L'Infinie comédie
11 Novembre Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend
11 NOVEMBRE ANNÉE
DES SOUS-VÊTEMENTS
POUR ADULTES
INCONTINENTS DEPEND
Une partie du documentaire que Mario a le droit de tourner cet automne
à E.T.A. consiste à se montrer lui-même, Mario, marchant en divers
endroits de l’Académie avec la caméra Bolex H64 fixée sur sa tête et reliée
par un câble coaxial à la pédale, qu’il tient d’une main contre sa poitrine, et
manipule de l’autre. À 21 h 00, la nuit est froide. Les courts Centraux sont
brillamment éclairés, mais un seul est occupé, par Gretchen Holt et Jolene
Criess qui se livrent un match marathon depuis l’après-midi, les doigts
bleuis autour de leurs grips, les cheveux poisseux et gelés, dressés comme
des plots électriques, s’arrêtant entre les points pour se moucher dans leurs
manches, vêtues de tant de couches de sweaters qu’elles ont l’air de
tonneaux. Mario ne prend pas la peine de changer la sensibilité de la
pellicule, comme il le devrait pour les filmer à travers la vitre embuée de la
chambre de Schtitt où il se trouve. Le bruit dans la chambre est
assourdissant.
La chambre du Coach Schtitt est la 106, à côté de son bureau au rez-de-
chaussée de Comm.-Ad, derrière le cabinet du Dr Rusk, au fond d’un
couloir donnant sur le hall d’entrée.
C’est une grande pièce vide, construite pour la chaîne stéréo. Un
parquet qui aurait besoin d’être poncé, une chaise en bois, une chaise en
rotin, un lit militaire. Une petite table basse juste assez grande pour que
Schtitt puisse y ranger ses pipes. Une table de bridge pliante pliée, appuyée
contre le mur. Des dalles acoustiques isolantes sur les murs, aucun objet
décoratif, ni sur les murs ni en suspension. Des dalles acoustiques sur le
plafond également et une ampoule nue accrochée par une longue chaîne à
un ventilateur lui-même accroché au plafond par une chaîne plus courte. Le
ventilateur ne tourne jamais mais émet parfois un bruit de faux contact. Une
vague odeur de Magic Marker flotte dans la pièce. Rien n’est rembourré,
pas d’oreiller sur le lit, rien de mou qui risquerait d’absorber ou de défléchir
le son de l’appareillage empilé sur le sol, la germanité noire d’une chaîne
hi-fi haut de gamme, un baffle de la taille de Mario à chaque coin, chacun
avec le woofer dénudé et pulsant puissamment. La chambre de Schtitt est
insonorisée. La fenêtre donne sur les courts Centraux et la traverse avec le
nid d’aigle qui les surmonte y projette son ombre. La fenêtre est juste au-
dessus du radiateur, lequel, quand la stéréo est éteinte, résonne de bruits
creux et de claquements comme si quelqu’un sous terre tapait sur la
tuyauterie avec un marteau. La vitre froide au-dessus du radiateur est
embuée et vibre légèrement au son d’une basse wagnérienne.
Gerhardt Schtitt dort sur la chaise en rotin au milieu de la pièce vide, la
tête renversée en arrière et les bras ballants, les mains parcourues d’artères
qu’on voit battre lentement. Ses pieds sont à plat sur le sol, ses genoux
écartés, c’est sa position assise obligée à cause de ses varices. Sa bouche est
entrouverte, une pipe éteinte pend dangereusement au coin de ses lèvres.
Mario se rappelle l’avoir vu dormir un moment, l’air très vieux, pâle, frêle
et en même temps dans une forme physique indécente. Ce qui produit les vibrations de la vitre et la condensation des gouttelettes qui ruissellent en
laissant des traces de balles de revolver est un duo en ascension permanente
vers l’aigu et l’émotion : un deuxième ténor allemand et une soprano
allemande qui sont soit très heureux soit très malheureux soit les deux. Les
oreilles de Mario sont très sensibles. Schtitt ne peut dormir qu’au son d’un
opéra européen tonitruant. Il a raconté à Mario plusieurs sordides
expériences d’enfant dans une Akademie autrichienne sponsorisée par
BMW et portée sur le « contrôle de qualité » pour expliquer son sommeil
paradoxal avec mouvements oculaires rapides. La soprano abandonne le
ténor, monte jusqu’à un contre-ré et s’y maintient, soit dévastée, soit
extatique. Schtitt ne bronche pas, même quand Mario chute, deux fois,
bruyamment, en essayant d’atteindre la porte avec ses mains sur les oreilles.
Les cages d’escalier de Communauté-Administration sont étroites et
sans fioritures. Des rampes rouges en fer froid, couvertes d’une unique
couche de peinture. Des marches et des murs couleur ciment brut. Le genre
d’écho sec qui vous incite à grimper ou à descendre le plus vite possible. Le
baume émet un bruit de succion. Les couloirs du haut sont vides. Des voix
basses et des lumières émanent de sous les portes du premier étage. 21 h 00
est encore l’heure de l’Étude obligatoire. Il n’y aura pas d’agitation avant
22 h 00, quand les filles erreront de chambre en chambre, par groupes,
faisant ce que les filles en robe de chambre et mules fourrées font tard le
soir, jusqu’à ce que deLint éteigne les lumières des dortoirs par
l’interrupteur central. Mouvement isolé : une porte au bout du couloir
s’ouvre et se ferme, les jumelles Vaught se rendent à la salle de bains tout
au fond, vêtues seulement d’une énorme serviette, l’une d’elles avec des
bigoudis. À sa deuxième chute dans la chambre de Mr Schtitt, Mario a
atterri sur sa hanche brûlée, et le baume qui a suinté du bandage commence
à assombrir le pantalon de velours sur ce côté de son bassin, mais avec zéro
douleur. Derrière la porte de Carol Spodek et Soshana Abram, trois voix
studieuses, des listes de degrés et de longueurs de focales, un groupe de révision pour l’examen de « Réflexions sur la réfraction », le cours de
Mr Ogilvie, demain. Une voix de fille, dans une chambre qu’il ne peut pas
déterminer, dit deux fois « Sachant chasser sans son chien » très
distinctement, puis se tait. Mario, appuyé contre un mur dans le couloir,
panoramique oisivement. Felicity Zweig sort de sa chambre près de
l’escalier avec une boîte à savon et une serviette nouée à la hauteur de sa
poitrine, comme si elle avait des seins, et marche en direction de Mario
pour aller aux toilettes. Au passage, elle place une main devant l’objectif, le
bras tendu :
« Je suis en serviette.
– Je comprends, dit Mario en s’aidant de ses bras pour pivoter et pointer
l’objectif sur le mur.
– Je suis en serviette. »
Bruits de rots réprimés derrière la porte de Diane Prins. Mario filme
quelques secondes de la course trottinante, à petits pas d’oiseau, de Zweig,
toute frêle dans sa serviette.
Les escaliers sentent le ciment dont ils sont faits.
Derrière la porte de la 310, la porte d’Ingersoll et de Penn, on entend le
bruissement caoutchouteux d’une personne qui se déplace avec des
béquilles. Dans la 311, quelqu’un crie « Mesurage de zgègue ! Mesurage de
zgègue ! » Le deuxième étage est presque réservé aux garçons de moins de
quatorze ans. La moquette ici est comme tachée d’ectoplasmes, les
intervalles entre les portes sont décorés de posters publicitaires de joueurs
professionnels. Quelqu’un a dessiné une barbiche et des crocs sur un vieux
poster Donnay de Mats Wilander et celui de Gilbert Treffert est gribouillé
d’insultes anticanadiennes. Sur la porte d’Otis Lord, Infirmerie est écrit à
côté de son nom. La porte de Penn comporte également la mention
Infirmerie. Dans la chambre de Beak, Whale et Virgilio, quelqu’un
chuchote à quelqu’un qui pleure, et Mario résiste à l’envie de toquer. La
porte voisine, celle de LaMont Chu, est entièrement couverte de photos de matches découpées dans des magazines. Mario s’apprête à la filmer quand
LaMont Chu sort de la salle de bains en peignoir et tongs, les cheveux
mouillés, en sifflotant Dixie.
« Mario ! »
Mario le cadre, mollets glabres et musclés, cheveux dégoulinants sur les
épaules.
« LaMont Chu !
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Il se passe rien ! »
Chu se tient à distance de la conversation. Il est à peine plus grand que
Mario. Une porte s’ouvre un peu plus loin, une tête en sort, regarde et
rentre.
« Bon, dit Chu en carrant ses épaules et en observant la caméra. Tu
veux que je dise quelque chose pour la postérité ?
– Bien sûr.
– Qu’est-ce que je dois dire ?
– Ce que tu veux ! »
Chu se rapproche et prend un air sérieux. Mario vérifie le photomètre
sur sa ceinture, réduit la focale à l’aide de la pédale et abaisse l’angle de
prise de vue. Petits bruits de réglage dans la Bolex.
Chu reste comme deux ronds de flan.
« Je sais pas quoi dire.
– Ça me fait ça tout le temps.
– Dès l’instant où ta proposition est devenue officielle, ma tête s’est
vidée.
– Ça arrive.
– C’est comme un écran blanc statique maintenant.
– Je vois ce que tu veux dire. »
Ils sont face à face, muets, la caméra ronronne.
Mario dit : « Tu sors de la douche, à ce que je vois.
– Je parlais à ce bon vieux Lyle en bas.
– Lyle est formidable !
– J’allais filer direct dans les douches, mais dans le vestiaire il y a
comme… une odeur.
– C’est toujours super de parler au bon vieux Lyle.
– Donc je suis venu ici.
– Tout ce que tu dis est très bien. »
LaMont Chu regarde Mario qui sourit, il devine qu’il voudrait
acquiescer vigoureusement de la tête mais ne le peut pas à cause de la
Bolex qui doit demeurer stable.
« Ce que je faisais, je renseignais Lyle sur la débâcle de l’Eschaton, je
lui parlais du manque d’informations fiables, des rumeurs contradictoires
qui circulent, des risques de blâme pour Kittenplan et quelques Grands
Copains. Des sanctions disciplinaires contre les Copains.
– Lyle est génial quand on a des ennuis, dit Mario en résistant à l’envie
d’acquiescer.
– La tête de Lord, la jambe de Penn, le nez cassé de Postman. Qu’est-ce
qui va arriver à l’Incster ?
– Tu es très naturel. C’est très bien.
– Je te demande si Hal t’a dit ce qu’ils allaient faire, s’il risque d’avoir
un blâme de Tavis lui aussi. Pemulis et Kittenplan, c’est sûr, mais ça
m’embêterait que Struck ou ton frère soient punis pour ce qui s’est passé.
Ils sont restés à l’écart tout le temps. La Copine de Kittenplan, c’est
Spodek, et elle était même pas là.
– J’enregistre tout, t’inquiète pas. »
Chu regarde Mario, mais comme Mario regarde par le viseur, à hauteur
d’œil, il a l’impression que, quand Chu baisse les yeux pour le regarder, il
regarde en fait son thorax.
« Mario, je te demande si Hal t’a dit ce qu’ils allaient faire.
– C’est ce que tu as à dire ou c’est une question ?
– Une question. »
Le visage de Chu est ovale et convexe dans le viseur, un peu
protubérant.
« Et si je veux utiliser ce que tu dis dans le documentaire que je dois
faire ?
