Marie ou L’esclavage aux États-Unis
§ III. Peut-on abolir l’esclavage des noirs aux États-unis ?
J’indiquerai encore ici une dissemblance : l’esclave, chez les anciens, servait souvent les vices du maître ; son intelligence s’exerçait à cette immoralité.
L’esclave américain n’a jamais de pareils offices à rendre ; il quitte rarement le sol, et son maître a des mœurs pures. Le nègre est stupide ; il est plus abruti que l’esclave romain, mais il est moins dépravé.
§ III. Peut-on abolir l’esclavage des noirs aux États-
unis ?
On ne saurait parler de l’esclavage sans reconnaître en même temps que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et un malheur.
La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l’imputer aux Américains de nos jours, qui l’ont reçue de leurs aïeux. Déjà même une partie de l’Union est parvenue à s’affranchir de ce fléau. Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New York, la
Pennsylvanie, n’ont plus d’esclaves 100. Maintenant l’abolition de l’esclavage pourra-t-elle s’opérer dans le Sud, de même qu’elle a eu lieu dans le Nord ?
Avant d’entrer dans l’examen de cette grande question commençons par reconnaître qu’il existe aux États-Unis une tendance générale de l’opinion vers l’affranchissement de la race noire.
Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet.
100 V. table statistique à la suite de la note.
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D’abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont universellement répandues.
Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la liberté humaine ; ces efforts des hommes religieux sont continus et infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l’esclavage peut avoir une très longue durée au sein d’une société de chrétiens. Le christianisme, c’est l’égalité morale de l’homme. Ce principe admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l’égalité sociale, qu’il paraît impossible, l’égalité sociale existant, de n’être pas conduit à l’égalité politique. Les législateurs de la Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral dont le christianisme renferme le germe ; car, dans l’un des premiers articles du code qui organise l’esclavage, ils ont eu soin de déclarer, en termes formels, que l’esclave qui recevra le
baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait 101.
On ne peut pas non plus contester que le progrès de la civilisation ne nuise chaque jour à l’esclavage. À cet égard, l’Europe même influe sur l’Amérique. L’Américain, dont l’orgueil ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la tache que l’esclavage imprime à son pays dans l’opinion des autres peuples.
Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute autre sur la société américaine pour l’exciter à l’affranchissement des noirs, c’est l’opinion qui de plus en plus se répand que les États où l’esclavage a été aboli sont plus riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend compte ; dans les États à esclaves, les hommes libres ne travaillent pas, parce que le travail, étant l’attribut de l’esclave, est avili à leurs
101 Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 3, p. 229.
– 332 – yeux. Ainsi, dans ces États, les blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En d’autres termes, la portion de la population la plus intelligente, la plus énergique, la plus capable d’enrichir le pays, demeure inerte et improductive, tandis que le travail de production est l’œuvre d’une autre portion de la population grossière, ignorante, et qui fait son travail sans cœur, parce qu’elle n’y a point d’intérêt.
J’ai plus d’une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs d’esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l’existence de l’esclavage, et faire des vœux pour sa destruction.
On ne peut donc nier qu’aux États-Unis l’opinion publique ne tende vers l’abolition complète de l’esclavage.
Mais cette abolition est-elle possible ? et comment pourrait-elle s’opérer ? Ici je dois jeter un coup d’œil sur les diverses objections qui se présentent.
Première objection. – D’abord, il est des personnes qui font de l’esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne : les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les blancs.
Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur les nègres. C’est un point sur lequel beaucoup de bons esprits sont partagés ; il me faudrait, pour l’approfondir, plus de lumières que je n’en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc que de courtes observations à cet égard.
En général, on tranche la question de supériorité à l’aide d’un seul fait : on met en présence un blanc et un nègre, et l’on dit ! « Le premier est plus intelligent que le second. » Mais il y a ici une première source d’erreur ; c’est la confusion qu’on fait de la race et de l’individu. Je suppose constant le fait de supériorité
– 333 – intellectuelle de l’Européen de nos jours : la difficulté ne sera pas résolue.
En effet, ne se peut-il pas qu’il y ait chez le nègre une intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait dégénéré par des causes accidentelles ? Lorsque, par suite d’un certain état social, la population noire est soumise pendant plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d’âge en âge, à une vie toute matérielle et destructive de l’intelligence humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui, arrivée à un certain degré, prend le caractère d’une organisation spéciale, et est considérée comme l’état naturel du nègre, quoiqu’elle n’en soit qu’une déviation ? Cette question, que je ne fais qu’indiquer, est traitée avec de grands détails dans un ouvrage en deux volumes, intitulé : Natural and physical history of man, by Richard.
Après avoir indiqué l’erreur dans laquelle on peut tomber en assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de siècles dans des voies opposées, l’une vers la perfection morale, l’autre vers l’abrutissement, j’ajouterai que la comparaison des individus entre eux n’est guère moins défectueuse. Comment, en effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu’il existe, n’a éveillé l’intelligence, le même développement de facilités qui, chez le blanc, est le fruit d’une éducation libérale et précoce ?
Du reste, cette question recevra une grande lumière de l’expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où l’esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New York et à Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs, fondées sur les mêmes principes que celles des blancs ; et j’ai trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent une aptitude au travail et une capacité égales à celles des enfants blancs. On a cru longtemps, aux États-Unis, que les
– 334 – nègres n’avaient pas même l’esprit suffisant pour faire le négoce ; cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord, un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de grandes fortunes commerciales. Longtemps même on pensa que le nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l’intelligence et de l’adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c’était une erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des métiers travaillent tout aussi bien que les blancs.
