Marie ou L’esclavage aux États-Unis
Chapitre XXXVI
« Quoiqu’il n’existe point de littérature proprement dite aux États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour-propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez étrange ; vous n’apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités monstrueuses, qu’on voit chez nous, compagnes de la médiocrité, quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu’ils exercent une profession d’un ordre inférieur.
« En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l’orgueil littéraire, c’est le pays.
« La littérature est une industrie dans laquelle les Américains prétendent exceller comme dans toutes les autres.
« Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux génies de l’Angleterre ; ils vous répondront que la littérature anglaise ne fait point partie de la littérature américaine.
XXXVII
« Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs mœurs par de profondes racines.
« Lorsque dans ce pays on poursuit l’argent, on ne recherche point le plaisir. La religion, et plus encore d’austères
habitudes, interdisent les jeux, les amusements 50, les spectacles.
50 Note de l'auteur. Les amusements interdits.
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J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE 35) quelle est l'austérité des mœurs puritaines, et comment se passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce jour-là ne se retrouvent point un autre jour de la semaine. Dans certains États on ne s'en rapporte pas à l'éloignement naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut défend absolument les spectacles comme contraires aux bonnes mœurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de désordre et de dérangement dans les habitudes, toutes conséquences immorales. À Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. À New York, la loi interdit tous les divertissements publics du genre de ceux qu'on voit à Paris aux Champs-Élysées, tels que balançoires, ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du temps et dérangent le peuple.
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« Les grandes cités ont chacune un théâtre 51 ; mais les riches, qui sont toujours en avant de la corruption, s’efforcent vainement de le mettre en vogue. Le spectacle n’est point, en Amérique, un plaisir populaire ; la tragédie, la comédie, la
51 Note de l'auteur. Théâtre.
Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre élevé et sur lesquels on joue la tragédie et la comédie ; le troisième, tout-à-fait inférieur, est consacré aux bouffonneries grossières.
Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant l'hiver, au temps des longues soirées ; le troisième ne ferme jamais. Même pendant l'hiver, les deux premiers sont peu fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en général ainsi composé : d'abord les étrangers qui viennent au théâtre parce qu'ils ne savent où passer leur soirée ; des femmes publiques que la présence des étrangers y attire ; des jeunes gens américains de mœurs dissipées, et enfin quelques familles de marchands auxquelles leur fréquentation du théâtre donne un assez mauvais renom dans la société américaine. Les personnes un peu distinguées par leur fortune et leur position ne vont point habituellement au théâtre ; il faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par exemple, la présence momentanée d'un acteur célèbre ; alors tout le monde se rend au spectacle, non par goût, mais par mode. À vrai dire, personne aux États-Unis n'aime le théâtre, et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par désœuvrement. Ils ne prêtent au spectacle aucune attention. Les Américains qui assistent, en France, à une représentation sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intérêt de la pièce est entièrement perdu de vue.
La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie, interdit formellement le théâtre ; les quakers n'étant plus en majorité ne font plus la loi ; mais une partie de leurs mœurs reste. On peut en dire autant des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre ; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs principes en établissant des théâtres ; mais la population n'a ni le goût ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de New York, dont les habitants américains ne paraissent pas plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs du théâtre. Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés ; mais il y a toujours à New York vingt mille étrangers pour lesquels le théâtre est presque un besoin. Plusieurs théâtres pourraient prospérer à New York sans qu'on pût en conclure que les Américains de cette ville aiment le spectacle.
– 191 – musique italienne, sont des divertissements aristocratiques de leur nature ; ils demandent aux spectateurs du goût et de l’argent, deux choses qui manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres veulent une multitude à passions ; et c’est ce que l’Amérique du Nord ne saurait leur donner.