Louis et la jeune fille
Lettre 44
44
Lorient, le 30 mars 1916
Père Martin,
Peut-être n’avez-vous aucun souvenir de moi. Je suis Louis. Louis Lecœur. Je travaillais à l’office quand j’avais huit ans comme apprenti organiste. Et puis, à votre demande, j’ai pris la direction du petit théâtre de la paroisse à treize ans. J’ai aimé la comédie grâce aux messes du dimanche, où je vous entendais sermonner avec votre bon cœur et votre bonne voix, sachant à l’évidence que les âmes polissonnes que vous redressiez vous inviteraient à midi à déjeuner au fond de leur jardin, sous un toit de vigne vierge.
J’ai perdu ma timidité maladive le jour où j’ai rencontré la foule, grâce à vous, grâce au bon Dieu : le matin de ma première communion, lorsque j’ai dû parler en public à l’église pour lire un psaume. Le théâtre m’avait enseigné. Je voyais d’un même œil Dieu et les bouffons de cour inventés par Shakespeare. Je ne blasphème pas. Je sais que ce rapprochement vous fera sourire. Il aurait pu être le vôtre.
Le monde où l’on marche est une farce, n’est-ce pas ? On meurt dans la pourpre, étranglé par les impatiences broyées par les ciels qui se décrochent du faux plafond au milieu du premier acte, et on n’a presque pas vécu. Suffisamment en tout cas pour connaître l’amertume du regret. J’aurais préféré les remords. Avoir commis plein de fautes irréparables. Mais je suis un saint. Et je vais peut-être mourir en martyr au fond de ce trou. On dirait un sacrifice, exigé par des dieux à la fois sourds et aveugles. On tombe comme les héros de légende tombaient sous Tibère. Mais on reste anonyme. La folie et ses grelots, au-dessus de nos têtes, coiffant nos nuits et l’impossibilité d’y croire. De prendre toute cette bouffonnerie au sérieux !
Le désespoir est le plus grand des péchés, m’avez-vous appris. Quand je regarde la vie, la guerre, la mort, sans masque, je n’espère en rien. Je ne crois plus. Je n’entends plus la musique. Mais il y a un moyen : avancer dans le noir avec le masque double de l’absolution et de la furieuse indifférence au meurtre. Je deviens un boucher sanguinaire, et j’ai le sentiment que Dieu place mon salut dans ce travail contre moi-même qui consiste à me délester de toute humanité. On nous oblige à achever les mourants à coups de crosse, pensez-vous ! Les pires tyrans, évoluant sur les plus monstrueux théâtres, n’ont pas eu à jouer avec le sort fou comme je suis tenu de le faire pour survivre. Je m’inscris dans les marges des désastres. Je recompose ma folie en même temps que tout mon être au monde, en choisissant de regarder Dieu bien en face, alors qu’il m’ordonne de cracher sur la glaise des visages et des corps qu’il a lui-même façonnés. Je deviens l’architecte du carnage, mandaté par le Créateur. Je suis barbare. Pour ma Patrie. Pour les cohortes célestes. Dessillés, mes yeux n’ont plus de larmes.
Louis Lecœur.
P.-S. Ma mère m’apprend dans un courrier que Mathilde, la jeune veuve de Jean, est devenue folle. Il faudrait aider maman à conduire la pauvre femme dans une maison. Ce sera difficile pour ma mère. Je veux bien me charger d’écrire à Mathilde, à l’adresse que vous aurez la gentillesse de me donner. Elle a connu une amie à moi et j’ai envie de l’accompagner un peu dans sa détresse. La folie ne m’effraie pas. Mathilde n’a plus personne. Cela doit être terrible pour un fou de n’être qu’avec lui-même. Elle doit avoir peur. Toujours. Il lui faut un endroit calme, plein de silences et de lumières.
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