– Mais utilise ce que tu veux, Mario. Je dis seulement que j’ai des
problèmes de conscience en pensant à Hal et à Troeltsch. Et Struck n’avait
même pas l’air de se rendre compte de la débâcle.
– Là, je peux te dire qu’on a le vrai LaMont Chu dans la boîte.
– Mario, oublie ta caméra, je suis en train de te demander, tout mouillé,
les impressions de Hal au sujet de la convocation de Tavis. Est-ce qu’il t’en
a parlé ? Van Vleck a dit à midi qu’il avait vu hier Pemulis et Hal sortir du
bureau de Tavis en se faisant tirer l’oreille par le type de l’urine. Van Vleck
a dit que la tête de Hal avait une couleur de Kaopectate. »
Mario pointe la caméra sur les tongs de Chu pour pouvoir lui parler par-
dessus le viseur.
« C’est ce que tu as à dire ou c’est ce qui s’est passé ?
– Je te demande, à toi, Mario, ce qui s’est passé. Est-ce que Hal te l’a
dit ?
– Je vois ce que tu veux dire.
– Bon, tu m’as demandé si c’était une question, et je te pose la
question. »
Mario zoome en gros plan : le teint de Chu est verdâtre, sans aucun
follicule.
« LaMont, je viendrai te dire ce que Hal m’a dit, c’est trop bien.
– Donc tu n’as pas parlé à Hal ?
– Quand ?
– Mario, avec toi, on a l’impression de parler à une pierre, des fois.
– C’est trop bien, trop bien ! »
Quelqu’un se gargarise. La voix de Guglielmo Redondo qui récite son
chapelet, apparemment, dans la chambre qu’il partage avec Esteban
Reynes. Il se rappelle que la Suite Clipperton dans la maison Est a été
barrée d’un ruban en plastique jaune de la police de Boston pendant plus
d’un mois. La porte de la salle de bains Garçons a une teinte de bois
différente des autres. La Suite Clipperton avait une photo collée de Ross
Reat faisant semblant de baiser l’anneau de Clipperton devant le filet. Bruit
de chasse d’eau et grincement d’une porte de cabinet. La tuyauterie de
l’Académie est sous haute pression. Mario met plus de temps à descendre
les marches qu’à les monter. La couche de peinture rouge déteint sur sa
main tant il serre fort la rampe.
Bruit feutré caractéristique de la moquette dans le hall d’entrée et odeur
de cigarettes Benson & Hedges dans la zone d’accueil. Petites portes
toujours fermées mais jamais à clé. Gaines de caoutchouc sur les poignées.
Les Benson & Hedges coûtent 5,60 $ O.N.A.N. chez Father & Son au pied
de la colline. La plaque lumineuse DANGER : TROISIÈME RAIL sur le
bureau de Lateral Alice Moore est éteinte et son appareil de traitement de
texte est recouvert de son cache en plastique givré. Les sièges bleus portent
des empreintes de cul. La salle d’attente est vide et sombre. Éclairage des
courts en service dehors. Sous la double porte du bureau du Président, de la
lumière, très atténuée par la double épaisseur. Mario n’y entre pas. Tavis est
si mal à l’aise en présence de Mario que ça gêne tout le monde 309. Quand on
demande à Mario s’il s’entend bien avec son oncle C. T., il répond : Bien
sûr. Le photomètre de la Bolex indique Point Zéro. L’essentiel de la lumière
dans la zone d’attente provient du bureau sans porte de la Doyenne des
Affaires féminines. Ce qui signifie que la Moms est : Là.
Les moquettes épaisses sont toujours piégeuses pour Mario quand il est
déséquilibré par son équipement. Avril Incandenza, une fanatique de la
lumière, a toute une rangée de plafonniers allumés, deux torchères,
plusieurs lampes de bureau et une cigarette B & H incandescente dans le grand cendrier en terre cuite que Mario lui a confectionné à l’école Rindge
and Latin. Face à la fenêtre, dans son fauteuil pivotant derrière son bureau,
elle écoute quelqu’un au téléphone, le combiné calé sous son menton
comme un violon, en vérifiant le chargeur d’une agrafeuse. Tout un horizon
de dossiers et de livres parfaitement empilés se dresse sur son bureau ; rien
ne vacille. Le livre ouvert au sommet est l’Introduction à la sémantique de
Montague 310 de Dowty, Wall et Peters, et présente des illustrations
fascinantes, que Mario ne regarde pas pour le moment parce qu’il essaie de
filmer, de dos, sans qu’elle s’en aperçoive, la tête penchée de la Moms et
l’antenne du téléphone contre le cumulus de ses cheveux.
Mais le traînement de pieds typique de Mario le trahit, d’autant plus
facilement qu’elle voit son reflet dans la vitre.
« Mario ! » Ses bras forment un V, l’agrafeuse ouverte dans une main,
toujours face à la fenêtre.
« La Moms ! » Il y a dix bons mètres entre la table de conférence, avec
sa visionneuse et son tableau noir portatif, et le fond de la pièce où se
trouve le bureau, et chaque pas sur la moquette profonde est précaire, Mario
ressemble à un vieillard aux os de verre ou à un type chargé de
marchandises fragiles sur une pente savonneuse.
« Hello ! » Elle s’adresse à son reflet dans la fenêtre à croisée, le
regarde poser délicatement la pédale sur le bureau et se démener avec son
sac à dos. « Pas toi », dit-elle au téléphone. Elle pointe l’agrafeuse sur le
reflet de la Bolex sur la tête de Mario.
« Nous sommes à l’antenne ? »
Mario rit. « Ça te plairait ? »
Elle dit au téléphone qu’elle est toujours en ligne, que Mario vient
d’entrer.
« Je ne veux pas t’interrompre.
– Ne sois pas ridicule », lui répond-elle par-dessus le téléphone.
Elle pivote pour lui faire face. L’antenne décrit une demi-lune et darde
vers la fenêtre derrière elle. Il y a deux fauteuils bleus comme ceux de
l’accueil devant son bureau ; elle n’invite pas Mario à s’asseoir. Il est plus à
l’aise debout, appuyé contre la barre antivol qu’il essaie de détacher de son
plastron en toile tout en retirant son sac à dos. Avril le regarde comme une
mère stellaire que la seule vue de son enfant rend heureuse. Elle ne lui
propose pas son aide pour dégager la barre de son sac parce qu’elle sait
qu’il ne se gênerait pas pour la lui demander s’il en avait besoin. Ces deux
fils sont les seules personnes au monde à qui elle n’a pas besoin de dire
qu’elle les aime, semble-t-il. Avec la Bolex, le support et le viseur, Mario a
l’air d’un scaphandrier. Ses gestes, pour installer sa barre antivol, sont à la
fois disgracieux et adroits. Les courts Centraux éclairés, à présent déserts,
sont visibles sur le côté gauche de la fenêtre, si on se penche assez. Un sac
de sport et une pile de sticks ont été oubliés près du poteau de filet du court
n o 17.
Entre eux, le silence n’a rien d’embarrassant. Mario ne sait pas si la
conversation téléphonique se poursuit ou si Avril a juste omis de raccrocher.
Elle tient toujours l’agrafeuse noire qui, avec ses mâchoires ouvertes, a un
aspect crocodilien.
« Tu passais simplement dans le coin ou suis-je un sujet de ton film, ce
soir ?
– Tu peux être un sujet, Moms. » Il bouge sa grosse tête avec lassitude.
« Je suis fatigué de porter ça.
– C’est lourd. Je l’ai déjà soulevé.
– Ça ira.
– Je me rappelle quand il te l’a fabriqué. Il s’est énormément appliqué.
C’est la dernière fois, je crois bien, qu’il a pris plaisir à faire quelque chose
jusqu’au bout.
– C’est génial !
– Il lui a fallu des semaines pour tout assembler. »
Lui aussi, il aime la regarder, penché en avant, et lui faire comprendre
qu’il aime la regarder. Ils sont les deux personnes les plus décontractées qui
soient, selon eux. Elle est rarement ici aussi tard, elle a un grand cabinet de
travail à la MdP. La seule chose qui trahisse sa fatigue, c’est sa chevelure en
bataille, une grosse déferlante blanche qui se redresse d’un côté, le côté du
téléphone, et touche l’antenne. Mario lui a toujours connu des cheveux
blancs, depuis son plus lointain souvenir, quand elle l’observait à travers la
vitre de l’incubateur. Le père d’Avril avait les mêmes, d’après les photos.
Ils descendent jusqu’au milieu de son dos et le long de ses bras, jusqu’aux
coudes. Une raie laisse voir la peau rose de son crâne. Ils sont toujours
propres et bien peignés. Elle porte l’un des gros sifflets de Mr deLint autour
du cou. La déferlante jette une ombre courbe sur l’appui de fenêtre, de
chaque côté de laquelle des drapeaux pendent à des hampes en cuivre, l’un
avec une feuille d’érable, l’autre avec les 50 étoiles des E.U. ; dans un coin,
il y a aussi des fanions fleurdelisés au bout de grands bâtons cirés. Dans le
bureau de C. T., il y a un drapeau de l’O.N.A.N. et un drapeau des E.U. à 49
étoiles 311.
« J’ai eu une interface de qualité avec LaMont Chu en haut. Mais
Felicity, la fille qui est toute maigre, elle s’est énervée. Elle a dit juste une
serviette.
– Ne t’en fais pas pour Felicity. Donc tu te promènes. Tournage
péripatéticien. » Elle refuse d’adapter son vocabulaire, de lui parler avec
condescendance, il mérite mieux, bien qu’il n’ait rien contre ceux qui le
font, à savoir la plupart des gens.
Et elle ne l’interrogera pas sur sa hanche brûlée s’il n’aborde pas le
sujet lui-même. Elle est très attentive à ne pas se mêler de ses problèmes de
santé, de peur qu’il ne la trouve intrusive ou envahissante.
« J’ai vu de la lumière. Pourquoi la Moms est encore là, je me suis dit. »
Elle se prend la tête. « Ne m’en parle pas. Je vais me mettre à
ronchonner. J’ai une journée infernale demain. » Mario ne l’a pas entendue prendre congé de son interlocuteur avant de reposer le téléphone, dont
l’antenne pointe maintenant vers lui. Elle écrase le mégot de la
Benson & Hedges contre la crête de coq qu’il a façonnée à coups de
manchette de karaté et placé au centre du réceptacle qu’il avait confectionné
après qu’elle lui eut dit qu’elle voulait en faire un cendrier. « Je suis
tellement contente de te voir là avec tout ton équipement de travail. Sur la
brèche. » Elle écrase les dernières étincelles du mégot. Elle pensait que la
fumée le gênait, mais il n’avait jamais rien dit à ce propos, ni dans un sens
ni dans l’autre. « J’ai un petit déjeuner de travail demain à 07 h 00, alors il
faut que je mette la dernière main à mes cours du matin maintenant et j’ai
préféré venir ici plutôt que de tout trimballer.
– Tu es fatiguée ? »
Elle lui sourit.
« C’est éteint. » Montrant sa tête. « J’ai éteint. »
À les voir, on ne croirait jamais qu’ils sont de la même famille, l’une
assise et l’autre debout de traviole.
« Tu mangeras avec nous ? Je n’avais pas pensé au dîner avant de te
voir. Je ne sais même pas ce qu’il y a comme provisions. Des Surprises 312.
