Louis et la jeune fille

Cécile Ladjali · Chapitre 36 sur 71

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Louis et la jeune fille

Lettre 33

33

 

Paris, le 14 mars 1951

Chère Lucette,

Je tape rapidement ce petit billet, que je vais m’empresser de glisser sous votre porte.

Lucette, je n’écrirai plus vos lettres pour votre amant de Chine. Cela me gêne. Mon rôle est fini. Je prends congé de vous, Lucette. A d’autres mes mots ! Puissent mes petites pages dactylographiées aller s’échouer sur des continents lointains ! Car je veux faire le tour du monde et rencontrer des jeunes gens morts à mon âge.

Jack est loin et il me manque. Je n’aurai pas comme vous la patience d’attendre toute une vie. Je souffre d’impatience aiguë. J’arpente la ville comme une aiguille trotte dans le boîtier d’une montre. Le tic-tac de ma cervelle m’horripile. J’ai l’impression que les secondes me sont comptées. Il est 18 heures. Je vais glisser cette lettre sous votre porte.

Puis je cours m’acheter une robe neuve !

Ressentir l’absence est un pouvoir divin. Mais ce pouvoir me dépasse et me rappelle à quel point je suis mortelle. Ma lettre ne sera pas bien longue car je n’ai plus de papier. Je pressens la limite et je suis terrifiée. Les heures ensoleillées n’éclairent plus aucune précision que la vie veut bien me donner. Je vole comme un oiseau fou, en aveugle, et je me cogne contre les murs. Je deviens égoïste, Lucette, et je ne pense qu’à ma solitude. Je n’ai plus de lumière à donner. J’ai seulement envie de m’envelopper dans ma nuit et tenter d’avoir chaud.

Ne m’en veuillez pas, mais je suis jalouse du bonheur des autres.

Lorette.

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