Marie ou L’esclavage aux États-Unis
§ I. État ancien.
Les changements que subissent les nations s’opèrent graduellement à mesure que les générations se succèdent ; il est donc très difficile de suivre dans la vie d’un peuple, et année par année, l’histoire de ses transformations successives. Mais si vous examinez ce même peuple à deux époques éloignées l’une de l’autre, les différences, frappent aussitôt tous les regards. Partant de cette donnée, j’ai pensé qu’au lieu de m’abandonner au cours des temps, et de suivre pas à pas la trace de tous les changements qui se sont opérés peu à peu dans l’état social et politique des indigènes, j’arriverais par un procédé plus rapide à un résultat plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu’étaient les indiens il y a deux cents ans et ce qu’ils sont de nos jours. Pour m’éclairer sur le premier point, j’ai consulté les auteurs anglais et français qui m’ont paru contenir le plus de lumières : le capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie ; John Lawson pour les Carolines ; William Smith pour l’État de New York ; pour la Louisiane, Dupratz ; Lahontan et Charlevoix pour le Canada.
Quant à l’état actuel, j’ai puisé mes notions dans des voyages faits par ordre du gouvernement américain, dans des rapports officiels présentés au congrès, dans des récits de témoins oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j’ai vu de près plusieurs des nations infortunées que je vais essayer de faire connaître, et j’ai pu m’assurer par moi-même de la vérité des couleurs dont on se sert pour les peindre.
§ I. État ancien.
Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient un espace presque aussi grand que la moitié de l’Europe. On remarquait entre elles, à l’époque où je veux reporter l’attention du lecteur, des ressemblances et des différences qu’il faut signaler.
Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l’Amérique du Nord au moment où les Européens entrèrent en contact avec elles avaient un état social analogue ; toutes
– 394 – vivaient particulièrement de la chasse. L’agriculture ne leur était cependant point inconnue, mais aucun d’eux n’était encore arrivé à tirer des fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de subsistance. Toutes les relations s’accordent sur ce point. Autour de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de maïs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque année le propriétaire quittait cette résidence et partait, soit seul, soit accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la chasse.
« En mars et avril, dit le capitaine Smith 149, qui écrivait en 1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent principalement de leur pêche. ils mangent des dindons sauvages, des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs, vivant principalement de glands, de noisettes et de poissons ; pour améliorer ce régime, ils ont soin de se diviser en petites troupes, se nourrissent de poissons, de bêtes sauvages, de crabes, d’huîtres, de tortues. À l’époque de leur chasse, ils quittent leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares ; ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts, à la source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en général au nombre de deux ou trois cents. »
Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un langage analogue.
Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par hasard et par exception, mais, en examinant l’ensemble de leurs habitudes, on peut dire qu’ils formaient des nations de chasseurs ; toutes les remarques qu’on peut faire sur les peuples chasseurs leur étaient applicables.
149 The general History of Virginia and New-England, by captain John Smith, imprimée à Londres en 1627.
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Chez eux, l’esprit national avait pour objet bien plus les hommes que la terre. Le patriotisme s’attachait aux coutumes, aux traditions, peu au sol, ou plutôt il ne se liait au sol que par des souvenirs. Le sauvage tenait à la contrée qui l’avait vu naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu, par l’idée de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu’une nation indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements de ses aïeux de respects extraordinaires. Lorsqu’elle était obligée d’émigrer, elle ne manquait point de les recueillir avec soin ; elle les renfermait dans des peaux ; et, après les avoir chargés sur leurs épaules, les hommes s’éloignaient sans regrets : ils emportaient avec eux toute la patrie. « Dans chaque
village, dit Lawson 150, en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une belle cabane qui est élevée aux dépens du public et entretenue avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d’entre les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu’on a revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le voir profaner. »
Lorsqu’une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un autre, elle ne manque jamais d’emporter avec elle ces ossements. « De nos jours encore, où l’amour de la patrie s’éteint chez les Indiens comme tout le reste, la première réponse que fait un Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au gouvernement fédéral, est celle-ci : – « Nous ne vendrons pas le lieu où repose la cendre de nos aïeux. »
L’esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en quelque sorte racine dans les mêmes champs qui portent ses moissons, cet esprit n’existait chez aucune des nations de l’Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi les voit-
150 V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à Londres en 1718.
– 396 – on changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir.
Les Européens n’ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades sauvages dans l’Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du lieu qu’elle occupait au moment de la découverte. Les Natchez croyaient que leurs pères étaient venus du Mexique ; les Iroquois se souvenaient d’avoir jadis traversé le Mississipi. On voit, dans Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes qui se trouvaient originairement placées aux environs du territoire occupé par la confédération iroquoise, avaient cru devoir transporter leur domicile au-delà vers le nord et l’ouest.