Du cartilage de dinde. Ton sac de couchage est à côté de la radio. Tu
dormiras encore à la maison ? Charles est toujours en conférence, je crois,
c’est ce qu’il a dit.
– À cause de la drébacre de l’Eschaton et du nez de Postman ?
– Une journaliste est venue faire un reportage sur ton frère. C’est avec
elle que parle Charles, pas avec des élèves. Toi aussi, tu peux lui parler
d’Orin si tu veux.
– Elle est sur la brèche pour Hal, a dit Ortho. »
Avril a une façon particulière d’incliner sa jolie tête quand elle est avec
lui.
« Ton pauvre oncle Charles était avec Thierry et cette journaliste tout
l’après-midi.
– Tu lui as parlé ?
– J’ai essayé de mettre la main sur ton frère. Il n’est pas dans votre
chambre. Mary Esther a vu le nommé Pemulis monter dans leur camion
après l’Étude. Hal est avec lui, Mario ?
– J’ai pas vu Hal depuis midi. Il dit qu’il a un truc à une dent.
– J’ai appris aujourd’hui seulement qu’il voyait Zegarelli.
– Il m’a demandé comment allait ma brûlure au bassin.
– Moi, je ne te le demanderai pas, sauf si tu veux en parler.
– Ça va bien. Et puis Hal a dit qu’il aimerait bien que je rentre dormir
là-bas.
– Je lui ai laissé deux messages pour qu’il me tienne au courant de l’état
de sa dent. Je regrette de ne pas avoir été à ses côtés. Hal et ses dents.
– C. T. a dit ce qui s’est passé ? Il était en colère ? C’est avec lui que tu
parlais au téléphone ? »
Mario ne voit pas pourquoi la Moms appellerait C. T. au téléphone alors
qu’il se trouve juste de l’autre côté du couloir. Quand elle ne fume pas, elle
a souvent un stylo à la bouche ; Mario ne sait pas pourquoi. Il y a au moins
une centaine de stylos bleus dans sa timbale d’étudiante, sur le bureau. Elle
aime se carrer dans son fauteuil, se tenir très droite et empoigner les
accoudoirs dans une posture de commandant. Elle ressemble à quelque
chose que Mario n’identifie pas bien quand elle fait ça. Un mot genre
banab. Il sait qu’elle ne veut pas avoir l’air d’un commandant avec lui.
« Et ta journée à toi, raconte-moi.
– Eh Moms ?
– J’ai décidé, il y a plusieurs années, que ma position exigeait que je
fasse confiance à mes enfants et en aucun cas je ne m’appuierai sur les dires
d’une tierce personne tant que les lignes de communication avec mes
enfants seront ouvertes et sans arrière-pensée comme je me félicite qu’elles
le sont.
– Ça me semble une excellente position. Eh Moms ?
– Je suis donc tout à fait disposée à entendre ton frère me parler de
l’Eschaton, de dents et d’urine, ce qu’il fera dès qu’il le jugera opportun.
– Eh Moms ?
– Je suis là, mon chéri. »
Nabab, voilà le mot qui correspond à ses airs de commandant quand
elle empoigne ses accoudoirs, un stylo entre les dents comme un cigare
d’homme d’affaires. Il y avait d’autres empreintes sur l’épaisse moquette.
« Moms ?
– Oui.
– Je peux te poser une question ?
– Je t’en prie.
– Ça tourne pas, dit-il en désignant de nouveau l’appareil silencieux sur
son crâne.
– C’est confidentiel, alors ?
– C’est pas un secret. Je me suis demandé quelque chose toute la
journée. Dans ma tête.
– Je suis à ta disposition n’importe quand, jour et nuit, Mario, comme tu
l’es pour moi, comme je le suis pour Hal, comme nous le sommes tous les
uns pour les autres. » Geste difficile à décrire. « À tes côtés.
– Moms ?
– Je suis là, tu as toute mon attention.
– Comment on sait si quelqu’un est-il triste ? »
Sourire bref. « Si quelqu’un est triste, pas “si est-il”. »
Sourire rendu avec franchise. « C’est beaucoup mieux. Si quelqu’un est
triste, pas est-il, comment on peut le savoir sans se tromper ? »
Elle n’a pas les dents décolorées, elle les fait détartrer tout le temps à
cause de son tabagisme, une habitude qu’elle regrette. Hal a hérité ses
problèmes dentaires de Soi-Même ; Soi-Même avait de terribles problèmes
dentaires ; il avait des bridges partout.
« Tu ne manques pas de sensibilité en ce qui concerne les gens, chéri.
– Mettons si tu soupçonnes seulement que quelqu’un est triste.
Comment on renforce le soupçon ?
– Confirme le soupçon, tu veux dire.
– Dans sa tête. »
Il voit que certaines des empreintes sur le tapis viennent de chaussures
et que d’autres sont différentes. Comme des marques de doigts. Sa posture
lordotique lui permet d’observer très finement certaines choses, comme des
empreintes sur un tapis.
« Comment, pour ma part, je confirmerai un soupçon de tristesse chez
quelqu’un, tu veux dire ?
– Oui. C’est ça. Très bien.
– Ma foi, la personne en question peut pleurer, sangloter, gémir ou, dans
certaines cultures, hurler, s’arracher les cheveux ou les habits. »
Mario acquiesce si fort que son support têtier tinte légèrement.
« Mais disons que la personne ne pleure pas et ne déchire pas. Mais
quand même tu soupçonnes qu’elle est triste. »
Elle fait tourner son stylo dans sa bouche avec ses doigts, comme un
bon cigare.
« Alors il ou elle peut soupirer, se morfondre, se renfrogner, sourire sans
joie, montrer de l’abattement, s’affaisser, regarder le sol trop souvent.
– Et sinon ?
– Eh bien, la personne peut paraître distraite, se désintéresser de choses
qui la passionnaient avant. Ou présenter des signes de paresse, de léthargie,
d’épuisement, de laisser-aller, de passivité dans la conversation. De la
torpeur.
– Et encore ?
– Être plus réservée que d’habitude, plus silencieuse, baisser la tête. »
Mario fait porter tout son poids sur sa barre antivol, ce qui lui démanche
le cou ; son visage fripé exprime la perplexité, un effort de réflexion. C’est son visage Recherche-de-Données, selon une expression de Pemulis qui
plaît beaucoup à Mario.
« Et si elle est encore moins réservée que d’habitude, mais que tu as
quand même des soupçons ? »
Elle est à peu près aussi haute assise que Mario debout et penché. Ils ne
se regardent pas en face, ils sont légèrement de trois quarts l’un par rapport
à l’autre. Avril tapote le stylo contre ses incisives. Son téléphone clignote
mais ne sonne pas. L’antenne pointe toujours vers Mario. Elle n’a pas les
mains de son âge. Elle repousse un peu son fauteuil pour croiser ses jambes.
« Ce serait plus facile pour toi de me dire si nous parlons d’une
personne en particulier ?
– Eh Moms ?
– Tu soupçonnes de la tristesse chez quelqu’un de spécifique ?
– Moms ?
– C’est Hal ? Hal est triste et incapable d’en parler pour le moment ?
– C’est juste pour savoir comment on peut en être sûr en général.
– Et tu ignores pourquoi il est triste ou pourquoi il avait l’air de l’être en
quittant les lieux ce soir ? »
Le déjeuner d’aujourd’hui était exactement le même que celui d’hier :
pâtes au thon et à l’ail, gros pain de froment, salade obligatoire, lait ou jus
de fruit, poires pochées. Mme Clark a pris un congé maladie ce matin parce
que, à son arrivée, a raconté Pemulis au déjeuner, l’une des filles de la
cantine a dit qu’elle avait vu des balais en X sur le mur, qui étaient apparus
là comme par enchantement, lorsqu’elle était venue allumer les fourneaux
de très bonne heure, que personne ne savait comment ils s’étaient retrouvés
là ni pourquoi ni qui les avait collés et que ç’avait provoqué une crise de
nerfs chez Mme Clarke, qui avait toujours eu les nerfs fragiles depuis
qu’elle était au service des Incandenza, bien avant E.T.A.
« J’ai pas vu Hal depuis le déjeuner. Il a mangé une pomme qu’il a
coupée en morceaux et tartinée de beurre de cacahuète, à la place des poires. »
Avril acquiesce vigoureusement.
« LaMont savait pas non plus. Mr Schtitt dort sur son fauteuil dans sa
chambre. Eh Moms ? »
Avril Incandenza peut faire passer un Bic d’un côté à l’autre de sa
bouche sans se servir de sa main, et sans se rendre compte qu’elle le fait.
« Donc peu importe si nous parlons d’une personne en particulier ou
non. »
Mario lui sourit.
« Hypothétiquement, alors, tu peux détecter chez quelqu’un un type
étrange de tristesse qui ressemble à une dissociation de soi-même, chéri.
– Je connais pas dissociation.
– Mais tu connais l’idiome “ne pas être soi-même”. Comme dans “il
n’est pas lui-même”, par exemple. » Elle recroqueville les doigts pour
former des guillemets en l’air, ce que Mario adore. « Il y a des personnes
qui ont très peur de leurs émotions, surtout de leurs émotions pénibles.
Chagrin, regret, tristesse. Surtout la tristesse, peut-être. Dolores dit que ces
personnes ont peur de l’oblitération, de l’engloutissement émotionnel. Peur
que ce soit sans fin. Que ça devienne infini et les engloutisse.
– Engloutir veut dire oblitérer.
– Ces personnes ont généralement une perception fragile d’elles-mêmes
en tant que personnes. De leur existence. C’est pourquoi c’est une
interprétation “existentielle”, Mario, en d’autres termes, vague et volatile.
Mais je pense qu’elle n’est pas exempte de vérité dans certains cas. Mon
père me parlait parfois de son père, qui cultivait des pommes de terre à
Saint-Pamphile et dont l’exploitation était beaucoup plus grande que celle
de mon père. Mon grand-père avait eu une récole formidable, une année, et
il a voulu investir. C’était au début des années 1920, une époque où il y
avait beaucoup d’argent à gagner dans les compagnies émergentes et les
nouveaux produits américains. Il avait réduit son choix à deux possibilités : soit le punch de la marque Delaware, soit un obscur succédané de café
sucré et pétillant vendu en pharmacie qu’on accusait de contenir des traces
de cocaïne, un sujet très controversé en ce temps-là. Le père de mon père a
choisi le punch Delaware qui avait apparemment un goût de jus de
cranberry rance, et dont la production a cessé. Et puis ses deux récoltes
suivantes de pommes de terre ont été décimées par le mildiou et il a dû
vendre son exploitation. Coca-Cola est aujourd’hui Coca-Cola. Mon père
disait que son père n’en était ni aigri ni attristé. Simplement parce qu’il en
était incapable. D’après mon père, son père était un homme froid qui ne
pouvait éprouver d’émotion que lorsqu’il était soûl. Il se soûlait quatre fois
par an, se lamentait sur son sort, balançait mon père par la fenêtre du séjour,
disparaissait pendant plusieurs jours, arpentait la campagne du comté de
L’Islet, ivre et furieux. »
Elle n’a pas regardé Mario pendant tout ce temps, mais Mario l’a
regardée.
Elle sourit.
