais Oyez en

invitant les gens à contempler les ténèbres à la surface de l’abîme. La

Surface de l’abîme était le titre qu’elle avait suggéré à Jim pour sa

mystérieuse dernière cartouche ; il l’avait jugé trop prétentieux et avait

préféré s’inspirer de la scène de I Hamlet avec le crâne dans le cimetière, ce

qui, en matière de prétention, se posait un peu là, avait-elle rétorqué en

riant. Il avait réagi à ce rire avec effroi, et cette dernière expression faciale

est le souvenir qu’elle garde à jamais de son visage. Orin appelait son père

parfois Soi-Même, parfois la Cigogne folle et, plus rarement, la Cigogne

triste. Elle craque une allumette, l’éteint aussitôt et met l’extrémité noire

encore brûlante en contact avec la bouteille de plastique pour y pratiquer un

petit trou par fusion. L’hélicoptère était probablement un hélicoptère de

surveillance routière. Quelqu’un, dans leur académie, avait été mêlé à

l’accident d’un hélicoptère de surveillance routière. Elle ne peut pas

résister. Personne ici ne sait qu’elle s’apprête à se faire un Trop de Plaisir.

Elle entend Molly demander de pièce en pièce si l’un d’entre eux a vu

Keck. Lors du premier séminaire théorique auquel elle avait assisté, Reeves

Mainwaring ayant qualifié un film de « catastrophiquement mal conçu », un

autre de « désespérément consensuel », Molly Notkin avait feint une quinte

de toux et son accent du Tennessee avait séduit Joelle, c’est ainsi qu’elles

s’étaient connues. Le Reynolds Wrap doit faire fonction de filtre et sera

fiché dans le goulot de la bouteille. Normalement, un filtre à dope n’est pas

plus grand qu’un dé à coudre et s’évase comme un bourgeon en éclosion.

Joelle perce de minuscules trous dans le rectangle de papier alu à l’aide de

ciseaux à ongles recourbés, sur l’abattant de la cuvette, et donne au papier

une forme d’entonnoir, assez grand pour siphonner de l’essence, qu’elle

insère dans le goulot. Elle dispose maintenant d’une pipe munie d’un énorme réservoir, avec un énorme filtre, qu’elle charge de copeaux en

nombre suffisant pour cinq ou six hits. Les petits cailloux s’entassent, d’un

blanc jaunâtre. En fumeuse expérimentée, elle plaque ses lèvres sur la

perforation fondue de la bouteille et aspire, puis, très décidée, allume une

autre allumette, l’éteint, et agrandit le trou. L’idée qu’elle ne reverra jamais

Molly Notkin, ni le cercle de ses frères et sœurs de l’A.H.I.D., ni

l’ingénieur de YYY, ni oncle Bud sur le toit, ni sa belle-mère à l’hôpital

psychiatrique, ni son pauvre Papa personnel, lui paraît mièvre et banale.

L’idée de ce qu’elle est sur le point de faire contient toutes les autres idées

et les rend banales. Son verre de jus de pomme est sur l’abattant de la

cuvette, à moitié plein. L’abattant de la cuvette est vaguement lustré par une

condensation d’origine inconnue. Ce sont des faits. Cette pièce, dans cet

appartement, est la somme de nombreux faits et idées spécifiques. Ça se

résume à ça. La volonté de faire exploser son cœur revêt le statut d’un fait

comme les autres. C’était une idée, désormais ce sera un fait. Mais, plus il

devient concret, plus il semble abstrait. Les choses deviennent abstraites. La

pièce concrète est la somme de faits abstraits. Les faits sont-ils des

abstractions ou seulement des représentations abstraites de choses

concrètes ? Le deuxième prénom de Molly Notkin est Cantrell. Joelle prend

deux allumettes supplémentaires et s’apprête à les gratter en accélérant sa

respiration, comme un plongeur avant une longue descente.

« Euh, y a quelqu’un ? » La voix est celle du jeune post-néoformaliste

de Pittsburgh qui se donne des airs continentaux et porte une lavallière mal

ajustée, il est en train de frapper, avec cette hésitation qu’on affecte

lorsqu’on sait pertinemment que les toilettes sont occupées, sur la porte de

la salle de bains composée de trente-six carreaux, trois fois plus que la

douzaine normale, doublement biseautés dans un rectangle déformé de bois

assoupli par la vapeur, pas tout à fait blanc, dont le coin extérieur droit du

bas est usé et cabossé par le choc répété contre le méchant bouton

métallique du tiroir inférieur du placard, il parle à travers la porte, à travers le mot « Rouge » imprimé, les acteurs au regard sévère, le calendrier, la

