L'Infinie comédie

David Foster Wallace · Chapitre 39 sur 70

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L'Infinie comédie

30 Avril / 1Er Mai Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend

30 AVRIL / 1ER MAI ANNÉE

 

DES SOUS-VÊTEMENTS

 

POUR ADULTES

 

INCONTINENTS DEPEND

 

La chorégraphie d’interface s’était stabilisée sous la forme d’un Steeply

fumant, bras nus croisés, allant et venant lentement sur la pointe de ses

chaussures à hauts talons, à côté d’un Marathe légèrement voûté dans son

fauteuil métallique, les épaules arrondies, la tête un peu penchée en avant

dans une position élaborée qui lui permettait de somnoler tout en écoutant

chaque détail d’une conversation et en restant vaguement vigilant. Il

(Marathe) avait remonté son plaid sur sa poitrine. Il faisait de plus en plus

frais sur le promontoire, à cette altitude. Ils sentaient les vestiges de la

canicule du désert états-unien de Sonora s’élever alentour vers un carré de

ciel pailleté d’étoiles au-dessus d’eux. La chemise que Marathe portait sous

son blouson n’était pas de type hawaïen.

Marathe ne savait toujours pas très bien, à ce moment-là, ce que Hugh

Steeply du B.S.S.E.U. désirait apprendre de lui exactement, ou vérifier, par

le biais de sa trahison. Vers minuit Steeply l’avait informé qu’il était parti

en Congé Marital après son récent divorce et qu’il avait désormais repris ses activités, avec de faux seins et une carte de presse féminine, consistant à

entretenir des liens avec les parents et les proches du soi-disant cinéaste

auteur du Divertissement. Marathe s’était gentiment gaussé du manque

d’originalité de sa couverture professionnelle, puis, beaucoup moins

gentiment, de son nom d’emprunt, exprimant des doutes amusés quant à

l’efficacité de cette tronche électrolysée pour lancer ne fût-ce qu’un seul

vaisseau achéen.

 

Il y avait eu cette première nuit d’hiver brutale, au début de l’ère

chrono-sponsorisée ONANite, peu après la dissémination InterLace de

L’homme qui commença à soupçonner qu’il était fait de verre, quand Soi-

Même, sortant du sauna, était venu trouver Lyle complètement sonné et

déprimé par les articles de ces enfoirés de critiques d’avant-garde qui

avaient écrit que, même dans ses films publicitaires, le talon d’Achille

d’Incandenza était l’intrigue, qu’il n’y avait jamais chez lui aucune intrigue

intéressante, aucune action dramatique susceptible de captiver et de soutenir

l’attention 142. Mario et Mlle Joelle van Dyne sont probablement les seuls à

savoir que Drame Trouvé 143 et anticonfluentialisme naquirent cette nuit-là

avec Lyle.

 

Ce n’est pas pour autant que les AA de Boston rejettent l’idée de

responsabilité. Cause : non. Responsabilité : oui. Il semble que tout dépende

de la direction dans laquelle pointe la flèche de la responsabilité. La strip-

teaseuse adoptée au visage dur s’est présentée comme le résultat d’une

Cause extérieure. À présent la flèche pointe vers la dernière et peut-être

meilleure oratrice de Principes approfondis de la soirée, une autre nouvelle

venue, une fille rose et ronde sans aucun cil et avec des dents gâtées par le

crack, qui monte sur l’estrade et raconte, avec cette façon sud-bostonienne

d’avaler les r, qu’elle est tombée enceinte à vingt ans et a continué à fumer des eightballs de crack comme une dingue tout en sachant que c’était

