Louis et la jeune fille
Lettre 30
30
Marre, le 1er mars 1916
Marcel,
Mon frère, écris-moi pour me rassurer au sujet de Marie. Tes mots pour me dire qu’elle n’est pas, comme maman me l’a écrit hier, dans les bras d’un sale Boche. Un blondin en permission qui sent le cuir de Russie. Un officier qui paye le café et le vin vieux dans les estaminets aux petites putes piteuses dans le genre de Marie.
Si tu savais comme c’est affreux ici ! Je vais faire semblant d’être fou, si les choses ne s’arrangent pas un peu au front et dans ma tête. Mais on m’a dit que c’était risqué de simuler. De toute façon, même les vrais fous ne sont pas pris au sérieux. On fait subir un traitement de choc à l’électricité pour soigner les uns ou dissuader les autres. Selon les cas. Te rends-tu compte, Marcel ? On n’a même plus le droit à la folie, réelle ou feinte, dans cette foutue guerre !
Donc je suis fou et je vois une fille en rêve. Elle danse, danse, dans une cave au plafond bas, sur une musique étrange, pleine de rythmes inconnus. Une musique qui ressemble au tam-tam des tribus d’Afrique, aux chants massaïs, aux rugissements des grands fauves blonds. La nuit dernière, elle est venue me prendre et m’extirper du fond de ma tranchée. Nous dansions sous une pluie de balles et d’obus sans être touchés jamais. Nos pieds n’avaient avec la boue ou le gel aucune accointance. Je crois même qu’à un moment le combat s’est tu, le vent a cessé de souffler, afin que les deux camps et le monde nous observent en silence. Il y avait peut-être le bruit des barques qui glissaient sur l’eau, un vieux chant d’église. Hormis ces menus détails, je ne me souviens de rien. Tout était calme. Tout était parfaitement lisse et nu. La peau de ma danseuse était tel le sentiment enveloppant et serein du lieu, qui jetait sur mes épaules douloureuses une pelisse réconfortante. (J’ai si froid la nuit.) Au creux de ses bras parfumés, qui, dans la pénombre, s’indiquent à moi par les taches rouille des aisselles, je brûle. Les feux de cheminée. Les châtaignes qui craquent. Les braises qui durent toute la nuit. Le savon noir et son odeur partout dans la maison. Les tricots de maman dans l’osier des malles. La soupe qui parfume l’espace et se mélange à l’air savonneux. La vie me manque tellement. Envoie-moi de la vie, c’est urgent.
Louis, affamé.
OceanofPDF.com
Lorette à son cher Journal
Jack était joli comme le Baron Rouge. Pigeon, pigeon vole ! On a fait l’amour toute la nuit avant son départ pour l’Angleterre et papa ne le saura pas. Papa-pas-de-lettres. C’est son nom nouveau. Comme le vin. Beaujolais vert que l’on déteste. Goût de grenadine. Jack et moi, on ne boit que du champagne. TCHENPEIGNE ! comme disent les Américains. On est snobs et on ne se soigne pas. On trinque aux morts de jadis et aux morts de demain. On en arrive à oublier les vivants avec toutes ces bulles !
Mon moral revient depuis le SEXE.
Courbe ascendante chez Jack. Très ascendante, d’ailleurs. Toux descendante, chez moi. Crèvera ? Crèvera pas ? Crèvera pas. Pas. Pas. Pas. Toujours pas de papa ! TCHENPEIGNE !
Hier, je suis restée un bon moment à Saint-Nicolas. C’était juste pour voir si ce que me disait Lucette était vrai : s’il y a des papistes à Saint-Nico. Pas vus. C’était tout sombre. Crise de foie à cause des calissons, importés d’Aix, voie express par papa, fonctionnaire des PTT. Passent pas, comme une lettre à la poste, la pâte d’amandes. La foi non plus passe pas. Je deviens mystique. Gravement. Sainte Thérèse, Marie-Jésus. Jure pas, ma fille, on sait jamais, au cas où il y aurait un bon Dieu.
Renseignements pour aller à Nice, au soleil. Mes poumons malades vont finir par me faire voir du pays, si ça se trouve.
Plus de timbres. Plus d’enveloppes. J’écris pour moi. C’est bien et très rassurant.
Mes chaussures neuves restent introuvables. J’irai pas danser. De toute façon j’ai pas envie. Je préfère rester au lit avec Jack. S’il vient ? Pas de nouvelles de la perfide Albion. Chien de crachin anglais !
Bon, pas de Jack. Tousse beaucoup. Alors : soupe, lait chaud, le drap de bain sur la cage des perruches pour pas qu’elles piaillent toute la nuit et au lit !
Sans lui, tant pis. Tchin-tchin.
(39 de fièvre.)
OceanofPDF.com