Louis et la jeune fille
Lettre 4
4
Paris, le 1 er décembre 1950
Cher papa,
J’ai observé les ombres et leur pouvoir en longeant les trottoirs, fuyant les becs de gaz. Il y avait leurs drôles de présences un peu partout.
Quand j’étais petite, on marchait tous les deux. Tu me donnais la main. C’était la guerre. Il nous était plus habituel alors de croiser des morts que des vivants. Je m’en souviens bien. La vie nous mentait. La mort aussi.
Mélange. Mélisse. Les bonbons achetés au kiosque. Le sucre coûtait cher.
Les chênes qui faisaient des nœuds au ciel et à la terre. Exubérance, luxe de feuilles en haut, en bas. Nous marchions dans l’empire du milieu, dans la forêt crochue des vivants. Les grands chênes ne mentaient jamais puisqu’ils tenaient tout. Nous, on se dispersait : ni attachés au ciel ; ni cloués à la terre. On flottait.
Coquille de noix.
On restait ombre. Noir réglisse. Les friandises pourtant. Ta main, chaude, si chaude. Nos promenades.
On était ombre. Déjà tombe ?
Le souvenir de la guerre. Toute proche encore. J’ai peur souvent. Tu n’es pas là. Vilain papa.
Lorette.
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