mauvais pour le bébé et malgré sa volonté d’arrêter. Elle dit que la poche

des eaux s’est rompue et que les contractions ont commencé à une heure

tardive de la nuit dans sa chambre d’hôtel subventionnée en plein milieu

d’un eightball qu’elle s’était procuré au prix de passes incroyablement

sordides et dégradantes toute la soirée ; elle faisait ce qu’il fallait pour se

défoncer, dit-elle, même pendant sa grossesse, dit-elle ; et elle dit que,

même quand les douleurs des contractions sont devenues insupportables,

elle a été incapable de renoncer à sa pipe de crack pour se rendre à la

maternité gratuite, qu’elle est restée assise par terre à s’enchnoufer pendant

tout le travail (le voile de cette nouvelle, Joelle, se soulève au rythme de sa

respiration, remarque Gately, comme pendant la description de l’orgasme

de la statue sur l’image pieuse chez la mère catholique dysfonctionnelle de

la catatonique) ; et qu’elle a fini par accoucher d’un bébé mort-né, seule,

comme une vache, sur la carpette de sa piaule, sans cesser de remplir

compulsivement sa pipe de verre et de tirer dessus ; que le bébé est sorti

tout sec et dur comme une crotte de constipé, sans humidité protectrice ni

placenta, minuscule, sec, fripé, couleur de thé trop infusé, et mort et sans

visage, n’ayant développé ni yeux, ni narines in utero, juste un petit trait

d’union sans lèvres en guise de bouche, des membres difformes et

arachnodactyles, avec des palmes reptiliennes translucides entre ses doigts

mucronés ; la bouche de l’oratrice est un arc tremblant d’affliction ; son

bébé avait été empoisonné avant d’avoir un visage ou de pouvoir faire des

choix personnels, et il serait mort de Manque dans l’incubateur en Pyrex de

la clinique s’il était né vivant de toute façon, elle en est sûre, tellement elle

s’était défoncée pendant cette année de grossesse ; puis, quand le eightball a

été consumé, c’est le tamis et la boule en paille de fer de la pipe elle-même

qu’elle a fumés, puis le filtre en tissu jusqu’à ce qu’il soit réduit en cendres,

ainsi que les fibloches qu’elle avait glanées sur la carpette et fumées aussi,

bien sûr, puis elle est tombée dans les pommes, toujours reliée à l’enfant mort par le cordon ombilical ; et quand elle est revenue à elle dans la

lumière impitoyable de midi le lendemain, quand elle a vu ce qui pendait de

ses entrailles vides par un cordon fripé, elle a senti la pointe acérée de la

flèche de la responsabilité, et en contemplant au jour le bébé mort-né, fané,

sans visage, elle a été submergée par une vague de chagrin et de haine de

soi si puissante qu’elle a érigé des fortifications de Déni noir, complet, de

Déni total. Elle a pris le petit mort dans ses bras, l’a bercé comme s’il avait

été vivant et s’est mise à l’emporter partout avec elle, car dans son esprit les

mères dévouées emportaient leurs bébés partout avec elles, petit cadavre

sans tête, entièrement voilé et caché dans la couverture rose qu’elle avait

achetée au rayon layette de Woolworth à son septième mois de grossesse, et

elle a aussi gardé le cordon intact jusqu’à ce que le bout qu’elle avait en elle

tombe, pende et sente, elle a emporté l’enfant mort partout, même quand

elle faisait des passes, parce que, mère célibataire ou pas, elle avait toujours

envie de se défoncer et faisait ce qu’il fallait pour ça, alors elle trimballait

l’enfant emmailloté de rose dans ses bras d’une rue à l’autre, en minishort

de velours fuchsia et débardeur et hauts talons verts, en tapinant, jusqu’à ce

que s’impose l’évidence, tandis qu’elle faisait le tour de son secteur –

c’était en août –, disons l’évidence criante que le poupon dans le cocon

souillé de sa couverture n’était pas biologiquement viable, les piétons des

rues de South Boston pâlissaient et s’écartaient au passage de cette fille

couverte de vergetures, aux dents marronnasses, sans cils (elle les avait

perdus dans un accident de Substance, les risques d’incendie et de dysplasie

dentaire étant inhérents à la consommation de crack) et cependant calme

comme un fantôme, indifférente au désastre olfactif qu’elle répandait dans

les rues étouffantes, et son business d’août s’est effondré brutalement, de

façon compréhensible, et le bruit a couru qu’un grave problème de Déni

l’accompagnait, ses copines junkies des rues de South Boston sont venues à

elle avec des remontrances sans r ni méchanceté, des mouchoirs parfumés,

des mains gentiment intrusives, ont tenté de la raisonner, mais elle n’a rien voulu savoir, elle a protégé son enfant, s’est accrochée à lui – il était