C’est à cette cause qu’il faut attribuer la facilité qu’ont trouvée et que trouvent encore les Européens à se fixer sur le territoire de ces sauvages. L’intérêt particulier n’en défend aucune partie, et le corps de la nation ne découvre pas du premier abord quel tort peut lui causer un petit nombre d’étrangers qui viennent s’établir au milieu de champs déserts, et qui parviennent à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne cherchent pas à obtenir. C’est ce qui faisait dire à M. Bell, dans un rapport au congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, no 227) : « Avant l’arrivée des Européens, il ne paraît pas que les sauvages eussent conçu l’idée que la terre pouvait être l’objet d’un marché. » Et, si l’on parcourt l’histoire de nos premiers établissements, on découvre que les naturels n’ont, pour ainsi dire, jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand ils s’étaient assurés que ces derniers ne venaient point avec des intentions hostiles.
Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui l’avaient adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne connaissant point la richesse immobilière, ne tirant de la terre qu’une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le travail pénible de la culture aux femmes et aux
– 397 – enfants, et réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le propre de la chasse.
»Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle – Angleterre, sont principalement occupés de la chasse. » (page 240)
Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie : « Les hommes consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et autres exercices virils, regardant comme une honte d’être vus s’occupant des soins propres aux femmes ; d’où il arrive que les femmes sont souvent surchargées de travaux, et les hommes oisifs. Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire les nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le récoltent. »
« Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent les champs, les hommes vont à la chasse. » – « Les Indiens ne travaillent jamais, » dit Lawson, à propos des indigènes de la Caroline (page 174). De là une liaison intime que le temps n’a pu détruire, entre les idées de travail sédentaire, et particulièrement de la culture de la terre, et les idées de faiblesse, de dépendance, d’obéissance, d’infériorité. Aussi les premiers Européens qui abordèrent sur les côtes de l’Amérique du Nord trouvèrent-ils établie chez tous les sauvages cette opinion, que le travail de la terre doit être abandonné aux femmes, aux enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les seuls soins dignes d’un homme ; opinion qui, se retrouvant en même temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait prendre naissance que dans un état social commun à toutes. N’étant pas attaché à un lieu plus qu’à un autre par la possession et la culture de la terre, errant une partie de l’année à la suite des bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l’Indien de l’Amérique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le résultat des expériences individuelles, lier entre elles les conséquences de faits analogues
– 398 – et en faire un corps de principes et d’idées générales, en un mot créer ce qu’on appelle les sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de donner à aucune entreprise un grand degré de réflexion et de suite : il s’opposait à plus forte raison à ce que plusieurs générations s’occupassent des mêmes objets, et se transmissent les unes aux autres le résultat de leurs recherches. L’humanité était déjà vieille, l’homme était toujours jeune, et la civilisation n’avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les nations indiennes devaient donc présenter le spectacle de peuples encore peu avancés dans la voie du progrès intellectuel ; non parce qu’elles habitaient l’Amérique au lieu de l’Europe, ou parce qu’elles étaient rouges et non blanches ; mais par la raison que toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la civilisation que de certains développements. Aucune des nations du continent de l’Amérique du Nord n’avait inventé l’écriture, quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui, jusqu’à un certain point, pouvaient en tenir lieu.
« Ces Indiens, dit Beverley 151 (ceux de la Virginie), n’ont aucune sorte de lettres ; mais quand ils ont quelque chose à se communiquer, ils y emploient une espèce d’hiéroglyphes, ou de figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou autres choses propres à faire comprendre leurs différentes pensées. » Lahontan dit la même chose des Iroquois : il donne même le modèle du récit d’une expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page 191.
Aucune de ces nations n’avait découvert les métaux, ni le secret de les travailler. « Avant l’arrivée des Anglais, dit Beverley en parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient ni le fer ni l’acier. »
151 Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700. V. p. 258.
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La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent. Les sciences les plus nécessaires, l’art d’élever des maisons, de faire des canots, de fabriquer des vêtements, n’avaient point dépassé parmi eux les limites que peuvent atteindre l’industrie et les efforts d’un homme isolé ou d’une génération.
« Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour vêtement des peaux de bêtes qu’ils portent avec le poil durant l’hiver, et dépouillées de poil pendant l’été : les principaux d’entre eux s’enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont souvent brodés avec des grains de cuivre ; plusieurs sont peints. Les maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux : elles sont composées de jeunes arbres pliés et attachés ensemble : on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l’écorce d’arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer ; mais il y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient faits avec plus de grandeur et plus d’art. Le même Smith parle, page 37, d’une maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de ce palais est de cinquante à soixante aunes (yards). De grossières statues occupent ses quatre coins. « Les maisons des Iroquois, dit William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichés en terre, et couverts d’écorce d’arbres, au haut desquels on laisse une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se trouve un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort carré, sans bastions, et simplement entouré de palissades. »
Les sentiments n’ont pas besoin pour se développer du même travail successif que les idées. L’état social des chasseurs exerce cependant une influence sinon pareille, du moins aussi inévitables sur l’âme des hommes qui l’ont admis que sur leur esprit.
