Louis et la jeune fille

Cécile Ladjali · Chapitre 69 sur 71

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Louis et la jeune fille

Lettre 66

66

 

Gare de Strasbourg, le 21 juin 1916

Maman, Léonie,

Oui, tu seras là ! Et avec Léonie ! J’arriverai avant ma lettre. On existe avant ou après les mots. Jamais en même temps qu’eux. Il y a toujours un décalage. C’est ce que la guerre m’a appris. Donc j’arriverai avant ma lettre. Mais qu’importe ! Je ne résiste pas au plaisir d’écrire tout ce bonheur qui menace de me faire exploser le cœur. Et tant pis si le rythme de mes phrases crève ma poitrine avant que ne le fassent vos baisers.

Dans le journal, j’apprends que deux alpinistes sont morts encordés dans le massif du Jura. Celui qui était en raccord a glissé et, en tombant dans le vide, il a entraîné le premier avec lui. C’était un couple de jeunes mariés, paraît-il. On les a retrouvés à plusieurs centaines de mètres plus bas, enlacés, disloqués. Leurs corps semblaient avoir traversé en quelques secondes les glaces et les époques. La griffure des siècles faisait saigner leurs joues. Le fil de chanvre liait ces deux êtres rouges et visqueux. Le daguerréotype dans le journal évoque une naissance abominable, fomentée dans le ventre de cette montagne affreuse, mi-allemande, mi-française.

Je ne supporterai jamais de savoir que j’entraîne avec moi quelqu’un dans le vide. Si je dégoûtais Léonie dans l’état où je me trouve, je la quitterais sur-le-champ. Au-delà des très lointains ancêtres, il me faudrait avoir des yeux d’or, des ongles parfaits, pour voir dans le noir tout en creusant la poussière sans m’enterrer vivant. La souffrance doit aider à vivre. Elle me leste. Je pense aux bouquets de roses trémières. Aux formes sans sanglots. Au miel qui coule dans le thé l’hiver et à la buée sur les vitres. Le bourdon au bord de mes tempes. Violettes et requiem ! Asseyez-vous à ma table, Dame Folie, profil divin et aristocratique. Si je ne vous avais conviée, in extremis, vous en auriez pris ombrage. Poivre et sel. Cela eût été cocasse, car vous glissez dans ma gorge à chaque bouchée. La petite bouchée qui me dit qu’elle est la dernière, quand, à l’heure du dîner, passe devant mes yeux (glissant sur les godillots boueux me tenant lieu d’escarpins pour la mort) un défilé de chevaux encre, coiffés de plumes. Corbillard. Cuivres. Saltimbanques mal accoutrés. Personne n’est là pour moi. Le manque de goût. Absolument navré, m’sieu le mort ! Fausses notes. Fanfare communale. Il y a deux heures, les clowns fonctionnaires jouaient pour la kermesse de l’école. C’est à pleurer. Un vieux cabot suit le cortège. C’est le chien du fossoyeur. Il est en grève. C’est un stagiaire qui a creusé le trou. Voilà ma mort. Minable. Celle d’un infirme.

Réinventez la vie pour moi, mes deux amours, je veux vivre.

Votre Louis.

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A mon cher Journal, aux mots

C’est moi, c’est Lorette ! On vient de m’apprendre que j’étais guérie.

J’écris aux mots, tant je suis contente. Tant je suis guérie. Mes mots ne sont plus ceux d’une morte. Plus de requiem dans les marges. Plus de chancres dans les seins.

J’ai toute ma vie à inventer.

Je suis née en 1933, à deux pas de la frontière allemande, dans une petite ville sinistre. J’ai oublié son nom. Ce bourg sent le massepain à Noël et sert de perchoir à cigognes l’été. Je suis fille unique. Ma meilleure amie était ma mère, Léonie, jusqu’à ce qu’elle meure d’une maladie du sang. Depuis nous sommes fâchées : on n’a pas idée de laisser tomber les gens comme cela sans prévenir ! Elle est morte en trois semaines, après avoir beaucoup vécu, beaucoup aimé…

Avant Jules, elle aima François, un médecin à qui on la maria à quatorze ans. Il est mort à la guerre. Alors, pour être moins triste, elle a écrit à un autre homme. Un jeune soldat. Elle en était folle ! Elle a même cru un moment qu’il l’épouserait. Mais le mariage ne se fit pas. Quelque chose a dû clocher… Une bizarrerie… La lâcheté des hommes ? L’idéalisme bête des femmes ? Maman Léonie ne m’a jamais dit ce qui s’était passé.

Alors, elle est retournée au lycée reprendre ses études et elle a commencé à traîner au journal de Jules. C’est elle qui lui a passé la bague au doigt !

Quand maman est morte, papa s’est occupé de mon éducation. Il fut zélé. Les jésuites, les cours d’escrime, les leçons d’allemand, la chorale. Beaucoup de Bach aussi, les Jeunesses hitlériennes en trente-neuf (parce que bien sûr on ne savait pas et qu’il fallait bien continuer à percevoir la pension pour l’école, les activités artistiques devant faire de moi une jeune fille du monde). C’était mal parti. J’étais le fils que papa aurait voulu avoir. Un garçon manqué qui se déguisait en chef sioux et se perdait régulièrement dans l’épaisse forêt d’O. Un printemps, il fut question de pêcher des carpes à la main, comme nous supposions que le faisaient nos vénérables sachems. Je faillis mourir noyée, emportée par la rivière en crue. Mon père ne s’en sortait pas.

Mes résultats scolaires étaient aussi catastrophiques que les nouvelles internationales diffusées à la radio. Heureusement, il y avait les parasites qui permettaient de rester sourd aux éructations d’Hitler, quand ils conféraient au timbre de voix du Général une aura fabuleuse. On est restés quatre ans dans notre petite cuisine à écouter en même temps ces deux voix. La bouillie Hitler-de Gaulle a nourri ma conscience un certain temps et ma dyslexie avec elle.

Après la guerre, papa et moi avons pris un peu de temps pour nous deux. On faisait des promenades en montagne et il tirait à nouveau des plans sur la comète quant à mon éducation. J’avais le brevet : je pouvais aller à Paris pour apprendre la sténodactylo. J’étais fière. Un peu moins quand j’ai découvert la chambre de bonne que me louait Lucette à Saint-Germain-des-Prés. Elle avait beau me dire que les chambres avec baignoire étaient une rareté à Paris, je trouvais ma piaule misérable et j’ai cru un moment que j’allais retourner en Alsace chez papa quand, sur le parvis de l’église, s’est mis à jouer le jazz d’un orchestre. Le même qui la nuit frémissait dans les caves des immeubles de mon quartier. Le bassiste s’appelait Jack, il devait être mon amant, mais ça, je ne le savais pas encore.

Le jour, j’allais au cours de sténo à l’institut pour jeunes filles de Mme Taillefer. La nuit, je tapais des lettres pour des épistoliers en mal d’inspiration ou en manque de temps. (Le manque de temps était ce qu’on m’avouait le plus souvent.)

Dès l’instant où j’ai tapé ma première lettre, ma vie a changé. J’étais dans l’intimité de toutes ces personnes qui s’en remettaient à moi comme un malade peut confier son corps à un praticien, un fidèle son âme à un prêtre, un fou sa folie à un psychanalyste. Quel pouvoir fabuleux était le mien !

De semaine en semaine, ma chambre devenait plus coquette. Les géraniums envahissaient de leur odeur rouge et acide mes balcons en fer forgé et apportaient fraîcheur à la tôle du toit l’été. J’achetais aux puces des meubles et des robes. Je passais mes journées à écrire dans mon Journal, à coucher avec Jack, à rêver que j’allais guérir, mais j’avais peur de la mort.

Alors j’aimais les hommes. Tous les hommes. Parce que je me sentais vulnérable, toute petite, avec ces chancres sous les seins. Pour être plus forte, je m’inventais deux pères, deux amants, deux mondes.

Aujourd’hui, mes chers mots, vous êtes revenus à vous-mêmes. Je ne vois plus de fantôme et j’ai rendez-vous avec Jack. Il est mon amoureux rentré d’Angleterre pour une affaire urgente. Je crois que mon ventre est rond.

Lorette.

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