pratiquement collé à elle maintenant, les seules mains ne pouvaient les

séparer –, elle a marché dans les rues, exclue, sans micheton, fauchée, en

proie aux premiers affres du Sevrage, avec le reste du cordon de l’enfant

mort qui pendait d’un pli rebelle de la couverture de Woolworth à présent

atrocement ballonnée et croûtée : question Déni, cette fille jouait

assurément en Ligue 1 ; mais finalement un flic pâle et chancelant,

constatant un cas d’hystérie olfactive, a alerté le redoutable Département

des Services sociaux de Commonwealth – dans la salle, Gately voit des

mères alcooliques se signer et frémir à la simple évocation du D.S.S., le pire

cauchemar de tout parent toxico, le D.S.S., avec ses multiples définitions

juridiques absconses de la Négligence et son bélier à tête de tungstène pour

défoncer les portes d’appartement à triple serrure, Gately voit dans une

fenêtre sombre le reflet d’une de ces mères, assise avec les AA de Brighton

en compagnie de ses deux petites filles qu’elle a amenées à la réunion, il

voit cette mère serrer instinctivement ses enfants contre sa poitrine, une tête

par sein, et l’une des deux gigote en repliant les genoux comme si elle avait

envie d’aller sur le pot – et dès que le D.S.S. a été sur le coup, un bataillon

d’assistantes sociales froidement efficaces, diplômées de Wellesley, armées

de tablettes à clip et vêtues d’effrayants tailleurs Chanel noirs, s’est mis à

traquer l’oratrice toxico et son enfant mort sans visage dans les rues de

South Boston ; mais, à cette époque, pendant l’affreuse canicule de la fin

août, les preuves que l’enfant avait un sérieux problème de bioviabilité

commençaient à s’imposer si clairement que même la mère toxico en Déni

ne pouvait plus les ignorer ou les nier – la réticence de l’oratrice à les

spécifier (sauf pour dire qu’elles impliquaient un problème d’attraction

d’insectes) ne fait qu’aggraver les choses pour les empathiques Drapeaux

blancs, puisque cela réveille en eux la sombre idée que tous les drogués ont

en partage – et qu’elle a fini par s’effondrer, dit-elle, émotionnellement et

olfactivement, écrasée par le poids de ces preuves, dans la cour en ciment de la cité abandonnée de sa propre mère défunte devant L Street Beach, au

