Marie ou L’esclavage aux États-Unis
§ II. Caractères de l’esclavage aux États-unis.
ne doit point entendre la prière des hommes libres 96.
Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté de l’homme que cette impossibilité d’organiser la servitude sans outrager toutes les saintes lois de la morale et de l’humanité ?
§ II. Caractères de l’esclavage aux États-unis.
Je viens d’exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés employées pour fonder et maintenir l’esclavage aux États-Unis. Je pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il n’y a rien qui soit spécial à l’esclavage américain. La servitude est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu’on l’établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies.
Ceux qui, en admettant le principe de l’esclavage, prétendent qu’il faut en adoucir le joug, donner à l’esclave un peu de liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière à son esprit ; ceux-là me paraissent doués de plus d’humanité que de logique. À mon sens, il faut abolir l’esclavage ou le maintenir dans toute sa dureté.
L’adoucissement qu’on apporte au sort de l’esclave ne fait que rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu’on ne supprime pas ; le bienfait qu’il reçoit devient pour lui une sorte d’excitation à la révolte. À quoi bon l’instruire ? est-ce pour qu’il sente mieux sa misère ? ou afin que son intelligence se développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses fers ? Quand l’esclavage existe dans un pays, ses liens ne sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l’esclave soit mise en péril : celle du maître, par la rébellion de l’esclave ; celle de l’esclave, par le châtiment du maître.
96 V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº Slaves, § 100.
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Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des possesseurs d’esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des mauvais traitements qu’ils font subir à leurs esclaves, il faut leur reprocher l’esclavage même. Le principe étant admis, les conséquences qu’on déplore sont inévitables.
Il en est d’autres qui, voulant excuser la servitude et ses horreurs, vantent l’humanité des maîtres américains envers leurs nègres ; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si le possesseur d’esclaves était humain et juste, il cesserait d’être maître ; sa domination sur ces nègres est une violation continue et obligée de toutes les lois de la morale et de l’humanité.
L’esclavage américain, qui s’appuie sur la même base que toutes les servitudes de l’homme sur l’homme, a pourtant quelques traits particuliers qui lui sont propres.
Chez les peuples de l’antiquité, l’esclave était plutôt attaché à la personne du maître qu’à son domaine ; il était un besoin du luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L’esclave américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu’à la personne du maître ; il n’est jamais pour celui-ci un objet d’ostentation, mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois l’esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu’à sa fortune. Le nègre ne sert jamais qu’aux intérêts matériels de l’Américain.
Jefferson, qui d’ailleurs n’est pas partisan de l’esclavage, s’efforce de prouver l’heureux sort des nègres, comparé à la condition des esclaves romains ; et, après avoir peint les mœurs douces des planteurs américains, il cite l’exemple de Vedius Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux
– 328 – murènes de son vivier, pour le punir d’avoir cassé un verre de
cristal 97.
Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est vrai que l’habitant des États-Unis serait peu sévère envers l’esclave qui briserait un objet de luxe ; mais aurait-il la même indulgence pour celui qui détruirait une chose utile ? Je ne sais. Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud prononce la peine de mort contre l’esclave qui fait un dégât dans
un champ 98.
Je crois, du reste, qu’en effet la vie des nègres, en Amérique, n’est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de leurs esclaves ; ils n’y étaient pas plus attachés qu’on ne tient à une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté, suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain, pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu’on attache aux choses utiles, et qui, dépourvu d’ailleurs de passions violentes, n’éprouve à l’aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des instincts de conservation.
L’habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville avec un cortège d’esclaves. L’exploitation de sa terre est une entreprise industrielle ; ses esclaves sont des instruments de culture. Il a soin de chacun d’eux comme un fabricant a soin des machines qu’il emploie ; il les nourrit et les soigne comme on conserve une usine en bon état ; il calcule la force de chacun, fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux
97 V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.
98 V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20.
– 329 – qu’un plus long usage briserait. Ce n’est pas là une tyrannie de sang et de supplices, c’est la tyrannie la plus froide et la plus intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur l’esclave.
Cependant, sous un autre point de vue, l’esclavage américain n’est-il pas plus rigoureux que ne l’était la servitude antique ?
L’esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers deux buts distincts : le premier, c’est d’obtenir de son esclave le plus de travail possible ; le second, de dépenser le moins possible pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur sans l’épuiser. On conçoit ici l’alternative embarrassante dans laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se reposât point et qui pourtant craint qu’un travail continu ne le tue. Souvent le possesseur d’esclaves, en Amérique, tombe dans la faute de l’industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d’une machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir l’esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui enfreindraient cette
disposition 99. Ces lois, du reste, prouvent le mal, sans y remédier : quel moyen peut avoir l’esclave d’obtenir justice du plus ou moins de tyrannie qu’il subit ? En général, la plainte qu’il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs ; et lorsque par hasard il arrive jusqu’à un tribunal, il trouve pour juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire.
Ainsi il me parait juste de dire qu’aux États-Unis l’esclave n’a point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves
99 Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 46, t. II, p. 241. – Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3, t. I, p. 220. – Lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321.
– 330 – des anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée ; mais peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse.