Louis et la jeune fille
Lettre 21
21
Paris, le 1er janvier 1951
Papa,
J’ai hâte de te voir pour les Rois et leur galette à la frangipane, étant très frustrée de n’avoir pu passer Noël avec toi.
On a connu un drôle de réveillon. Luce, la petite vieille pour laquelle je tape des lettres à l’intention de son amant de Chine (parce qu’elle est presque aveugle), avait cuit une dinde et prévoyait de nous inviter, Jack, Jane et moi, depuis des semaines. Elle avait refait cent cinquante fois le menu, pour, en définitive, s’en remettre au trio classique : dinde, pain d’épice et gâteau de riz à l’orange. Jack avait apporté le champagne. Les caves de sa tante anglaise en sont pleines, ce que je trouve très curieux pour une femme qui devrait plutôt être portée sur le thé ou le sherry.
Mon petit fiancé affichait une drôle d’allure. Il avait boxé la veille et était cabossé des pieds à la tête. Bleus et gnons lui décoraient la silhouette et il était aussi extravagant que notre sapin perché sur le petit guéridon en marqueterie, volé à Tanger par l’un des amants de Luce.
Elle a été une belle coquine, Lucette ! Dans le livre qu’elle m’a offert pour Noël (des poèmes de Dickinson) elle avait glissé un portrait d’elle à vingt ans, enlaçant un bellâtre mauresque. A l’époque, elle sillonnait tout le Maghreb à dos de chameau, habillée en homme, les amples vêtements bleus du désert facilitant la métamorphose. Luce parle parfaitement l’arabe et le persan. Elle m’a dessiné au henné un aleph dans la main.
(Papa, j’ai la tuberculose et je n’ai jamais eu aussi peur. Quand je lève les yeux et que je vois la lune, je devine un cancer affreux. Le soleil est un chancre. Je ne crois plus au ciel.)
C’est ainsi que je pensais à ma mort quand un gros pigeon s’est posé sur le balcon. Il tapait du bec sur la vitre. J’ai sursauté, car je me suis souvenue des mots de maman, disant que lorsqu’un oiseau tapait du bec sur une vitre, cela signifiait que le diable cherchait à entrer. C’est Jack qui fut le plus courageux. Il s’est levé pour laisser pénétrer l’oiseau. Prise de panique, j’ai couru m’enfermer dans la salle de bains. Tout le monde riait aux éclats. Cachée derrière le rideau de la douche, je criais pour qu’on relâche le volatile. Ce qui fut fait.
Quand je suis sortie de la salle d’eau, je les ai vus tous les trois penchés sur la table, affairés à déchiffrer l’écriture sibylline qui couvrait un minuscule bout de papier, que le mystère d’un homme (peut-être un guerrier en grand danger) avait enroulé autour de la patte de l’oiseau. Pigeon voyageur ! Pigeon vole ! chantonnaient-ils. Pour ma part, je continuais à bouder dans mon coin. On n’a rien compris aux gribouillis inscrits sur le billet. C’était comme si le message avait été rédigé mille ans plus tôt. On a juste deviné deux mots : Joyeux Noël. Avoue que ça tombait assez bien, même si le volatile était déplumé et semblait arraché au faux ciel peint d’une crèche de patronage !
Soudain une plume sur le tapis rapporté d’Ispahan et un froid inouï dans tout le corps… Mes yeux se sont noyés dans le miroir de l’armoire, j’ai eu envie de pleurer, puis je me suis souvenue que c’était Noël et que j’étais dans l’obligation de m’amuser. Le gâteau de riz fumant nous attendait. J’avais faim. J’ai oublié mon malaise en suçant l’écorce des oranges.
Ta Lorette qui pense à toi, papa chéri.
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