« Et mon père, bien sûr, ne racontait cette histoire que lorsqu’il était lui-
même soûl. Il n’a jamais jeté personne par les fenêtres. Il restait dans son
fauteuil à boire de la bière en lisant le journal pendant des heures, jusqu’à
ce qu’il s’écroule. Et puis un jour il est tombé de son fauteuil, ne s’est pas
relevé, et c’est comme ça que ton grand-père maternel est mort. Je ne serais
jamais allée à l’université s’il n’était pas mort quand j’étais petite. Il croyait
que les études n’étaient pas pour les filles. C’était l’esprit de son temps, ce
n’était pas sa faute. Notre héritage, à Charles et à moi, a payé ma
scolarité. »
Elle a souri agréablement en parlant, a vidé le cendrier dans la corbeille,
essuyé l’intérieur du réceptacle avec un Kleenex, redressé des piles de
dossiers déjà droites sur son bureau. Deux ou trois longues bandes de papier
gaufré rouge vif pendent par-dessus le rebord de la corbeille, qui est
normalement vide et propre.
Avril Incandenza est le genre de grande femme belle qui, sans avoir
jamais eu un physique de magazine de classe internationale, a atteint un
certain niveau de beauté et s’y est maintenue en prenant de l’âge, à la
différence d’autres femmes belles qui le restent moins en vieillissant. Elle a
cinquante-six ans et Mario se fait toujours une joie de la regarder. Elle ne se
trouve pas jolie, il le sait. Orin et Hal ont reçu quelque chose de sa beauté,
chacun dans son genre. Mario aime comparer Hal et leur mère pour essayer
de comprendre quels caractères physionomiques font que le visage d’une
femme diffère de celui d’un homme, chez deux êtres séduisants. Un visage
masculin contre un visage qu’on identifie tout de suite comme féminin.
Avril pense que sa haute taille l’empêche d’être jolie. Elle ne paraissait pas
si grande à côté de Soi-Même, qui, lui, était vraiment grand. Mario porte de
petites chaussures spéciales, presque parfaitement carrées, avec des poids
dans les talons et des bandes Velcro au lieu des lacets, un pantalon de
velours qu’Orin Incandenza mettait à l’école élémentaire, qu’il préfère aux
pantalons neufs qu’on lui a offerts, et un pull chaud à col ras du cou rayé
comme une guêpe.
« Ce que je veux dire, c’est que certaines personnes refusent de se
laisser aller sincèrement à éprouver du regret, de la tristesse, ou de la colère.
En fait, elles ont peur de vivre. Elles sont prisonnières de quelque chose, je
pense. Intérieurement congelées sur le plan émotionnel. Pourquoi ?
Personne ne le sait, mon chéri. On appelle ça parfois “refoulement”. » De
nouveau les doigts en forme de guillemets. « D’après Dolores, ça vient d’un
traumatisme de l’enfance, mais pas toujours, à mon avis. Certaines
personnes sont nées prisonnières. L’ironie de la chose étant, bien sûr, que
cet emprisonnement qui prohibe l’expression de la tristesse doit être
profondément triste et pénible en soi. Pour la personne hypothétique en
question. Il y a peut-être des gens comme ça ici même, à l’Académie,
Mario, et tu y es peut-être sensible. Car tu n’es pas insensible en ce qui
concerne les gens. »
Mario se gratte la lèvre.
Elle dit : « Ce que je vais faire », en se penchant pour noter quelque
chose sur un Post-it avec un autre stylo que celui qu’elle a dans la bouche,
« c’est écrire pour toi les mots dissociation, engloutissement et refoulement,
et à ce dernier j’ajouterai répression avec un signe égal barré entre les deux,
parce qu’ils représentent des notions complètement différentes et ne doivent
pas être considérés comme des synonymes. »
Mario se rapproche un peu d’elle.
« Des fois j’ai peur quand tu oublies qu’il faut me parler plus
simplement.
– Eh bien, je suis à la fois désolée et reconnaissante que tu me le dises.
J’oublie des choses en effet. Surtout quand je suis fatiguée. J’oublie et je
continue. »
Elle aligne les bords de la petite note adhésive pour la plier en deux,
puis encore en deux, et la jette dans la corbeille à l’aveuglette. Son fauteuil
est un beau siège pivotant en cuir, mais il grince un peu quand elle change
de position. Mario voit qu’elle s’interdit de regarder sa montre, ce qui ne le
contrarie pas.
« Eh Moms ?
– Donc les gens qui sont tristes, mais ne veulent pas l’éprouver ou
l’exprimer, cette tristesse, eh bien j’essaie de t’expliquer maladroitement
que ces gens peuvent apparaître, aux yeux d’un être sensible, comme
bizarres. Pas tout à fait présents. Neutres. Distants. Amuïs. Lointains. Dans
la lune, disait-on quand j’étais petite. De bois. Morbides. Déconnectés. Et
ils peuvent boire ou se droguer. La drogue émousse la vraie tristesse tout en
donnant à cette tristesse une expression gauchie qui peut les amener par
exemple à pousser une personne par la fenêtre du séjour dans les massifs
floraux qu’elle avait si soigneusement reconstitués après le dernier incident.
– Moms, je crois que j’ai saisi.
– Alors tant mieux, parce que je risque de radoter. »
Elle s’est levée pour se verser un reste de café noir, de sorte qu’elle lui
tourne maintenant le dos, la cafetière en verre étant sur un petit buffet. Un
vieux pantalon de football américain plié et un casque sont posés sur l’un
des casiers près du drapeau. Son unique souvenir d’Orin, qui ne veut ni leur
parler ni les contacter. Son vieux mug est orné d’un dessin représentant un
personnage en robe, petit, au loin, dans un champ de blé ou de seigle
jusqu’à hauteur de genoux, avec en légende À UNE FEMME QUI
ÉMERGE DANS SON CHAMP D’ACTIVITÉ. Un blazer bleu avec un
insigne A.T.O.N.A.N. est accroché, sur un cintre en bois, à la tringle
métallique du portemanteau dans un coin. Elle a toujours bu son café dans
le mug CHAMP D’ACTIVITÉ, même à Weston. La Moms n’a pas sa
pareille pour suspendre des chemises ou des blazers sans un faux pli. Le
mug a une minuscule fissure brune d’un côté, mais il n’est ni sale ni taché,
et elle ne laisse jamais de trace de rouge à lèvres sur le rebord contrairement
à d’autres dames de cinquante ans qui les rosissent.
Mario a été incontinent jusqu’au début de l’adolescence. Son père, puis
plus tard Hal, l’ont changé pendant des années, sans jamais le juger ni
prendre un air dégoûté ou triste.
« Mais sauf que eh Moms ?
– Je suis toujours là. »
Avril ne savait pas changer les couches. Elle s’approchait de lui en
larmes, il avait sept ans, et s’expliquait, s’excusait. Elle ne pouvait pas
toucher une couche. Ça lui était tout simplement impossible. Elle sanglotait,
lui demandait de lui pardonner et de lui dire qu’il comprenait que ce n’était
pas par manque d’amour ou par répulsion.
« On peut être sensible à la tristesse même quand la personne n’est pas
elle-même ? »
Elle aime beaucoup tenir son mug à deux mains.
« Pardon ?
– Tu m’as très bien expliqué. Ça m’a beaucoup aidé. Sauf que mettons
qu’ils soient encore plus eux-mêmes qu’à la normale. Plus qu’avant. S’il
n’est pas neutre, pas morbide. S’il est lui-même encore plus qu’avant d’être
triste. Qu’est-ce qui se passe si tu penses quand même qu’il est triste à
l’intérieur ? »
Depuis qu’elle a franchi le cap de la cinquantaine, une petite ride rouge
se dessine entre ses yeux quand elle a du mal à suivre. Mlle Poutrincourt a
la même, alors qu’elle n’a que vingt-huit ans.
« Je ne te suis pas. Comment peut-on être trop soi-même ?
– C’est ce que je voulais te demander, je crois.
– Parlons-nous de ton oncle Charles ?
– Eh Moms ? »
Elle se frappe le front d’un air de se reprocher sa bêtise.
« Mario chéri, c’est toi qui es triste ? Tu essaies de savoir si j’ai deviné
que tu étais triste ? »
Le regard de Mario ne cesse d’aller d’Avril à la fenêtre derrière elle. Il
peut activer la pédale de la Bolex avec ses mains si nécessaire. Les
projecteurs des courts Centraux étendent un étrange linceul dans la nuit. Le
ciel est venteux et de fins nuages sombres en altitude forment une espèce de
trame entortillée. Tout cela est visible par-delà les pâles reflets de la pièce
éclairée et les faisceaux croisés des projecteurs.
« Évidemment, le soleil quitterait mon ciel si je ne pouvais supposer
que tu es simplement venu me dire que tu étais triste. L’intuition serait
inutile. »
Et, plus à l’est, au-delà des courts, on voit des lumières dans les
bâtiments du complexe hospitalier Enfield Marine, et plus loin encore les
phares des voitures dans Commonwealth, les vitrines des magasins et la
robe éclairée de la statue féminine qui domine l’hôpital Ste Elizabeth. Au
nord, à droite, au-dessus de mille lueurs d’origines différentes, se dresse le
sommet rouge rotatif de l’émetteur WYYY, dont le tournoiement rouge se reflète dans le fleuve Charles gonflé de pluie et de neige fondue, illuminé çà
et là par des phares dans Memorial et la Storrow 500, un fleuve sans
méandres, enflé, tumescent, parsemé d’arcs-en-ciel huileux et de branches
mortes, de mouettes endormies ou mélancoliques, qui flottent, la tête sous
l’aile.
L’obscurité avait une forme sans perspective. Le plafond de la chambre
aurait pu tout aussi bien être un nuage.
« Skkkkk.
– Booboo ?
– Skk-kkk.
– Mario.
– Hal !
– Tu dormais, Boo ?
– Je crois pas.
– Parce que je ne veux pas te réveiller.
– Il fait noir ou c’est moi ?
– Le soleil ne se lèvera pas avant un moment, je pense.
– Alors il fait noir.
– Boo, je viens de faire un rêve affreux.
– Tu as dit “Merci monsieur puis-je en avoir un autre” plusieurs fois.
– Désolé, Boo.
– Beaucoup de fois.
– Désolé.
– Je crois que j’ai dormi quand même.
– Bon sang, on entend Schacht ronfler d’ici. On sent les vibrations de
son ronflement.
– J’ai dormi. Je t’ai même pas entendu entrer.
– Quelle bonne surprise de trouver Mario dans son lit avec tous ses
oreillers en entrant.
– …
– J’espère que tu n’as pas rapporté ton sac de couchage uniquement
parce que j’ai eu l’air de te le demander.
– J’ai trouvé quelqu’un avec des enregistrements de Psychose pour
attendre son retour. Faudra que tu me montres comment demander à
quelqu’un que je connais pas qu’il me prête ses bandes, si on est fans tous
les deux.
– …
– Eh Hal ?
– Booboo, j’ai rêvé que je perdais mes dents. J’ai rêvé que mes dents
pourrissaient, se desséchaient comme de l’argile et se fendillaient quand je
mangeais ou parlais, que j’en perdais des fragments partout, et il y a eu une
longue séquence où je comparais les prix des dentiers.
– Hier toute la soirée il y avait des gens qui me demandaient où est Hal,
t’as pas vu Hal, qu’est-ce qui s’est passé avec C.T. et le docteur d’urine et
l’urine de Hal. Moms m’a demandé où est Hal, et ça m’a étonné parce
qu’elle fait toujours attention de pas poser trop de questions.
