Louis et la jeune fille
Lettre 11
11
La Marne, le 19 décembre 1915
Marie, mon amour,
Marie, j’ai froid. Je pleure, Marie. Je pleure parce que j’ai l’impression qu’on ne se reverra pas. Oh, je sais, tu vas me gronder, puis, quand tu seras moins en colère, tu m’écriras que j’ai le cafard et que c’est bien normal ! Mais puisque je te dis que j’en peux plus.
Hier on a fusillé vingt gars. Ils s’étaient mutilés avec des bouts de barbelé pour rentrer à Noël : aucun d’entre eux n’avait obtenu sa permission. Bien sûr, on y a vu clair et on les a fusillés. Pour l’exemple, au cas où ça nous prendrait de nous égratigner la gueule avec du barbelé. Au village, le curé n’a pas voulu les enterrer. On n’enterre pas les lâches. Il n’y aura pas les syllabes de leur courte vie sur le monument aux morts. Ils avaient peur, ils étaient fatigués, ils voulaient voir leur petite Marie à eux. Ils avaient mon âge. Ils n’ont même plus de nom.
La semaine dernière, on a recueilli un vieux chien dans la tranchée. Il ne nous quitte pas. C’est notre mascotte porte-bonheur. Le problème, c’est qu’il ne comprend que l’allemand. Notre sergent, qui est un peu fou, croit que le cabot va nous livrer des secrets d’Etat. En attendant, la bestiole bouffe nos épluchures de légumes et ne s’en plaint pas.
Temps de chien ! Même Susie (c’est le nom du cabot) hurlait à la mort tant il y avait d’eau dans l’air et dans le boyau. Ça suintait comme si la terre avait la fièvre. La terre est de glaise blanche, ici. On est tout gris. Cela fait des jours qu’on ne s’est pas débarbouillés. On ressemble à des fantômes puants et nos chaînes c’est notre trouille.
Quand je t’écris, ça va mieux. Quand je trace les lettres pour toi, je me souviens que je suis en vie. Ici, c’est facile de l’oublier. Ecris-moi, et sauve-moi d’ici. Tes seins.
Ton Louis.
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