cohue, la spirale pubienne de fumée bleu ciel qui s’élève du tas de cendres

gris éléphant et des copeaux noircis dans l’entonnoir en papier alu, la fumée

bleu layette qui la fait glisser au bas du mur à côté du gant de toilette

torsadé, du porte-serviette, du papier peint à fleurs rouge sang, des prises de

courant encrassées, la teinte bleu cru d’un ciel caniculaire qui la laisse une

fois de plus en position fœtale verticale, le menton sur les genoux, dans une

salle de bains nord-américaine, dévoilée, d’une beauté indicible, peut-être la

Prettiest Girl Of All Time (Prettiest G.O.A.T.) II, et les genoux contre la

poitrine, les pieds tordus contre la porcelaine glaciale de la baignoire à

pattes de lion que Molly a fait laquer en bleu, laquer, elle tient la bouteille,

se rappelle nettement que son slogan pour la dernière génération était « Le

choix d’une poubelle génération », quand elle était haute comme trois

pommes, plus belle que toutes les géantes de couleur pêche qu’ils

regardaient sur l’écran, la main de son père sur ses genoux, sa main à elle

dans la boîte, avalant des friandises d’autrefois pour le Prix, encore du

plaisir beaucoup trop de plaisir dans son voile sur la tablette au-dessus

d’elle, la came s’est entièrement consumée même si une fumerolle

s’échappe encore de l’entonnoir, sa courbe graphique a atteint son point le

plus haut, son pic, c’est la descente en flèche, le meilleur, c’est si bon, elle

n’en peut plus, tend la main vers le rebord froid de la baignoire pour se

relever, le bruit blanc de la fête ouvre un précipice stéréophonique dans ses

oreilles, un volume sonore propre à faire tituber quiconque se trouve devant

le souffle des haut-parleurs, mais les gens bougent à peine et les

conversations s’amenuisent sous les accents d’une affreuse vieille rengaine

qui dit « We’ve Only Just Begun », les membres de Joelle sont si loin d’elle

qu’elle ne les commande plus que par magie, semble-t-il, les deux galoches

ont disparu, ne sont nulle part en vue, les chaussettes sont étrangement

mouillées, elle hisse son visage face au miroir sale de l’armoire à pharmacie

dans un coin duquel brillent deux roses de flammes jumelles, la chevelure du feu qui la dévore, des pattes de guêpe filant à travers l’air du miroir avec

lequel elle cherche à localiser le voile dépossédé de son visage et ce qu’il

contient, elle recharge l’entonnoir, les cendres des résidus forment le

meilleur filtre du monde : cela est un fait. Inspire et expire comme un

plongeur aguerri…

« Oh, eh, qui est là ? Il y a quelqu’un ? Ouvrez. J’en ai marre de faire le

poireau. Notkin, il y a quelqu’un enfermé ici et, euh, ça n’a pas l’air d’aller,

il y a une odeur bizarre. »

… et, à genoux, vomit par-dessus le rebord de la fraîche baignoire bleue

dont le matériau granuleux transparaît à travers des rayures sur la laque et la

porcelaine, vomit du jus boueux, de la fumée bleue, des éclats rouge

mercurochrome, dans l’auge aux pieds griffus, entend encore et croit voir, à

travers le sang brûlant de ses paupières closes, des aéronefs à lames dans le

ciel nocturne, qui régulent la circulation, des hélicoptères avec des

projecteurs, de gros doigts de lumière bleue dans le ciel, qui cherchent.

 

I. Yorick est présenté dans cette scène comme « a fellow of infinite jest ». (Infinite Jest est le

titre original du présent roman.)

II. « La plus jolie fille de tous les temps », mais le mot goat (chèvre) est aussi employé pour

désigner un laideron.

 

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❍

 

Enfield MA est l’un des étranges petits faits qui confortent l’image

qu’on peut avoir de Boston métropole, parce que c’est une banlieue presque

entièrement constituée de cabinets médicaux, de bureaux et de lieux de

culte. L’assiette fiscale de la vaste municipalité d’Enfield, espèce

d’extension en forme de bras au nord de Commonwealth Avenue, séparant

Brighton en Upper et Lower Brighton, avec le coude enfoncé dans les côtes

d’East Newton et le poing dans Allston, englobe l’hôpital Ste Elizabeth,

l’hôpital franciscain des enfants, l’Universal Bleacher Co., la maison de

santé Provident, Shuco-Mist Medical Pressure Systems Inc., le complexe

hospitalier Enfield Marine, la Svelte Nail Co., la moitié des turbines et

générateurs de la compagnie d’électricité Sunstrand alimentant Boston

métropole (la partie fiscalisée est à Allston), le siège social de « La Famille

ATHSCME d’effectuateurs de déplacement d’air » (ce qui signifie qu’ils

fabriquent de très gros ventilateurs), Enfield Tennis Academy, l’hôpital St

John of God, l’hôpital orthopédique Hanneman, la Leisure Time Ice

Company, un monastère de Carmes déchaussés, l’ensemble formé par le

séminaire St John et l’archidiocèse de l’Église catholique romaine de

Boston (partiellement à Upper Brighton et tous deux à demi imposables), le

siège conventuel des Sœurs pour l’Afrique, la Fondation nationale contre la

douleur cranio-faciale, l’Institut Dr George Roebling Runyon pour la

recherche podologique, le dépôt régional des camions, bennes et catapultes

de l’Empire Waste Displacement Co., la compagnie d’enlèvement d’ordures financée par l’O.N.A.N. (les Québécois les appellent les trébuchets noirs*,