– Puis, sans la moindre transition, je me retrouve assis dans une pièce
froide, nu comme un ver, sur une chaise ignifugée et je reçois sans arrêt des
factures pour des dents. Un coursier tape tout le temps à la porte, entre sans
y être invité et me présente des factures pour des dents.
– Elle dit qu’elle te fait confiance à tout moment et que tu es assez
digne de confiance pour qu’elle s’inquiète pas et vérifie pas où tu es.
– Sauf que c’est pas pour mes dents, Boo. Les factures sont pour les
dents de quelqu’un d’autre, pas les miennes, et je n’arrive pas à faire
comprendre au coursier que ce n’est pas pour moi.
– J’ai promis à LaMont Chu de lui répéter toutes les informations que tu
me donneras, tellement il était embêté.
– Les factures sont dans de petites enveloppes à fenêtre, où on voit le
nom du destinataire. Je les entasse sur mes genoux jusqu’à ce que la pile soit si haute qu’elle tombe par terre.
– LaMont et moi on a eu un long dialogue sur ses embêtements. J’aime
beaucoup LaMont.
– Booboo, tu te rappelles S. Johnson ?
– S. Johnson était le chien de la Moms. Il est mort.
– Et tu te rappelles comment il est mort ?
– Eh, Hal, tu te rappelles quand on était petits à Weston et que la Moms
voulait aller nulle part sans S. Johnson ? Elle l’emmenait à son travail et
elle avait un siège spécial pour lui dans la Volvo, avant l’accident de Soi-
Même avec la Volvo. C’était un siège Fisher Price. On est allés à la
première de 313 Genres de lumière de Soi-Même à la Hayden où les chiens et
les cigarettes étaient interdits et la Moms a amené S. Johnson dans un
harnais avec une barre carrée dessus et elle a mis des lunettes noires et
regardé tout le temps vers le haut un peu de côté pour faire croire qu’elle
était aveugle et comme ça ils ont laissé S.J. entrer à la Hayden parce qu’ils
avaient pas le choix. Et Soi-Même a dit que c’était bien fait pour eux, à la
Hayden.
– Je pense toujours à Orin, à comment il lui a menti sur la mort de S.
Johnson.
– Elle était triste.
– Je ne peux pas m’empêcher de penser à Orin depuis que C. T. nous a
convoqués. Quand tu penses à Orin, tu penses à quoi, Boo ?
– Le mieux, c’était quand elle avait dû prendre l’avion et qu’elle voulait
pas qu’ils le mettent dans une cage portable et eux ils voulaient pas laisser
monter même un chien d’aveugle dans l’avion, alors elle avait laissé S.
Johnson attaché à la Volvo et elle avait demandé à Orin de poser un
téléphone avec une antenne près de lui pour toute la journée où elle était pas
là et elle le faisait sonner à côté de lui parce qu’elle disait que S. Johnson
reconnaissait sa manière personnelle de sonner et qu’en entendant la
sonnerie il saurait qu’elle pensait à lui de loin, elle a dit.
– Elle ne plaisantait pas quand il était question de ce chien, je m’en
souviens. Elle lui achetait de la nourriture ésotérique. Tu te rappelles
comme elle le lavait tout le temps ?
– …
– Qu’est-ce qu’elle avait avec ce chien, Boo ?
– Et le jour où on jouait à la balle dans l’allée et qu’il y avait Orin et
Marlon et que S. Johnson était couché dans l’allée attaché au pare-chocs
avec le téléphone à côté qui sonnait et qui sonnait et qu’Orin a décroché et a
aboyé dedans comme un chien et a raccroché et a éteint le téléphone ?
– …
– Pour qu’elle croie que c’était S. Johnson ? Orin trouvait que c’était
une bonne blague.
– Alors là, Boo, je ne m’en souviens pas du tout.
– Et il a dit qu’il nous torturerait les poignets si on faisait pas semblant
de pas savoir de quoi elle parlait quand elle nous interrogerait sur
l’aboiement dans le téléphone à son retour.
– Les tortures de poignets, ça, je n’ai pas oublié.
– On devait hausser les épaules et la regarder comme si on comprenait
pas du tout à quoi elle faisait allusion.
– Orin mentait avec un culot pathologique quand il était jeune, je m’en
souviens bien.
– Quand même, il nous a beaucoup fait rire. Je m’ennuie de lui.
– Moi, je ne sais pas s’il me manque ou pas.
– Je regrette Family Trivia. Tu te rappelles les quatre fois où il nous a
laissés nous asseoir pendant qu’ils jouaient à Family Trivia ?
– Tu as une mémoire phénoménale pour ces trucs-là, Boo.
– …
– Tu penses probablement que je m’étonne que tu ne m’interroges pas
sur C. T. et Pemulis et le test surprise d’urine, après la débâcle de
l’Eschaton, quand l’urologue nous a conduits aux toilettes de l’administration pour nous regarder personnellement remplir les gobelets
afin de s’assurer que c’était bien notre urine personnelle.
– Je crois que j’ai une mémoire phénoménale surtout pour les choses
qui me plaisaient bien.
– Tu peux m’interroger si tu veux.
– Eh Hal ?
– L’information clé est que le gars de l’A.T.O.N.A.N. n’a pas pu
prélever nos échantillons d’urine. On a gardé notre urine, comme la Moms
le sait très bien parce que C. T. a dû le lui dire, ne te fais pas d’illusions.
– J’ai une mémoire phénoménale pour les choses qui me font rire, voilà
ce que je crois.
– Pemulis, sans s’abaisser ni se compromettre en aucune façon, a
obtenu que le gars nous accorde trente jours, le temps du Gala, du
WhataBurger, du congé de Thanksgiving, et qu’ensuite Pemulis, Axford et
moi on pisserait comme des chevaux de course dans tous les réceptacles
qu’il voudrait, c’est l’accord auquel on est parvenus.
– J’entends Schacht, t’as raison. Et aussi les ventilateurs.
– Boo ?
– J’aime le bruit des ventilateurs la nuit. Pas toi ? C’est comme si un
géant au loin disait d’accord-d’accord-d’accord-d’accord sans arrêt. De très
loin.
– Pemulis, l’artiste du faux mal de ventre, a fait preuve de nerfs d’acier
sous la pression, là, debout devant l’urinoir. Il a joué du gars de
l’A.T.O.N.A.N. comme d’un instrument de musique. J’étais presque fier
pour lui.
– …
– Tu dois penser que je me demande pourquoi tu ne me demandes pas
pourquoi trente jours, pourquoi c’était si important d’obtenir un délai de
trente jours du gars en blazer bleu avec les analyses GC-MS. Tu peux te
demander de quoi on a peur.
– Hal, tout ce que je fais, c’est t’aimer et être content d’avoir un frère
excellent à tout point de vue, Hal.
– Bon sang, avec toi j’ai parfois l’impression de parler à la Moms, Boo.
– Eh Hal ?
– Sauf que toi, je sais que tu es sincère.
– Tu es sur un coude. Tu es sur le côté, vers moi. Je vois ton ombre.
– Comment quelqu’un avec ta constitution panglossienne peut-il
deviner si on lui ment, c’est une question qu’il m’arrive de me poser,
Booboo. À quels critères se référer ? Intuition, induction, réduction ?
– Tu es toujours difficile à comprendre quand tu es sur un coude, d’un
côté, comme ça.
– Peut-être que ça ne te vient pas à l’idée. Même pas l’éventualité. Peut-
être que tu n’as jamais envisagé que quelque chose puisse être inventé,
faussé, tordu. Dissimulé.
– Eh Hal ?
– C’est peut-être l’explication. Tout ce qu’on te dit, tu le crois, et ça finit
par devenir vrai. La balle arrive vers toi, inverse son effet et te frappe à plat,
même si l’adversaire l’a coupée à mort.
– …
– Tu sais, Boo, pour moi, les gens mentent tous, de façon différente,
mais incontestable. Peut-être que je ne réussis pas à inverser l’effet comme
toi, mais j’ai mis au point une sorte de grille de lecture pour détecter les
différents types de mensonges.
– …
– Tu as des gens qui, quand ils mentent, Boo, s’immobilisent, te
regardent avec beaucoup d’intensité et de concentration. Ils essaient de te
dominer. De dominer la personne à qui ils mentent. Tu en as d’autres qui
sont évasifs, insubstantiels, qui font de petites mimiques d’autodérision,
comme si la crédulité était une forme de pitié. Ou alors tu as ceux qui tentent de t’embrouiller avec un écran de fumée, en espérant faire passer
leur mensonge en douce à travers un flot d’informations superflues.
– Sauf qu’Orin finissait toujours par dire la vérité, même quand il s’en
rendait pas compte.
– C’est peut-être une déformation familiale, Boo.
– Si on lui téléphone, peut-être qu’il viendra au WhataBurger. Tu
pourras le voir si tu veux, si tu lui demandes, peut-être.
– Et puis il y a ceux que j’appellerai les menteurs kamikazes. Ils te
racontent un truc surréaliste, complètement incroyable, et ensuite ils font
semblant d’avoir des remords et se rétractent, et c’est là qu’ils te servent le
vrai mensonge, celui qu’ils voulaient te faire avaler depuis le début, comme
une espèce de concession, d’arrangement avec la vérité. Ces mensonges-là,
ils se voient comme le nez au milieu de la figure.
– Des menteurs au milieu de la figure.
– Ou alors tu as ceux qui sophistiquent trop le mensonge, qui
l’agrémentent d’échafaudages rococo de détails et d’amendements, et c’est
comme ça qu’ils se trahissent. J’avais cru que Pemulis était comme ça
jusqu’à sa performance devant l’urinoir.
– Rococo est un joli mot.
– Du coup j’ai instauré un sous-type du type trop sophistiqué. C’est le
menteur qui se servait de la technique supersophistiquée mais qui s’est
aperçu que les élaborations rococo le trahissaient à tous les coups et qui
change, se met à mentir de façon plus sobre, plus économe, presque avec
lassitude, comme si ce qu’il disait était tellement vrai que ce n’était pas la
peine de s’y attarder.
– …
– J’en ai fait un sous-type.
– On dirait que tu te trompes jamais.
– Pemulis aurait pu faire gober n’importe quoi à cet urologue, Boo.
C’était un moment de très haute tension. Je n’aurais jamais cru qu’il avait ça en lui. Tout au culot et à l’estomac. Il présentait ça avec un pragmatisme
blasé que l’urologue ne pouvait pas contester. Le visage comme un masque.
C’était presque effrayant. Je lui ai dit que je ne l’aurais jamais cru capable
d’un tel numéro.
– Psychose, en direct à la radio, lisait des fois une brochure d’Eve
Arden sur la beauté qui disait : “Ce qui compte dans un masque, c’est qu’il
active la circulation”, fin de citation.
– On ne peut pas être toujours sûr, Boo. Certains types sont trop réussis,
trop complexes et idiosyncratiques. Leurs mensonges sont trop crédibles
pour que tu te méfies.
– Moi je me méfie jamais. Tu voulais savoir. T’as raison. Ça m’est
jamais venu à l’esprit.
– …
– Je suis le genre qui gobe tout, je crois.
– Tu te rappelles mon affreuse phobie des monstres quand j’étais
gosse ?
– Et comment !
– Boo, je pense que je ne crois plus aux monstres sous forme de visages
sur le sol ou d’enfants sauvages ou de vampires ou tout ça. Maintenant que
j’ai dix-sept ans, je crois que les seuls vrais monstres sont les menteurs
qu’on n’arrive pas à détecter. Ceux qui ne se trahissent pas.
– Alors comment tu sais que c’est des monstres ?
– Je commence à me dire que c’est ça, la monstruosité, justement, Boo.
– Sapristi.
– Ils sont parmi nous. Ils enseignent à nos enfants. Insondables. Avec
leur masque à la place du visage. »
« Je peux te demander ce que ça fait d’être dans ce truc ?
– Truc ?
– Tu sais bien. Fais pas l’idiot pour me mettre mal à l’aise.
– Un fauteuil roulant n’est pas un… truc qu’on choisit. Qu’on l’aime ou
non, ça ne change rien, il faut s’en accommoder. Alors autant s’en
accommoder, non ?
– J’en reviens pas que je suis en train de boire. Y a tous ces gens ici
dans la Maison qui ont toujours peur de se mettre à boire. Moi je suis là
pour la drogue. J’ai jamais bu plus qu’une bière dans toute ma vie. Je suis
venue ici pour vomir parce qu’on m’a agressée. Y a un mec qui me
proposait d’être mon témoin et qui voulait pas me foutre la paix. J’avais
même pas d’argent. Je suis venue ici pour vomir.
– Je vois ce que vous voulez dire.
– C’est quoi ton nom déjà ?
– Je m’appelle Rémy.
– C’est une jolie chose, comme dirait Hester. Je me sens beaucoup
moins mal. Ramy, je me sens beaucoup mieux que je me suis jamais sentie
depuis je sais pas combien de temps. C’est comme la novocaïne de l’âme. Je
me dis comme ça, pourquoi j’ai passé tout ce temps à fumer des one-hitters
alors que ça, là, c’est vraiment ce que j’appelle se sentir mieux.
– Je ne me drogue pas. Je bois épisodiquement.
– Eh ben tu rattrapes le temps perdu, je vais te dire.
– Quand je bois, je bois beaucoup. Ça se passe comme ça dans mon
peuple.
– Ma mère, elle voulait même pas en avoir à la maison. Elle disait que
c’était à cause de ça que son père s’était pris un mur et avait dézingué toute
la famille. J’en avais marre de l’entendre. Je suis venue ici pour… où on
est, au fait ?
– Au Ryle’s Jazz Club, à Inman Square. Ma femme est mourante, à la
maison, dans ma province natale.
– Y a cette histoire dans le Gros Livre qu’ils nous font lire en rond le
dimanche, carrément au lever du jour quand on devrait encore dormir, et à haute voix en plus alors qu’y en a la moitié qui savent à peine lire et que
c’est insupportable à écouter.
– Vous devriez baisser la voix parce que, quand il n’y a pas de jazz, ils
aiment qu’on ne parle pas trop fort, ils recherchent la tranquillité.
– Et y a cette histoire sur ce vendeur de bagnoles qui essaie d’arrêter de
boire, sur ce qu’ils appellent la folie du premier, du premier verre – il entre
dans un bar pour un sandwich et un verre de lait et… t’as faim ?
– Non.
– Comme je te dis, j’ai pas de fric. J’ai même pas mon sac. Ce truc rend
idiot mais c’est sûr qu’on se sent mieux. Il pensait pas à boire et tout d’un
coup il y pense, à boire. Ce gars.
– D’un endroit bleu, en un éclair.
– Exactement. Mais la folie, c’est que, après tout ce temps dans des
hôpitaux, après avoir perdu son boulot et sa femme à cause de la boisson,
tout d’un coup il se dit qu’un seul verre lui fera pas de mal s’il le mélange
avec son lait.
– C’est idiot de sa part.
– Donc quand ce mec absolument reptilien dont tu m’as sauvée en
venant t’asseoir, enfin t’étais déjà assis, je veux dire en venant dans ton
fauteuil, quoi, désolée, quand il m’a demandé s’il pouvait m’offrir un verre,
j’ai repensé au livre et, un peu comme un genre de blague, quoi, j’ai
commandé du Kalhúa au lait.
– Moi, je viens ici pour me reposer, les nuits où je suis fatigué, quand
les musiciens sont repartis. Je me sers du téléphone d’ici aussi, parfois.
– Je veux dire, même avant l’agression je me baladais clean en me
demandant comment j’allais me tuer, alors c’est un peu idiot de m’inquiéter
pour la boisson.
– Vous ressemblez un peu à ma femme.
– Ta femme est mourante. La vache, je suis là à rigoler et ta femme est
mourante. Je veux dire, c’est que je me suis pas sentie bien dans ma peau depuis tellement longtemps, tu vois ce que je veux dire ? Je veux pas
seulement dire bien, je parle pas de plaisir, j’ai pas envie de me défoncer
avec ça, je veux dire sentir zéro, rien, comme quand ils disent Ne Ressentir
Aucune Douleur.
– Je comprends. Toute la journée, j’ai cherché quelqu’un que mes amis
vont sûrement tuer, et en même temps j’attends l’occasion de trahir mes
amis, et je viens ici pour téléphoner, pour les trahir, et je vois cette jeune
femme contusionnée qui ressemble fortement à mon épouse et je me dis :
Rémy, c’est le moment de boire un coup.
– Eh ben moi je te trouve sympa. Je pense que tu m’as sauvé la vie. Ça
fait neuf semaines, je dirais, que je suis au bout du rouleau et que je veux
me tuer, soit en me défonçant soit non. Le Dr Garton a jamais parlé de ça. Il
a dit des tas de trucs sur l’état de choc, mais il a même jamais mentionné le
Kalhúa au lait.
– Katherine, je vais vous raconter quelque chose sur le mal-être et le
sauvetage. Je ne vous connais pas mais nous sommes soûls tous les deux
maintenant, alors voulez-vous entendre cette histoire ?
– C’est pas une histoire de Toucher le Fond en ingérant des Substances
et de Capituler, dis ?
– Mes compatriotes et moi, nous ne touchons pas le fond des femmes.
Je suis, disons, suisse. Mes jambes, je les ai perdues à l’adolescence,
percuté par un train.
– Ça a dû faire vachement mal.
– Je serais tenté de répondre que vous n’imaginez pas à quel point. Mais
je vois que vous savez ce qu’est la souffrance.
– T’imagines pas à quel point.
– J’avais à peine une vingtaine d’années quand j’ai perdu mes jambes.
Nombre de mes amis ont perdu les leurs aussi.
– Vache de catastrophe ferroviaire.
– Et j’ai perdu mon père aussi. Son pacemaker Kenbeck a été parasité
par un téléphone portable appelé par erreur, là-bas, à Trois-Rivières, un
terrible enchaînement de tragédies.
– Mon père nous a abandonnés émotionnellement et il est parti vivre à
Portland, c’est dans l’Oregon, avec sa thérapeute.
– Mon pays, la Suisse, est peuplé de gens forts, mais il n’est pas une
nation forte, parce qu’il est entouré de nations fortes. Nous haïssons nos
voisins et l’injustice.
– Tout a commencé quand ma mère a trouvé une photo de sa thérapeute
dans son portefeuille et qu’elle a dit : “Qu’est-ce que ça fait là, ça ?”
– Pour moi qui suis faible, c’était très dur d’être sans jambes à vingt
ans. On se sent ridicule. On n’a pas sa liberté de mouvement. Aucune
chance pour moi de trouver du travail dans les mines de Suisse.
– Y a des mines d’or en Suisse.
– Comme vous dites. Et un très beau territoire. Mais, à l’époque où j’ai
perdu mes jambes, les nations plus puissantes ont commis des atrocités sur
le papier contre mon pays.
– Les enfoirés.
– C’est une longue histoire parallèle à cette histoire, mais une partie de
ma nation a été envahie et dévastée par les nations voisines haïes et plus
puissantes qui, comme Hitler avec l’Anschluss, ont prétendu qu’elles ne
nous envahissaient pas mais venaient nous offrir une alliance.
– Ah, les fumiers.
– C’est parallèle mais, pour mes amis sans jambes et moi, c’est une
période sombre d’injustice et de déshonneur, une grande souffrance.
Certains de mes amis s’en vont combattre l’invasion de papier mais moi, je
souffre trop pour me battre. Pour moi, c’est une bataille sans espoir : nos
propres gouvernants suisses ont été subvertis et parlent d’alliance au lieu
d’invasion. Quelques jeunes sans jambes comme nous ne peuvent pas
repousser une invasion. Nous ne pouvons même pas obliger notre gouvernement à reconnaître que c’est une invasion. Je suis faible, je souffre
et je vois que c’est inutile : je n’ai pas de raison de choisir de me battre.
– T’es déprimé, voilà ce que t’es.
– Je n’ai pas d’objectif, pas de travail et je n’appartiens à rien ; je suis
seul. Je pense à la mort. Je ne fais rien mais je bois souvent, je roule sans
but dans la campagne dévastée, et parfois sous les projectiles de
l’envahisseur, je pense à la mort, je pleure la dépravation de la terre suisse,
je souffre atrocement. Mais je pleure sur moi-même, en fait. J’ai mal. Je
n’ai pas de jambes.
– Je m’Identifie complètement avec toi, Ramy. Oh merde, qu’est-ce que
j’ai dit ?
– La campagne suisse est très vallonnée. C’est difficile de grimper les
côtes en fauteuil et il faut freiner de toutes ses forces pour ne pas perdre le
contrôle dans les descentes.
– Des fois c’est pareil quand on est à pied.
– Katherine, je suis moribond, comme on dit. Je n’ai pas de jambes, pas
d’honneur suisse, pas de dirigeant pour défendre mon peuple. Je ne suis pas
vivant, Katherine. Je roule de refuge en taverne, je bois beaucoup, seul, je
veux mourir, je suis enfermé dans ma douleur. Je désire la mort mais je n’ai
pas le courage de me la donner. Je maudis ma couardise et mon oisiveté. Je
roule n’importe comment en espérant me faire renverser par un véhicule, et
puis, au dernier moment, je me mets sur la bande d’arrêt d’urgence des
autoroutes parce que je suis incapable de me suicider. Plus je souffre, plus
je me replie sur ma souffrance, moins je parviens à me tuer. Je suis comme
enchaîné à la cage du moi, à cause de la douleur. Incapable de voir plus loin
que les barreaux. Incapable de voir ou de ressentir autre chose que ma
douleur.
– La forme noire triangulaire flottante comme une aile. Je m’Identifie
tellement que c’en est même pas drôle.
– Mon histoire : un jour, j’étais en haut d’une côte que j’avais mis un
temps fou à gravir parce que j’étais ivre et je regardais vers le bas. Là, je
vois une petite femme voûtée avec ce qui, de loin, me semble être un
casque en métal. Elle essaie de traverser l’autoroute provinciale suisse, elle
est en plein milieu de la route, cette femme, et elle fixe avec terreur un des
longs camions rutilants à roues multiples de nos envahisseurs de papier, qui
fonce sur elle à toute allure, pressé qu’il est d’aller dévaster la terre suisse.
– Un casque en métal, comme les Vikings suisses ? Elle court à droite et
à gauche pour essayer d’éviter le camion ?