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Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur développement, demandent de l’oisiveté, du temps, de la tranquillité, l’usage du superflu, l’habitude d’une vie intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à des peuples chasseurs comme les Américains du Nord.
L’amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle et immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand rôle dans la vie des hommes policés, ne venait presque jamais troubler l’existence du sauvage. « Les Indiens dit Lahontan, t. II, p. 131, n’ont jamais connu ce que nous appelons l’amour ; ils aiment si tranquillement qu’on pourrait appeler leur amour une simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie. » – « Les sauvages, dit-il encore, n’aiment que la guerre et la chasse, ils ne se marient qu’à trente ans, parce qu’ils croient que le commerce des femmes les énerve de telle sorte, qu’ils n’ont plus la même force pour faire de longues courses et courir après leurs ennemis. »
Il existe d’autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels au cœur humain, qu’on les retrouve toujours quelle que soit la position que l’homme occupe. Ces derniers se montrent d’autant plus énergiques qu’ils sont en plus petit nombre ; d’autant plus violents que l’esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse pas par le doute les mouvements du cœur et l’action in de la volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord un degré d’intensité inconnu aux nations civilisées de l’ancien monde. La colère, la vengeance, l’orgueil, le patriotisme, se montrent là sous des formes terribles qu’ils n’avaient point revêtues ailleurs.
L’état social faisait également naître chez les tribus indiennes un certain nombre de vices et de vertus qu’on retrouvait à un degré plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient alors le littoral du continent.
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Les Indiens de l’Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il était donc rare de rencontrer chez eux ces passions viles que fait naître la cupidité ! Le vol y était presque inconnu ! « Le vol, dit Lawson, p. 178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens. » « Les sauvages, dit Lahontan, t. II, p. 133, n’ayant ni tien ni mien, ni supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis particuliers ne sont pas à craindre parmi eux, ce qui fait que leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour. »
C’était bien moins l’ambition qui allumait la guerre au sein des tribus indiennes que la colère et la vengeance. « Il est rare, dit John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des terres ou acquérir des biens. »
Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le besoin, parce qu’ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux mêmes misères.
« Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que nous pour eux : ils nous fournissent des vivres quand nous nous trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de faim à notre porte. »
« Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très charitables les uns envers les autres. Lorsque l’un d’eux a éprouvé quelque grande perte, on fait un festin, après lequel un des convives, prenant la parole, fait connaître à l’assemblée que, la maison d’un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont été détruites. Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte d’offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La même assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une cabane ou de fabriquer un canot. »
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Parmi eux l’hospitalité était en grand honneur, et ils ne manquaient point de l’exercer. « Les sauvages reçoivent volontiers les étrangers, » dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois. « Lorsqu’un étranger s’approche d’un village, dit Beverley, p. 256, le chef va au devant de lui et le prie de s’asseoir sur des nattes qu’on a soin d’apporter. On fume, on discourt quelque temps ; on entre ensuite dans le village : là on lave les pieds à l’étranger et on lui donne un repas ; si l’étranger est un homme de grande distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa couche. Ces dernières croiraient manquer à l’hospitalité si elles opposaient la moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles ne se croient nullement déshonorées en y cédant. »
Aucune des peuplades de l’Amérique du Nord ne menant une existence sédentaire, toutes ignoraient l’art de donner par l’écriture une forme certaine et durable à la pensée. On ne connaissait point parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles n’avaient point de législation écrite, mais les rapports des hommes entre eux n’y étaient soumis à aucune règle uniforme et stable, émanée de la volonté législative de la société.
Ces sauvages n’étaient pourtant point aussi barbares qu’on le pourrait croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s’exprime pas par les lois, elle s’exerce indirectement par les mœurs. Quand les mœurs sont bien établies, on voit se former une sorte de civilisation au milieu de la barbarie, et la société se fonder parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que le lien social n’existait pas.
J’ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J’ai fait remarquer le culte patriotique qu’ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux. Ce n’était point le seul usage qui liât entre elles les
– 403 – générations en dépit des habitudes errantes et de l’ignorance de ces peuples.
« Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume d’élever des espèces d’autels de pierre dans les lieux où quelque grand événement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu’une de ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter à quelle occasion elle a été placée en cet endroit, et ils ont soin de faire passer la connaissance de ces mêmes faits d’âge en âge.
« Lorsqu’un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p. 180, après que l’enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre commence à faire l’éloge du mort ; ils disent combien il était brave, fort et adroit ; ils racontent quel nombre d’ennemis il a tués ou ramenés captifs ; ils assurent que c’était un grand chasseur, qu’il aimait avec ardeur son pays ; ils passent ensuite à l’énumération de ses richesses ; ils disent combien le mort avait de femmes et d’enfants, quelles étaient ses armes… Après avoir ainsi célébré les louanges de celui qui n’est plus, l’orateur s’adresse à l’assemblée : « C’est à vous, dit-il, de remplacer celui que nous avons perdu en imitant ses exemples ; en agissant ainsi, vous êtes assurés d’aller le rejoindre dans la patrie des âmes où vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes toujours belles et jeunes, où la faim, le froid, la fatigue, ne vous atteindront jamais ». Ayant ainsi parlé, il raconte quelques histoires qui se conservent d’une manière traditionnelle dans la nation ; il rappelle que, dans telle année, la guerre s’alluma et que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se distinguèrent alors.
Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les Indiens, l’âge et les liens du sang exerçaient un salutaire contrôle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui ont écrit sur l’Amérique du Nord nous parlent de l’influence
– 404 – qu’obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait alors d’une grande autorité.
Parlant de l’éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312 : « Comme dès leur plus tendre enfance on les menace du vieillard s’ils sont mutins ou s’ils font quelque malice, ce qui est rare, ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent longtemps, et, quoiqu’ils n’aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls, on en a vu qui étaient tout-à-fait gris se lasser de vivre ne pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d’autre maladie ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu’il fallait les porter hors de la cabane pour prendre l’air ou pour ce qui leur était d’autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces vieillards. Le respect que l’on a pour eux est si grand dans leur famille qu’ils sont regardés comme juges : leurs conseils sont des arrêts. Un vieillard, chef d’une famille, est appelé père par tous les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et arrière neveux. Les naturels disent souvent qu’un tel est leur père : c’est le chef de la famille ; et, quand ils veulent parler de leur propre père, ils disent qu’un tel est leur vrai père. » Voir l’Histoire de la Louisiane, par Dupratz.
Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence. On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie accompagnaient un traité d’un certain nombre de cérémonies propres à graver dans tous les esprits le souvenir de l’engagement mutuel qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que j’ai déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et de l’amitié, le calumet, qui, dans tous les déserts de l’Amérique du Nord, servait d’introduction à l’étranger et même de sauvegarde aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de découvertes chez les nations établies sur les confluents du Mississipi, avait attaché le calumet à la proue
– 405 – de son canot, et il voguait paisiblement parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves.
Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près le même. La femme était bien plus la servante que la compagne de l’homme. La société n’avait point donné au mariage le caractère durable et sacré dont la plupart des peuples policés et sédentaires l’ont revêtu. La polygamie était permise ou tolérée par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme occupait la position d’un être inférieur. « Les femmes, dit John Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l’un des rois du Sud, est à table, ses femmes le servent : l’une lui apporte de l’eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan, ajoute le même auteur, a autant de femmes qu’il en désire. » « À la moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur femme, et en prendre une autre. » (V. p. 35).
Quant aux mœurs proprement dites, il est difficile de se faire une idée exacte de ce qu’elles étaient chez ces peuples, à l’époque dont nous parlons.
Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui écrivait à la même époque, croit à la vertu de ces mêmes sauvages, et assure que parmi elles l’infidélité conjugale passait pour un crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que les Iroquoises étaient fort dissolues ; et Lahontan, tout en reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant d’avoir pris un époux, assure qu’elles respectent avec le plus grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l’ont formé (V. p. 80).
Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces sauvages, il est facile de reconnaître un certain nombre d’idées
– 406 – simples et vraies, qui se trouvaient chez les différentes peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un Être suprême, immatériel, qu’ils appelaient le Grand-Esprit ; ils le croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses, auteur de tout bien. À côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir malfaisant auquel une partie de la destinée des hommes était abandonnée, et ils lui adressaient des prières, qu’inspirait la peur et non l’amour.
« Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes influences se répandent sur la terre. Son excellence est inconcevable ; il possède tout le bonheur possible : sa durée est éternelle, ses perfections sans bornes ; il jouit d’une tranquillité et d’une indolence éternelles. Je leur demandai alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu de s’adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu’à la vérité Dieu était le dispensateur de tous les biens, mais qu’il les répandait indifféremment sur tous les hommes ; que Dieu ne s’embarrasse point d’eux, et ne se met point en peine de ce qu’ils ont, mais qu’il les abandonne à leur libre arbitre, et leur permet de se procurer le plus qu’ils peuvent des biens qui découlent de sa libéralité ; qu’il était par conséquent inutile de le craindre et de l’adorer ; au lieu que, s’ils n’apaisaient pas le méchant esprit, il leur enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur enverrait la guerre, la peste, la famine ; car ce méchant esprit est toujours occupé des affaires des hommes. »
Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient l’immortalité de l’âme ; tous admettaient le dogme social des peines et des récompenses dans l’autre monde ; mais, chez aucun de ces peuples, l’imagination n’était allée au-delà d’un paradis et d’un enfer tout matériels.
– 407 –
« Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes vertueux iront, après la mort, dans le pays des esprits ; que là ils n’éprouveront ni faim, ni froid, ni fatigue ; qu’ils auront toujours à leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le gibier y sera inépuisable : les méchants, au contraire, ceux qui pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches, mauvais chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à la nation, ceux-là ne trouveront, dans l’autre monde, que la faim, l’inquiétude, le froid ; ils ne rencontreront que de vieilles femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects. »
« Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer tout matériels : d’un côté, un beau climat, du gibier, de belles jeunes filles ; de l’autre, des marais puants, des serpents et de vieilles femmes. »
Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a pu l’apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent les Européens en arrivant sur les rivages de l’Amérique du Nord. Il existait cependant entre ces peuples des différences qu’il s’agit maintenant de signaler.
Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement : on voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d’un état social barbare, un spectacle analogue à celui qui s’était présenté dans l’autre hémisphère, chez des peuples dont l’état social était différent, et la civilisation avancée. Au nord du continent régnait la liberté ; au sud, la servitude, si l’on doit appeler servitude l’espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionné l’art de gouverner des sujets ; au nord, la science de se gouverner soi-même. Les Européens trouvèrent établis dans la Géorgie, la Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y trouvèrent des pouvoirs politiques qui, se
– 408 – combinant avec art à des autorités religieuses, formaient des théocraties absolues.
« Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des Virginiens, soient très barbares, ils ont cependant un gouvernement ; et ces peuples, par l’obéissance qu’ils témoignent à leurs magistrats, se montrent supérieurs à beaucoup de nations civilisées. La forme de leur société est monarchique : un seul commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs. Leur chef actuel se nomme Powahatan ; il tient une partie de ses domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains de verre… Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne l’estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs intérieurs, qu’on nomme Werowances, sont tenus de gouverner d’après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut de peaux, de dindons sauvages et de maïs. » Smith raconte en ces termes une audience solennelle qu’il reçut de Powahatan : « Le roi était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un coussin de cuir brodé d’une manière sauvage, avec des perles et des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu’un manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées vingt de ses concubines ; elles avaient la tête et les épaules peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant ces femmes étaient assis les principaux de la nation ; quatre ou cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé, sous peine de mort, de nous traiter avec respect. » Du reste, ce même prince, qui disposait d’une manière si absolue de ses sujets, et qui aimait à se montrer entouré d’une grandeur si sauvage ; ce même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins, faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces contrastes se rencontreront toujours chez les
– 409 – peuples qui, sans avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l’autorité absolue d’un chef.
« Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés entre eux. Cinquante et jusqu’à cinq cents familles se réunissent dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume. Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes ; mais, en pareil cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d’elles. Ce dernier est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie tribut au roi. »
« Ces Indiens ont deux titres d’honneur, dit le même Beverley ; ils appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et werowance le chef militaire. »
J’ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au pouvoir et l’appuyait. C’est là un fait qui se retrouve chez tous les peuples méridionaux, qu’ils soient civilisés ou barbares. Chez les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment plus arrêtées qu’au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la population. En étudiant les auteurs que j’ai déjà cités, on voit que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts. « Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en parlant d’un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y entrer. »
« Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et nuit. » « Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres. »
Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage s’établissait principalement au moyen d’une sorte d’initiation
– 410 – dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes un peu différents. « Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier, page 284, le gouverneur de la ville fait choix d’un certain nombre de jeunes gens qui sont l’élite de la population. Les prêtres les conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps de leur raison. Lorsqu’ils reviennent à leur état naturel, ils ont oublié ou feignent d’avoir oublié tout ce qu’ils avaient su précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu’ils emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises impressions de l’enfance. Ils soutiennent qu’ensuite ils sont plus en état d’administrer équitablement la justice, sans avoir aucun égard à l’amitié et au parentage. »
Mais c’est au sein de la grande nation des Natchez que l’autorité civile et le pouvoir religieux s’étaient le mieux unis et avaient combiné le plus savamment leurs efforts.
Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et théocratique.
« Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite soumission à leur souverain, que l’autorité qu’ils exercent sur eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu’à celui des premiers empereurs ottomans ; il est, comme eux, maître absolu des biens et de la vie des sujets ; il en dispose à son gré ; sa volonté est sa raison. » (V. t. II, p. 352.)
Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d’une source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à Dupratz cette origine : « Il y a un très-grand nombre d’années qu’il parut parmi nous un homme avec sa
– 411 – femme qui descendit du soleil. Ce n’est pas que nous crussions qu’il était fils du soleil, ni que le soleil eût une femme dont il naquit des enfants ; mais lorsqu’on les vit l’un et l’autre, ils étaient encore si brillants que l’on n’eut point de peine à croire qu’ils venaient du soleil. Cet homme nous dit qu’ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas bien, que nous n’avions pas de maître, que chacun de nous se croyait assez d’esprit pour gouverner les autres dans le temps qu’il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti de descendre pour nous apprendre à mieux vivre… Les vieillards s’assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme avait tant d’esprit que de leur enseigner ce qui était bon à faire, il fallait le reconnaître pour souverain. » (V. Dupratz, p. 333.)
Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain, commença par établir dans sa famille l’hérédité de la puissance. (V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu’on bâtît un temple dans lequel les seuls princes et princesses (c’est-à-dire les soleils et soleilles) auraient droit d’entrer pour parler à l’esprit ; que dans ce temple on conservât éternellement un feu qu’il avait fait descendre du soleil ; et que l’on choisît dans la nation huit hommes sages pour le garder et l’entretenir nuit et jour. La négligence dans l’accomplissement de ce devoir, fut punie de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une sorte de sacerdoce.
Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l’élite de ses membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en fils. On peut dire que la société s’y
– 412 – gouvernait elle-même. Parmi les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois ; c’était sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud. Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus environnantes.
L’état social des Iroquois était le même que celui de toutes les nations du continent ; comme celles-ci, ils formaient un peuple de chasseurs ; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts ; ainsi qu’elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les mœurs, et non par les lois ; ils présentaient donc les traits principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris tout ce qu’elle peut présenter de remarquable ; sans se rapprocher en rien des Européens, ils différaient des autres nations du continent américain ; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde.
J’ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur ; cependant leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de l’Amérique du Nord ; leurs villages se composaient de cabanes plus solides et mieux faites que celles que les Européens avaient rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. « Les peuples auxquels nous avons donné le nom d’Iroquois, dit Charlevoix, p. 421, t. I, s’appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c’est-à-dire faiseurs de cabanes, parce qu’ils les bâtissent beaucoup plus solides que la plupart des sauvages. » Le grand nombre des esclaves qu’ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre en culture plus de terre que leurs voisins ; la fertilité de leur sol leur fournissait d’abondantes moissons ; et ils apprirent bientôt des Européens l’art d’élever des troupeaux. « Arrivés dans le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper le blé d’Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages des chevaux, des bœufs, de la volaille et quantité de cochons. »
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Quoiqu’ils n’eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs, les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du continent ; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur théorie sociale plus savante.
Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d’Iroquois formaient une confédération de six nations distinctes ; chacune de ces peuplades veillait à ses propres affaires ; tous les ans, les députés nommés par chacune d’elles se réunissaient dans un même lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs exploits distinguaient de leurs concitoyens.
« Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations, à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s’envoient réciproquement des députés pour faire le festin d’union et fumer le grand calumet des Cinq Nations. » – C’est de ce même peuple que William Smith dit : « Quoiqu’on ne doive point attendre de police régulière pour le maintien de l’harmonie au dedans, et la défense de l’État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle, il y en a cependant peut-être plus qu’on ne pense… Toutes leurs affaires, relatives tant à la paix qu’à la guerre, sont régies par leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits et par son zèle pour le bien public est sûr d’être estimé de ses compatriotes, de primer dans les conseils, et d’exécuter le plan concerté pour l’avantage de sa patrie : quiconque possède ces qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n’y a point d’autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu’on ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques-uns l’ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement : il est vrai qu’on
– 414 – respecte un fils en faveur des services de son père, mais s’il n’a aucun mérite personnel, il n’a jamais part au gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s’il voulait s’en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par les principes de vertu qu’on a soin de leur inspirer, imitent les exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et c’est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui s’élèvent en plein conseil, et, quoiqu’ils n’aient point d’officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que d’obéir à leurs décrets, de peur de s’attirer le mépris public… La condition de ce peuple le met à l’abri des factions qui ne sont que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un homme formerait-il un parti, puisqu’il n’a ni honneurs, ni richesses, ni autorité à accorder ? Toutes les affaires qui concernent l’intérêt public sont réglées dans l’assemblée générale des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément dans les cas improvisés ; mais la ligue
n’a lieu qu’autant que le peuple y consent. » 152
L’organisation fédérative qu’avaient adoptée les Iroquois, le gouvernement régulier et libre auquel ils s’étaient soumis, leur assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus grande encore.
Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse et la guerre comme les seuls travaux dignes d’un homme ; les Iroquois étaient plus imbus qu’aucun autre peuple de cette opinion. « Il n’y a peut-être pas de nation au monde, dit William Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la
152 V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith, 2e partie.
– 415 – vraie gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont entièrement dévouées à la guerre : il n’y a rien qu’on ne mette en usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les mœurs héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares. « Lorsqu’un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour avant de rentrer au village, deux hérauts s’avancent, et, lorsqu’ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise : dans le premier cas, le village s’assemble et l’on prépare un festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites : ils sont précédés d’un homme qui porte, au bout d’une longue perche, un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu’ils ont tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s’est passé : tous l’écoutent avec la plus grande attention, et ce récit est terminé par une danse sauvage. »
« Une troupe d’Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire la guerre à l’un des peuples qui habitent le long des rives de ce fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er ; une troupe de Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse rencontra ces Iroquois près d’une petite île qui a été nommée depuis, à cause de l’événement, l’lle-aux-Rencontres. Les deux peuples ne s’étaient jamais vus. Qui êtes-vous ? crièrent les Iroquois. – Nadouessi, répondirent les autres. – Où allez-vous ? repartirent les Iroquois. – À la chasse aux bœufs, dirent les Nadouessi : mais, vous, quel est votre but ? – Nous, nous allons à la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. – Eh bien ! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n’allez pas plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d’un côté de l’île et donnèrent tête baissée l’un dans l’autre. »
Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque jour un goût prononcé pour l’indépendance ; mais les
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Européens n’ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier pour la liberté que n’en témoignèrent ces sauvages.
« Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en aucune manière le terme de dépendance : ils ne peuvent même pas supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains qui ne relèvent d’autre maître que de Dieu seul, qu’ils nomment le Grand-Esprit. »
– En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu’il représentait leur prince légitime, leur orateur répondit : Ononthio (le Français) est mon père ; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je l’ai bien voulu : ni l’un ni l’autre n’est mon maître ; celui qui a fait le monde m’a donné la terre que j’occupe ; je suis libre. J’ai du respect pour tous deux ; mais nul n’a le droit de me commander. (Charlevoix, vol. II, page 317.)
La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l’organe de leur orateur : Nous sommes nés libres ; nous ne dépendons ni d’Ononthio ni de Corlar ; nous pouvons aller où bon nous semble, mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu’il nous plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels. (William Smith, page 170.)
Vivant au milieu d’un loisir aristocratique ou livré aux travaux mêlés de gloire qu’exigent la chasse et la guerre, le sauvage conçoit une idée superbe de lui-même ; mais il ne montra jamais d’orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur cabane d’écorce et dans la misère de leurs bois. « En 1682, le gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281,
– 417 – ceux-ci lui firent dire qu’ils exigeaient qu’il vînt en faire lui-même la négociation dans leur pays. »
L’amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la nature sauvage ; mais les Iroquois portèrent cette passion à des excès jusque-là inconnus dans l’histoire des hommes.
Presque toutes les nations indiennes de l’Amérique du Nord avaient l’habitude de brûler leurs prisonniers de guerre ; mais les Indiens dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu’à des raffinements que l’imagination peut à peine concevoir.
En l’année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français s’étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans l’île de MontRéal, et s’y livrèrent à des cruautés effroyables : ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le fruit qu’elles portaient ; ils mirent des enfants tout vivants à la broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire rôtir ; ils inventèrent quantité d’autres supplices inouïs, et deux cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en moins d’une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix, page 404.)
Lorsqu’un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l’un des siens à la guerre, celle-ci, avant d’ordonner le supplice, commence par invoquer l’ombre de celui dont elle veut venger la mort : « Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée ; je te prépare un festin : bois à longs traits de cette boisson qui va être versée pour toi ! reçois le sacrifice que je te fais en immolant ce guerrier ; il sera brûlé et mis dans la chaudière ; on lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure, on boira dans son crâne ; ne fais donc plus de plaintes, tu seras parfaitement satisfaite. » (Charlevoix, page 364.)
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En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les créatures, quelquefois elle est sujette à d’admirables retours qui semblent élever l’homme au-dessus de lui-même : ces mêmes Iroquois n’étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur douceur, leur grandeur d’âme et leur courage, que par leurs fureurs ; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage comme ses vices.
En 1787, un certain nombre d’Iroquois furent pris par les Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan, qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier d’apporter des adoucissements à son sort ; mais le sauvage répondit qu’il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux que ses camarades : Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu’on exerce sur nous.
En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu’on pût traiter avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du rendez-vous qu’on les chargea de fers, et on les envoya en France sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à quelle trahison on l’avait fait servir d’instrument, était resté parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et, après lui avoir exposé le fait avec toute l’énergie dont on est capable dans le premier mouvement d’une juste indignation, lorsqu’il s’attendait à éprouver les plus funestes effets de la fureur qu’il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit Charlevoix : « Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter en ennemi ; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te connaissons trop pour ne pas être
– 419 – persuadés que ton cœur n’a point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d’un crime dont nous te croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d’avoir été l’instrument : il n’est pourtant pas à propos que tu restes ici ; tout le monde ne t’y rendrait peut-être pas la même justice que nous ; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu’un perfide qui a livré nos chefs à un rude et indigne esclavage, et elle n’écoutera que sa fureur, à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire. » (Charlevoix, vol. II, page 345.)
Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte : ceux-là n’ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs que les autres à se plaindre de leur barbarie.
« Dès qu’un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page 363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence à lui ôter ses liens ; on fait ensuite chauffer de l’eau pour le laver ou panser ses plaies. On n’omet rien pour lui faire oublier les maux qu’il a soufferts : on lui donne à manger, on l’habille proprement ; en un mot, on ne ferait pas plus pour l’enfant de la maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c’est ainsi qu’on s’exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu’il remplace, et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes les obligations. »
Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des scènes d’une inconcevable douceur ; mélange inouï que le cœur de ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. « Avant d’immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix,
– 420 – volume V, page 364, on leur fait faire la meilleure chère qu’il est possible ; on ne leur parle qu’avec amitié ; on leur donne les noms de fils, de frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur mort apaiser les mânes ; on leur abandonne même quelquefois des filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux derniers excès de la fureur.
Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et savent braver la douleur ; mais les Iroquois poussèrent le mépris de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une tranquillité stoïque une sorte d’insouciance héroïque dont l’antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J’ai dit que les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d’horribles tourments ; mais je renonce à peindre ceux qu’on leur faisait endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu’ils faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer. Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français, s’accordent sur ce point ; tous citent des exemples nombreux à l’appui de leurs paroles.
« En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir incendié leurs villages ; on ne put s’emparer que d’un vieillard âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n’avait pu fuir ou ne l’avait pas voulu ; car il paraît qu’il attendait la mort avec la même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise de Rome par les Gaulois. On l’abandonna aux Indiens nos alliés. Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes acharnés autour d’un vieillard décrépit, auquel ils ne purent arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu’il vécut, de reprocher aux Indiens de s’être rendus les esclaves des Français, dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par
– 421 – compassion, quelqu’un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l’achever. Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie ; tu aurais eu plus de temps pour apprendre à mourir en homme. » William Smith raconte presque de la même manière le même événement, p. 201
Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu’en 1692, deux Iroquois ayant été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et firent jeter un couteau dans la prison. L’un des deux prisonniers se le plongea dans le sein et mourut aussitôt ; quelques jeunes Hurons, étant venus chercher l’autre, le conduisirent près de la ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d’indifférence, dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n’aurait fait s’il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa de chanter qu’il était guerrier, brave et intrépide ; que le genre de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage, qu’il n’y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri ; que son camarade avait été un poltron de s’être tué par la crainte des tourments ; et qu’enfin s’il était brûlé, il avait la consolation d’avoir fait le même traitement à beaucoup de Français et de Hurons. Tout ce qu’il disait était vrai, poursuit Lahontan, surtout à l’égard de son courage, car je puis vous jurer avec toute vérité qu’il ne jeta ni larmes ni soupirs ; au contraire, pendant qu’il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent l’espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter. »
Ce n’est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient les Iroquois redoutables à leurs voisins ; ils avaient d’autres causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient l’Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le plus de suite dans leurs desseins et le plus d’astuce dans leur politique. Nul autre peuple ne possédait au même
– 422 – degré l’esprit de conquête et l’éloquence guerrière. Tous les auteurs que j’ai déjà cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage : « Les Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l’éloquence et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la méthode et ne les choque plus qu’un discours irrégulier, parce qu’on a de la peine à s’en ressouvenir. Ils s’énoncent en peu de mots et font un grand usage des métaphores. » « Je ne crois point, dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces barbares m’accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une élévation, un pathétique et une énergie qu’ils n’ont point… On rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait leurs pères. » On trouve dans l’ouvrage de M. Schoolcraft, page 245, le récit suivant : « Lorsqu’en 1811 un conseil d’Indiens et d’Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash), Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s’asseoir. Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États-Unis, s’apercevant de cette circonstance, s’empressa de lui faire porter une chaise en l’invitant à s’asseoir. – Votre père, lui dit l’interprète, vous prie de prendre cette chaise. – Mon père ! répliqua le fier Indien ; le soleil est mon père ; ma mère, c’est la terre, et c’est sur son sein que je me reposerai. – En prononçant ces mots, il s’assit par terre à la manière des Indiens. »
Avec tous ces avantages, il ne faut pas s’étonner de la prépondérance qu’exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le seul plaisir et le seul soin ; qui sacrifiait chaque année, sur les champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans cesse parmi les prisonniers qu’elle faisait et qu’elle adoptait. Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la fortune avait placées sur leurs frontières, les
– 423 – iroquois ne cessèrent, jusqu’à l’arrivée des Européens, de s’étendre en détruisant tout autour d’eux.
Je viens de peindre l’état politique et social dans lequel se trouvaient les tribus indiennes de l’Amérique du Nord, au moment où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui suivit.
À l’époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui peuplaient le continent n’avait abandonné les habitudes de chasse, et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur étaient applicables. La civilisation n’avait fait chez aucune d’elles de très grands pas ; les arts y étaient demeurés très imparfaits ; la société y était toujours dans l’enfance : cependant elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les mœurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d’état civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient aisément à vivre ; tous jouissaient d’une espèce d’abondance sauvage ; nul ne se plaignait de son sort. J’ai montré qu’au sein de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu’a présentés partout la race humaine. La plus complète égalité régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment démocratique, c’est-à-dire qu’il se prêtait également au plus rude despotisme ou à l’entière liberté. Combiné dans le Sud avec une certaine mollesse de corps et d’esprit et une certaine ardeur d’imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à l’activité, à l’énergie inquiète qu’engendre la vigueur des saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises.
Je ferme maintenant le livre de l’histoire ; je laisse cent cinquante ans s’écouler ; et, reportant mes regards vers ces mêmes sauvages dont tout à l’heure je peignais le portrait, je
– 424 – cherche à discerner les changements que leur a fait subir la marche du temps.