moment où une équipe du D.S.S. resserrait sa traque, si bien qu’ils se sont

fait pincer, elle et l’enfant, et il a fallu commander des solvants spéciaux

pour détacher la couverture Woolworth du sein maternel, et les restes

contenus dans ladite couverture ont été rassemblés tant bien que mal et

rangés dans un cercueil du D.S.S. pas plus grand qu’un coffret de

maquillage Mary Kay, dit l’oratrice, à qui une personne munie d’une

tablette du D.S.S. a alors expliqué médicalement que l’enfant avait été

intoxiqué à mort pendant son développement avant d’atteindre l’état de

petit garçon ; et la mère, après une douloureuse extraction de placenta par

dilatation et curetage, a ensuite passé quatre mois dans une cellule

psychiatrique du Metropolitan State Hospital de Waltham, Massachusetts,

pour psychose avec Déni différé, sevrage de cocaïne et haine de soi ; et

quand elle est enfin sortie du Met State avec son premier chèque de Sécurité

sociale pour invalidité mentale elle s’est aperçue qu’elle n’avait plus

d’appétence pour les cailloux ou les poudres mais seulement pour les

grandes bouteilles lisses dont l’étiquette mentionnait un degré d’alcool et

elle a bu et bu, certaine au fond de son cœur qu’elle ne pourrait jamais

s’arrêter ni digérer la vérité, mais elle a fini par la digérer, comme elle le

devait, dit-elle, la vérité responsable ; elle a picolé jusqu’au fameux point

de non-retour, puis elle a bafouillé au bout d’un combiné téléphonique à

02 h 00 du matin et voilà comment elle s’est retrouvée ici, à essayer de

raconter, en s’excusant d’être trop longue, une vérité qu’elle espère digérer

complètement, un jour ou l’autre. Afin de pouvoir tenter de vivre. Elle

réussit à conclure en leur demandant de prier pour elle sans presque avoir

l’air nunuche. Gately tâche de ne pas penser. Il n’y a là ni Cause ni Excuse.

C’est simplement ce qui s’est passé. Cette dernière oratrice est vraiment

nouvelle, et prête : toutes ses défenses ont été brûlées. Avec sa peau douce

et de plus en plus rose, ses yeux plissés, là sur l’estrade, on dirait que c’est

elle, le bébé. Les hôtes, les Drapeaux blancs, rendent à cette coquille brûlée en public le plus bel hommage dont les AA de Boston sont capables : au

prix d’un effort conscient ils tentent de retrouver l’usage de leurs paupières

pour cligner des yeux tant ils sont occupés à la regarder et à l’écouter, à

s’Identifier sans peine. Pas de jugement. Il est clair qu’elle a été assez

punie. Et c’est toujours pareil, au fond, Là-Bas. Et le fait que ce fût si bon

de l’entendre, si bon que même Tiny Ewell et Kate Gompert et les pires

d’entre eux l’ont écoutée sans broncher, en regardant non seulement son

visage mais l’intérieur d’elle, oblige Gately à se rappeler une fois de plus

que c’est une aventure bien tragique, pour laquelle aucun d’eux n’avait

signé.

 

Il y avait eu quelques libations entre le musculeux gourou du fitness et

le grand physicien/cinéaste aux épaules tombantes, qui était souvent dans la

salle de musculation jusqu’à pas d’heure, assis sur le range-serviette, Lyle

buvant du Coca light sans caféine, Incandenza du Wild Turkey. Mario

restait en stand-by, au sens littéral, pour le cas où les glaçons viendraient à

manquer ou celui où Soi-Même aurait besoin d’un soutien moral pour se

rendre à l’urinoir. Mario somnolait facilement quand la soirée s’étirait, il se

réveillait, se rendormait, debout et penché en avant, soutenu par sa barre

antivol et son socle en plomb.

James Incandenza était l’un de ces buveurs dont la personnalité change

profondément : à jeun, il paraissait calme, équilibré, presque sans affect,

mais quand il était soûl, il oscillait d’un extrême à l’autre du spectre

émotionnel humain et pouvait s’épancher avec des effusions

déraisonnables.

Parfois, tard la nuit, imbibé avec Lyle dans la salle de musculation aux

équipements tout neufs d’E.T.A., Incandenza ouvrait son cœur et en

déversait le chyme sans égard pour les personnes présentes que cela pouvait

toucher ou effrayer. Par ex., une nuit, Mario, penché très en avant sur sa

barre antivol, se réveilla en entendant son père dire que, s’il devait donner une note à son mariage, il lui mettrait un C-. C’était extrêmement

déraisonnable, ou ça pouvait l’être, même si Mario, ainsi que Lyle, ont

tendance à prendre les informations comme elles viennent.

Lyle, qui de temps en temps devenait pompette lui-même quand les

pores de Soi-Même commençaient à suer du bourbon, sortait volontiers du

Blake, comprenez William Blake, pendant ces séances nocturnes, et lisait

du Blake à Incandenza, mais en prenant les voix de divers personnages de

dessin animé, ce que Soi-Même avait fini par considérer comme profond 144.

 

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