– Non, elle est figée d’horreur, exactement comme je l’avais été moi-
même, figé par l’horreur que j’ai en moi, incapable de bouger, comme les
nombreux orignaux que nous avons en Suisse pétrifiés face aux phares des
camions de bûcherons. Le soleil se reflète sur son casque en métal, elle
secoue la tête de terreur, elle agrippe ses… excusez-moi, ses seins, comme
si son cœur allait exploser.
– Et tu te dis Oh putain, je vais encore assister à un truc affreux sans
pouvoir rien faire et ça va me faire souffrir.
– Non, parce que ce jour-là, tout en haut de la côte au-dessus de
l’autoroute provinciale, je ne pense pas à moi. Je ne connais pas cette
femme, je ne suis pas amoureux d’elle mais, sans réfléchir, je desserre mes
freins et je dévale la pente, je manque de me casser le cou sur les bosses et
les rochers mais j’y vais tout schuss, comme on dit en Suisse, assez vite
pour atteindre ma femme à temps et l’embarquer sur le fauteuil qui roule
jusqu’à l’accotement en face, juste devant le museau du camion, qui n’avait
pas ralenti.
– Que je sois pendue par les pieds et qu’on me baise par les deux
oreilles. Tu t’es guéri d’une dépression clinique par une action héroïque.
– On a roulé sur l’accotement de l’autoroute, mon fauteuil s’est
renversé, je me suis blessé un moignon et son casque en métal est tombé.
– Putain, t’as sauvé la vie de quelqu’un, Ramy. Je donnerais mon ovaire
gauche pour me sortir de l’aile noire de cette façon, Ramy.
– Vous n’y êtes pas. C’est cette femme terrorisée qui m’a sauvé la vie.
C’est elle qui m’a sauvé. Cet acte a brisé mes chaînes moribondes,
Katherine. En un instant, sans réfléchir, j’ai compris qu’il y avait plus
important que ma vie. C’est elle qui, sans le savoir, a déclenché ça. D’un
seul coup, elle a brisé les chaînes de la cage de douleur dans laquelle je me
morfondais sur mon demi-corps et ma nation. Quand j’ai rampé jusqu’à
mon fauteuil, que je l’ai redressé et me suis rassis dedans, je me suis rendu
compte que ma douleur intérieure ne me faisait plus souffrir. Je suis devenu
adulte. J’avais laissé ma douleur et mon chagrin au sommet du mont
Papineau de Suisse.
– Parce que t’as vu la fille sans son casque en métal, ç’a été le coup de
foudre, t’es tombé amoureux fou, t’as voulu l’épouser et vous êtes partis
ensemble d…
– Elle n’avait pas de crâne, cette femme. J’ai appris plus tard qu’elle
avait été une des premières enfants suisses du Sud-Ouest à naître sans crâne
à cause de la pollution provoquée par l’invasion de papier par notre ennemi.
Sans le confinement du casque, sa tête s’affaissait sur ses épaules comme
une baudruche dégonflée ou un sac vide, ses yeux et sa cavité buccale
étaient complètement distendus, et les sons qui sortaient de cette cavité
étaient difficiles à comprendre.
– Et pourtant quelque chose chez elle t’a touché et t’en es tombé raide
dingue amoureux. Sa gratitude, son humilité, sa résignation et cette espèce
de dignité qu’ont généralement les handi… les personnes atteintes d’une
infirmité de naissance.
– Je n’étais pas dingue. J’avais fait un choix. Le déblocage des freins et
le schuss vers l’autoroute… c’était l’expression de mon amour. J’avais
choisi de l’aimer plus que mes jambes perdues et ma demi-personne.
– Et elle a vu que t’avais pas de jambes et ça lui a rien fait et elle t’a
choisi aussi… résultat : amour passion.
– Pour cette femme sur le bas-côté, il n’y avait pas de choix possible.
Sans le casque, toute son énergie était consacrée à donner une forme à sa
cavité buccale pour pouvoir respirer, ce qui représentait un effort terrible
parce que sa tête n’avait ni muscles ni nerfs. Son casque spécial avait été
cabossé et j’étais incapable de modeler la tête de ma femme pour la faire
tenir dedans, alors je l’ai mise sur mes épaules, ma femme, et j’ai foncé vers
le plus proche hôpital suisse spécialisé dans les difformités graves. C’est là
que j’ai pris connaissance de ses autres lésions.
– Je serais pas contre une autre tournée de lait-Kalhúa.
– Elle avait des problèmes digestifs. Et des attaques. Une
dégénérescence progressive du système cardiovasculaire, qu’on appelle
resténose. Un nombre d’yeux et de cavités bien plus important que ne le
veut la norme, à divers stades de développement dans différentes régions du
corps. Des colères, des absences, des comas fréquents. Elle s’était enfuie
d’un établissement de soins suisse. Le plus difficile à aimer, c’était le
liquide cérébro-spinal qui dégoulinait tout le temps de sa cavité buccale
distendue.
– Mais votre amour passion mutuel a séché sa bave cérébro-spinale, mis
fin aux attaques et tu lui as acheté des casques très jolis qui lui allaient à
ravir et t’étais fou d’amour. Exact ?
– Garçon !
– Tu en viens à la partie amour fou ?
– Katherine, j’avais cru moi aussi qu’il n’y avait pas d’amour sans
passion. Sans plaisir. La souffrance d’être sans jambes, pour moi, c’était la
peur de ne pas connaître la passion. La peur de la souffrance est bien pire
que la souffrance elle-même, n’est-ce p…
– Ramy, je suis pas sûre que ton histoire soit si réconfortante que ça.
– J’ai essayé d’abandonner la femme à tête molle et cérébro-
spinalement incontinente, ma future épouse*, dans le service des grands
malades de l’hôpital et de repartir vers ma nouvelle vie d’acceptation libre
et choisie. J’allais retourner me battre pour ma nation dévastée, car
maintenant je savais que l’essentiel n’était pas la victoire mais le choix du
combat. Pourtant, après quelques tours de roue seulement, l’ancien
désespoir que je ressentais avant d’avoir choisi cette créature sans crâne
m’a repris. Après quelques tours de roue, je me voyais de nouveau sans but
ni jambes, souffrant de la peur de ne pouvoir choisir. Cette souffrance m’a
fait retourner vers cette femme, mon épouse.
– Et t’appelles ça de l’amour ? C’est pas de l’amour. Quand je serai
amoureuse, je le saurai parce que je le sentirai. Pas question de liquide
spinal ou de désespoir, je te garantis, mon pote. Nos regards se croiseront et
on aura tous les deux les genoux qui flageolent et en un instant je saurai que
je veux plus être seule dans mon enfer. T’es pas du tout le mec que je
croyais au début, Ray.
– Je devais faire face : j’avais choisi. Mon choix, c’était l’amour. J’avais
choisi mon moyen de briser mes chaînes. J’avais besoin de cette femme.
Sans elle à choisir plutôt que moi, je n’étais que souffrance et indécision, un
soûlard rêvant de la mort.
– C’est de l’amour, ça ? Je dirais plutôt que t’étais enchaîné à elle,
ouais. Que t’essayais de t’en sortir et que la dépression clinique est revenue.
Que la dépression clinique était un fusil qui te poussait dans l’allée de
l’église le jour de la noce. Tu t’es marié à l’église, au fait ? Comment elle a
fait pour marcher dans l’allée ?
– Son casque de mariage était magnifique, forgé par mes amis dans un
nickel qui venait des mines de la Suisse du Sud-Ouest. On a remonté l’allée
dans des véhicules spéciaux. Le sien avait des récipients et des drains pour
les fluides. C’était le plus beau jour de ma vie, depuis le train.
L’ecclésiastique m’a demandé si je choisissais cette femme. Il y a eu un long silence. Tout mon être était sur le fil du rasoir, Katherine, ma main
serrait tendrement le crochet de ma femme.
– Le crochet ? Un crochet en guise de main ?
– Je savais depuis la nuit de noces que sa mort était proche. Sa resténose
du cœur est irréversible. À présent, ma Gertrude est dans un coma végétatif
depuis presque un an. Un coma sans espoir, paraît-il. Sa seule chance de
survie, disent les cardiologues suisses, c’est le cœur artificiel externe
Jarvik IX dernier cri. Grâce à cela, le coma végétatif de ma femme pourrait
se prolonger plusieurs années.
– Donc t’es là pour présenter ton cas aux gens de Jarvik IX à Harvard
ou je sais pas où.
– Pour elle j’ai trahi mes amis et ma cellule, la cause de ma nation, alors
que la victoire et l’indépendance sont désormais possibles.
– T’espionnes et tu trahis la Suisse pour essayer de maintenir une
femme avec un crochet et du liquide spinal et pas de crâne dans un coma
irréversible ? Et je pensais que c’était moi qui étais dérangée. Tu me forces
à reconsidérer complètement ma définition de dérangé, mon gars.
– Je ne veux pas vous déranger, ma pauvre Katherine. Je vous parle de
souffrance, d’une vie à sauver et d’amour.
– Eh ben, Ray, que ça me regarde ou pas, c’est pas de l’amour : tu te
dénigres toi-même, tu te rabaisses, tu réduis tes ambitions au minimum en
préférant un coma à tes camarades. À supposer que t’es pas en train de me
raconter des craques rien que pour me foutre dans ton pieu ou me faire des
trucs de psychopathe pas bien dans sa tête.
– C’est…
– Et d’ailleurs, laisse-moi te prévenir qu’en me disant que je lui
ressemble c’est pas la meilleure façon de m’emballer, si tu suis mon
raisonnement.
– C’est difficile à expliquer. Les gens ne comprennent pas. Ce n’est pas
une préférence. Je ne préfère pas Gertrude aux A.F.R., à mes camarades, à la cause. Choisir d’aimer Gertrude comme ma femme était nécessaire pour
les autres choix. Sans ce choix-là, il n’y avait pas d’autre choix possible.
J’ai tenté de partir au début. Je n’ai fait que quelques tours de roue.
– Ça ressemble plutôt à un flingue sur la tempe qu’à un choix. Si tu
peux pas choisir autre chose, c’est pas un choix.
– Non, mais ce choix, Katherine, je l’ai fait. Il m’enchaîne, mais ces
chaînes, je les ai choisies. Les autres, non. Les autres chaînes, je ne les avais
pas choisies.
– T’as un jumeau qui vient de s’asseoir à ta gauche et qui se superpose à
moitié à toi, là ?
– C’est parce que vous êtes ivre. Ça se produit quand on n’est pas
habitué à l’alcool. Le phénomène s’accompagne souvent de nausées. Voir
double, perdre l’équilibre, avoir des nausées, tout cela est normal, ne vous
en faites pas.
– Le prix à payer quand on a un appareil digestif en état de marche.
Avant, je vomissais tous les matins sans avoir bu. Par tous les temps.
– Vous pensez qu’il n’y a pas d’amour sans plaisir, que l’amour est dicté
par la passion.
– Merci pour la tournée et tout, mais j’ai pas l’intention d’écouter une
conférence sur l’amour par quelqu’un qui épouse une femme qui a du
cérébro-liquide qui lui sort par la bouche, sauf ton respect.
– Comme vous voudrez. Mon opinion est que l’amour dont vous parlez
dans ce pays n’apporte pas le plaisir que vous y cherchez. Vous ne cherchez
que le plaisir et le bien-être. Vous vous y abandonnez. Et votre choix se
résume à ceci : le plaisir de ne pas choisir.
