Louis et la jeune fille

Cécile Ladjali · Chapitre 49 sur 71

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Louis et la jeune fille

Lettre 46

46

 

Belleville, le 1 er avril 1916

Ma chère Mathilde,

Vous reposez-vous enfin ? Je sais (par maman qui vous a conduite à l’hospice) que vous avez repris des couleurs. Les jardins doivent être vert tendre.

J’envie votre temps, le gage de vos journées : car vous gagnez à chaque fois, Mathilde. Je sais que vous triomphez, parce que vous êtes forte. Vous l’avez toujours été. En attendant Jean, vous sidériez le monde de votre fenêtre, derrière sa passementerie. Vos deux jambes campaient fermement sur la tomette de la cuisine et chacune de ces journées contenait une vie :

– une naissance ;

– une grande joie ;

– une peur extraordinaire ;

– des éclats de rire aux larmes ;

– une mort ;

– une renaissance ;

– un enfant ;

– un lit plein d’amour ;

– un rosier.

(Voici la liste des choses qui me manquent.)

Je dois vous faire un aveu, Mathilde : j’ai peur. Tellement peur. Alors pour éloigner l’effroi qui me colle à la peau comme ce parka puant, je peuple mes heures de souvenirs. Je tiens dans ma mémoire écorchée tout ce qui a fait ma journée d’homme. (Je n’ai vécu qu’un jour.) Mais je suis fier d’avoir eu le temps de construire tous ces châteaux avec le sable des carrières. Celles où les enfants se cachent à la barbe des marbriers, parce que ces lieux où l’on extrait les pierres sont mortels. Je vacille sur l’arête des grands blocs qui font penser à des stèles. Mon empire est celui des morts. Sans frontière apparente. Je retiens les minutes dans les poches décousues de mon uniforme. Les poings férocement serrés au fond de mes pantalons. Je suis le marcheur du matin.

Quand vous vous promènerez au soleil, gardez bien serrés vos petits poings d’obstination au fond de votre tablier. Ne cédez pas à la peur, vous êtes beaucoup plus forte qu’elle et nous sommes deux à la toiser. Retenez votre sourire pour ma prochaine permission, quand je viendrai vous embrasser.

Louis.

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Lettre non envoyée de Louis à Marie. S. d.

Une lettre comme celle-là, je ne peux l’écrire qu’à toi, Marie. Pari sans foi. Rien. Cent fois rien de rien.

Ils n’ont pas pensé à mettre leurs masques, parce qu’on n’a pas senti le gaz arriver (effacé) c’est après qu’on s’est rendu compte du travail qu’avait fait l’invisible sur la peau, le blanc des yeux, la langue, la gorge. Les copains hurlaient à l’infirmerie. Voyaient plus, sentaient plus (plus de nez) que la douleur, sans peau autour. Chairs à vif. Chairs brûlées. Mais aussi à l’intérieur (illisible) Ecorché. C’est le cauchemar (effacé) invisible, les nappes de chlore.

Pas de poste demain. Pas de toi en bout de ligne (illisible) en point de mire, terre, homme, saccage. Un soldat malien à côté de moi (effacé) bouche pleine de terre. Il a faim, tu crois ? Tu ne croiras rien. Tu t’en fous. Petite chienne blanche, qui montre son ventre lisse pour recevoir des caresses. Le ventre piqué de tétons roses. Ventre de petite chienne qui n’a pas peur des coups de galoche. Dans le bide, les coups. J’ai soif. J’ai la fièvre. Je n’ai jamais vraiment bu à toi. A ton ventre. Tu ne m’as jamais apaisé, Marie. C’est ça les animaux, les salopes (effacé) je claque des dents.

C’est l’odeur ici qui pénètre.

Poudre ? Chair ? Terre ?

D’après toi, petite chienne, qui lapes ton lait bien au chaud comme les chats en dehors du carnage ?

Terre ? Chair ? Poudre ?

TERRE, si tu veux mon avis.

Parce qu’on y retourne.

Toi. Retourne-toi et fais-moi disparaître, je t’en supplie, Sainte Vierge !

Louis.

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