ces spectaculaires catapultes longues comme des pâtés de maisons qui, dans

un bruit évoquant un géant tapant du pied, envoient de grands véhicules

remplis d’ordures emballés avec de la ficelle dans les régions subannulaires

de la Grande Concavité à une altitude parabolique excédant les 5 km ; les

élastiques des frondes sont en alliage renforcé et leurs énormes réceptacles

ressemblent à des gants de base-ball pour des créatures de l’enfer ; on

trouve une demi-douzaine de ces catapultes dans une sorte de hangar pour

dirigeables au toit partiellement rétractable, qui s’étend sur l’équivalent de

six pâtés de maisons de l’incursion brachiforme d’Enfield dans Allston

Spur, où les visites scolaires sont tolérées mais non encouragées), et ainsi de

suite. Le bras incurvé d’Enfield est entièrement emmanché dans un quartier

périphérique de petites propriétés résidentielles et commerçantes. Enfield

Tennis Academy occupe probablement maintenant le plus joli site

d’Enfield, dix ans après la déforestation et l’aplanissement du sommet de la

grosse colline abrupte, sorte de kyste dressé sur le coude de la commune, la

meilleure partie des 75 hectares de vastes pelouses, de sentiers plantés de

trèfles, d’édifications topologiquement tip-top, 32 courts de tennis en

asphalte, 16 en Har-Tru, d’immenses installations souterraines pour la

maintenance, le stockage, les exercices athlétiques, de ronces, de coréopsis

et de pins artistement entremêlés sur les versants avec des feuillus, la cime

d’E.T.A. domine sur un côté, à l’est, la déclivité de l’historique

Commonwealth Avenue qui monte de la misère de Lower Brighton – des

boutiques de vins et spiritueux, des laveries automatiques, des bars, des

palissades de sombres façades diaprées de guano, les immenses et sinistres

immeubles des Brighton Projects avec des numéros de matricules orange

hauts de trois étages sur les côtés, d’autres magasins de spiritueux, des

hommes pâles en cuir, des flopées entières d’enfants pâles en cuir dans les

coins, des pizzerias appartenant à des Grecs avec des murs jaunes et des

supérettes sales appartenant à des Asiatiques qui s’échinent à tenir leur trottoir propre sans y parvenir, même au tuyau d’arrosage, et le fracas

assourdissant, tous les quarts d’heure, des trains de la Green Line qui

remontent l’avenue jusqu’à Boston College – vers l’élégance pimpante de

Boston College et les quartiers embourgeoisés de Newton à l’ouest, où le

soleil voilé de Boston décline derrière le dernier nodule de l’onde

sinusoïdale longue de quatre kilomètres communément appelée les

« Heartbreak Hills I » du marathon historique d’avril, soleil qui se couche

toujours quinze minutes, à la nanoseconde près, après que deLint a allumé

les hauts projecteurs des courts. Vers ce qui, je pense, doit être le sud-ouest,

E.T.A. domine l’enchevêtrement gris acier des transformateurs de

Sunstrand, du réseau haute tension et des colliers coaxiaux équipés de

perles de céramique isolante, sans qu’on aperçoive la moindre cheminée

Sunstrand où que ce soit mais un monstrueux ensemble d’isolateurs méga-

ohm au bout d’une ligne de panneaux arrivant du nord-est, chaque panneau

annonçant la puissance en ampères annulairement générés qui attend sous le

sol quiconque s’aviserait de creuser ou simplement de rôder dans les

parages, à grand renfort de signes Ø et de pictogrammes terrifiants montrant

un bonhomme armé d’une pelle soulevé dans les airs tel un Kleenex au-

dessus d’un âtre. On distingue pourtant en arrière-plan, légèrement au sud

de Sunstrand, des cheminées qui surplombent le hangar E.W.D., chacune

munie d’un colossal E.D.A. (ventilateur) ATHSCME 2100-Series soufflant

en direction du nord avec un sifflement strident quoique relativement

apaisant de loin et à l’altitude d’E.T.A. Du haut de ses versants nord et

nord-est, les plus pentus et les mieux arborés, E.T.A. domine le délabrement

démultiplié du site d’Enfield Marine.

 

I. Les « collines Crève-Cœur ».

II. Plateau tournant placé au centre de la table.

 

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