– C’est pas toi qui vas me reprocher de me sentir bien, quand même,
Ray, petit trou du cul de raclure de bidet suisse.
– …
– Tu me conseilles de dégueuler tout de suite ou d’attendre que tu
dégueules en premier, monsieur l’Expert en alcool ?
– J’ai une idée : si je me proposais de vous emmener à trois rues d’ici
pour vous montrer quelque chose qui vous procurera plus de bien-être et de
plaisir que jamais encore dans votre vie, qui vous fera oublier toutes vos
peines, vos chagrins, vos chaînes, la cage qui vous empêche de choisir ? Si
je vous faisais cette offre, vous me répondriez quoi ?
– J’te répondrais qu’on m’a déjà servi ce baratin, connard… et des
mecs qu’en avaient un peu plus en dessous de la ceinture, si tu me suis.
– Je ne vous suis pas.
– J’te répondrais que je suis nulle au pieu. Comme baiseuse. J’ai baisé
que deux fois, et les deux fois c’était la cata, et Brad Anderson, quand je
l’ai rappelé pour lui dire Pourquoi tu me rappelles pas, tu sais ce qu’il m’a
dit ? Il m’a dit que j’étais bidon au pieu et que j’avais une chatte trop
grande pour un aussi petit cul raplapla, c’est ce qu’il a dit, Brad Anderson.
– Non, non. Vous ne comprenez pas.
– Je sais ce que je dis.
– Ce que vous dites, c’est que vous répondriez Non merci, mais c’est
parce que vous ne croyez pas à ma promesse.
– …
– Si ma promesse était sérieuse, vous diriez oui, Katherine, non ?
– …
– Oui ? »
« Maintenant, t’es plus sur le côté, Hal, je le vois. Quand t’es sur le dos,
t’as pas d’ombre.
– …
– Eh Hal ?
– Oui, Mario.
– Je suis désolé si t’es triste, Hal. T’as l’air triste.
– Je fume du Bob Hope forte en résine, en cachette dans la salle de
Pompe au bout du tunnel secondaire de maintenance. Je me sers de Visine, de dentifrice mentholé et je me douche à l’Irish Spring pour que ça ne se
remarque pas. Pemulis est le seul à le savoir vraiment.
– …
– Ce n’est pas moi que C. T. et la Moms veulent virer. Ce n’est pas moi
qu’ils suspectent. Pemulis a drogué publiquement son adversaire à Port
Washington. C’était gros comme une maison. Le gars était un mormon.
Tout le monde voyait qu’il était drogué. Les ventes d’urine préadolescente
en flacons de Visine ne sont pas passées inaperçues pendant les analyses
trimestrielles, en fait, et on a accusé Pemulis.
– De vendre des flacons de Visine ?
– Moi, on ne peut pas m’expulser, de toute façon, je suis le fils de la
Moms. Je suis seulement soupçonné de paralysie morale inconsidérée le
Jour de l’I. Mon urine et celle d’Axhandle ne leur servent qu’à prouver
qu’elles viennent de Pemulis. C’est Pemulis qu’ils veulent. Je te fiche mon
billet qu’ils vont réussir à le virer à la fin du trimestre. Je ne sais pas si
Pemulis s’en rend compte.
– Eh Hal ?
– Normalement ils cherchent des stéroïdes, des endocrines de synthèse,
des -drines douces dans les analyses. Le gars de l’A.T.O.N.A.N. a laissé
entendre que, ce coup-là, ce serait une analyse à spectre large.
Chromatographie gazeuse, bombardement d’électrons, lecture
spectrométrique des fragments de masse résultants. La totale. Comme dans
le Show.
– Eh Hal ?
– Mike a fait le malin en disant qu’il se pouvait que quelqu’un,
hypothétiquement, ait été exposé malgré lui à des substances. Il a dit qu’il
se souvenait vaguement d’un bagel aux graines de pavot. Pas son type
rococo habituel de mensonge. Il a dit ça avec une espèce d’honnêteté
blasée. Le gars en blazer a dit que, d’accord, il nous laissait trente jours
avant l’analyse à spectre large. Mike a fait remarquer qu’il y avait une énorme bonne femme de Moment qui allait venir fourrer son nez partout et
que ce n’était peut-être pas la meilleure période pour risquer un scandale
injustifié. On n’a pas eu besoin d’insister beaucoup pour persuader le gars
de nous laisser un peu de temps pour nettoyer le système. En réalité,
l’A.T.O.N.A.N. ne veut coincer personne. Le tennis est un sport propre, etc.
etc.
– …
– Le côté astucieux du mensonge, c’est que le gars croyait que le délai
de trente jours était pour Pemulis. Que c’était Pemulis qui en avait besoin.
Pemulis pourrait réussir un test d’urine en faisant le cochon pendu par
grand vent. Même sous surveillance. Il a toute une technique très
désagréable avec un cathéter, dont je t’épargne les détails. Il l’a essayée. Et
le Tenuate est apparemment la formule 1 des -drines, à ce qu’il dit. Il lui
suffit de s’abstenir de Bob pendant deux jours pour produire une urine
innocente et claire.
– …
– Booboo, le délai de trente jours, c’était pour moi en fait. J’étais là
avec mon Unité à la main pendant que Mike faisait avaler à l’urologue des
pilules dorées, des couleuvres et des couteaux Ginsu. Il a fait ça pour moi,
et je ne suis même pas celui qu’ils veulent.
– Tu peux me dire tout ce que tu me dis.
– Mike est sûr que je peux faire disparaître en trente jours toutes les
traces de ce que je fume en cachette, Boo. Avec du jus de cranberry, du thé
de Calli, du vinaigre dilué. À deux ou trois jours près. Le Bob Hope que je
fume, Boo, est soluble dans la graisse. Il reste dans la graisse corporelle.
– Madame Clarke a dit à Bridget que le cerveau humain est riche en
graisse, a dit Bridget.
– Mario, si je me fais prendre. Si l’A.T.O.N.A.N. tombe sur une analyse
positive, qu’est-ce que C. T. pourra faire ? Je ne serai pas seulement
suspendu pour les compétitions des 18 ans. Il sera obligé de me virer si l’A.T.O.N.A.N. s’en mêle. Et les conséquences pour la mémoire de Soi-
Même ? Je suis directement apparenté à Soi-Même. Sans parler d’Orin.
Juste au moment où cette grosse de Moment vient enquêter sur les liens
familiaux.
– Troeltsch dit qu’elle veut seulement affiner le profil d’Orin.
– L’horreur, c’est le scandale si je suis positif. Ça déteindra sur E.T.A.,
donc sur la mémoire de Soi-Même, donc sur Soi-Même.
– …
– La Moms en mourrait, Mario. Ce serait une désillusion terrible pour
elle. Pas seulement le Hope. Le secret de la chose. L’idée que j’ai fait ça en
douce. Que j’ai éprouvé le besoin de lui cacher quelque chose.
– Eh Hal ?
– Ce sera terrible si elle apprend que je l’ai trahie.
– Trente jours, c’est jus de fruit et thé de Calli pendant un mois de
calendrier, tu dis.
– Thé, vinaigre et abstinence totale. Aucune substance. Abstinence
totale et brutale, alors que j’essaie de rester tête de série pour le
WhataBurger et peut-être même pour le Gala avec Wayne. Et dans deux
semaines, c’est ton anniversaire en plus.
– Eh Hal ?
– Putain, et le contrôle général en décembre. Faut que je continue à me
préparer pour l’exam d’entrée en fac et que je le réussisse, et tout ça en
plein sevrage brutal.
– Tu auras une super note. Tout le monde parie que tu auras une super
note. Je les ai entendus.
– Magnifique. C’est exactement ce que j’ai besoin d’entendre.
– Eh Hal ?
– Et toi aussi, bien sûr, Boo, je t’ai blessé en te cachant tout.
– Je suis zéro pour cent blessé, Hal.
– Et bien sûr tu te demandes pourquoi je t’ai rien dit alors que tu le
savais, que tu savais quelque chose, quand tu me voyais tout retourné dans
la salle de muscu avec un front que Lyle ne voulait même pas approcher. Tu
restais assis là et tu me laissais dire que j’étais juste fatigué et que je faisais
des cauchemars.
– J’ai l’impression que tu me dis toujours la vérité. Tu me dis tout
quand c’est le moment.
– Magnifique.
– T’es le seul à savoir quand c’est le moment. Je peux pas décider à ta
place, alors pourquoi je serais blessé ?
– Merde, comporte-toi en humain pour une fois, Boo. Je dors dans la
même piaule que toi, je te cache des trucs et tu te fais du souci à cause de
moi.
– Je suis pas blessé. Je veux pas que tu sois triste.
– T’as le droit d’être vexé et en rogne contre les gens, Boo. À presque
dix-neuf ans, c’est un scoop pour toi. Ça s’appelle être une personne. Tu
peux être en rogne contre quelqu’un sans le faire fuir. T’es pas obligé de
jouer la confiance et le pardon comme la Moms. Un menteur dans la
famille, ça suffit.
– Tu as peur que ton pipi soit toujours positif après un mois de
calendrier.
– Bon Dieu, c’est comme parler à un mec qui sourit sur une affiche. Tu
es ici ?
– Et tu peux pas te servir d’un flacon de Visine rempli de pipi parce que
l’homme regardera ton pénis, et le pénis de Trevor et de Pemulis aussi.
– …
– Le soleil a envie de se lever. On le voit à la fenêtre.
– Quarante heures sans Bob Hope et je ne tiens déjà plus en place, je ne
peux pas dormir sans faire des rêves d’horreur. J’ai l’impression d’être
enfoncé jusqu’à mi-corps dans une cheminée.
– Tu as battu Ortho et ta dent est guérie.
– Pemulis et Axhandle disent qu’un mois suffira. Le seul souci de
Pemulis, c’est de savoir si la DMZ qu’il a dégottée sera détectable au
WhataBurger. Il est allé étudier la question à la bibliothèque. Il est
complètement alerte et fonctionnel 314. C’est pas mon cas, Boo. Je sens un
trou. Et dans un mois, ce sera un énorme trou. Un trou bien plus gros que
moi.
– Alors qu’est-ce que tu vas faire ?
– Et le trou va continuer à grossir jusqu’à ce que j’éclate. Je vais me
désintégrer en vol. Je vais me désintégrer en plein Poumon ou à Tucson à
200 degrés devant tous ces gens qui ont connu Soi-Même et qui croient que
je suis différent. À qui j’ai menti, et en prenant mon pied. Ça arrivera de
toute façon, pisse claire ou pas.
– Eh Hal ?
– Et elle en mourra. Je le sais. Ça va la tuer, Booboo.
– Eh Hal ? Qu’est-ce que tu vas faire ?
– …
– Hal ?
– Booboo, je suis de nouveau sur mon coude. Dis-moi ce que je devrais
faire.
– Moi ?
– J’ouvre grand mes oreilles, Boo. Je t’écoute. Parce que je ne sais pas
quoi faire.
– Hal, si je te dis la vérité, tu te mettras en rogne et tu me diras de me
faire foutre ?
– J’ai confiance en toi. Tu es futé, Boo.
– Alors Hal ?
– Dis-moi ce que je devrais faire.
– Je crois que tu viens de le faire. Ce que tu dois faire. Je crois que tu
viens de le faire.
– …
– Tu vois ce que je veux dire ? »
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