La question de supériorité des blancs sur les nègres n’est donc pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence qu’on en tire ? Faudrait-il, parce qu’on reconnaîtrait à l’homme d’Europe un degré d’intelligence de plus qu’à l’Africain, en conclure que le second est destiné par la nature à servir le premier ? mais où mènerait une pareille théorie ?
Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales : tout être moins éclairé sera-t-il l’esclave de celui qui aura plus de lumières ? Et qui déterminera le degré des intelligences ?… Non, la valeur morale de l’homme n’est pas tout entière dans l’esprit ; elle est surtout dans l’âme. Après avoir prouvé que le nègre comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu’il sent moins vivement que celui-ci ; qu’il est moins capable de générosité, de sacrifices, de vertu.
Une pareille théorie ne soutient pas l’examen. Si on l’applique aux blancs entre eux, elle semble ridicule ; restreinte aux nègres, elle est plus odieuse, parce qu’elle comprend toute une race d’hommes qu’elle atteint en masse de la plus affreuse des misères.
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Il faut donc écarter cette première objection.
Seconde objection. – Mais d’autres disent : « Nous avons besoin de nègres pour cultiver nos terres ; les hommes d’Afrique peuvent seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes travaux de la culture ; puisque nous ne pouvons nous passer d’esclaves, il faut bien conserver l’esclavage. »
Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit, réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays, s’il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être cultivés que par des nègres.
Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande divergence d’opinion. Il est bien certain qu’à mesure que les blancs se rapprochent du tropique, les travaux exécutés par eux sous le soleil d’été deviennent dangereux. Mais quelle est l’étendue de ce péril ? L’habitude le ferait-elle disparaître ? À quel degré de latitude commence-t-il ? est-ce à la Virginie ou à la Louisiane ? au 4e ou au 31e degré ?
Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien des solutions contradictoires. En parcourant les États du Sud, j’ai souvent entendu dire que si l’esclavage des noirs était aboli, c’en était fait de la richesse agricole des contrées méridionales.
Cependant il se passe aujourd’hui même dans le Maryland un fait qui est propre à ébranler la foi trop grande qu’on ajouterait à de pareilles assertions.
Le Maryland, État à esclaves, est situé entre les 38e et 39e degrés de latitude ; il tient le milieu entre les États du Nord, où il n’existe que des hommes libres, et ceux du Sud, où l’esclavage est en vigueur. Or c’était, il y a peu d’années encore, une opinion
– 336 – universelle dans le Maryland que le travail des nègres y était indispensable à la culture du sol ; et l’on eût étouffé la voix de quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à l’époque où je traversai ce pays (octobre 1831) l’opinion avait déjà entièrement changé sur ce point. Je ne puis mieux faire connaître cette révolution dans l’esprit public qu’en rapportant textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d’un caractère élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine.
« Il n’est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire maintenant l’abolition de l’esclavage aussi franchement qu’il en voulait jadis le maintien.
« Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun inconvénient aux travaux agricoles, qu’on croyait ne pouvoir être faits que par des nègres.
« Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d’ouvriers libres et de cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le Maryland, et alors nous sommes arrivés à une autre démonstration non moins importante : c’est qu’aussitôt qu’il y a concurrence de travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui travaille pour lui, ou l’ouvrier libre qui travaille pour un autre, moyennant salaire, produisent moitié plus que l’esclave travaillant pour son maître sans intérêt personnel. Il en résulte que les valeurs créées par un travail libre se vendent moitié moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu’il n’y avait parmi nous d’autres travailleurs que des esclaves, ne coûte actuellement qu’un seul dollar. Cependant celui qui la produit avec des esclaves est obligé de la donner au même prix, et alors il est en perte ; il gagne moitié moins que précédemment, et cependant ses frais sont toujours les mêmes ; c’est-à-dire qu’il est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de les entretenir dans leur enfance, dans
– 337 – leur vieillesse, durant leurs maladies ; enfin, il a toujours des
esclaves travaillant moins que des hommes libres. » 102
Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que me disait de l’esclavage des noirs un homme justement célèbre en Amérique, Charles Caroll, celui des signataires de la déclaration d’indépendance qui a joui le plus longtemps de son
oeuvre glorieuse 103.
« C’est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres sont nécessaires à la culture des terres pour certaines exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac. J’ai la conviction que les blancs s’y habitueraient facilement, s’ils l’entreprenaient. Peut-être, dans les premiers temps, souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes ; mais bientôt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus que les esclaves. »
Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une terre sur laquelle il y avait trois cents noirs.
102 Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de culture pour laquelle on peut encore sans préjudice employer les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une infinité de soins minutieux, réclame un nombre immense de bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les familles de nègres, en général si nombreuses, remplissent cette condition. Du reste, les nègres sont encore utiles pour cette culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait également bien faite par les blancs. On peut dire seulement que, faite par des esclaves, elle procure encore un bénéfice, tandis qu'elle a cessé d'être profitable appliquée aux autres industries agricoles.
103 J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année suivante il n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de 96 ans.
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Je ne conclurai point de tout ceci que l’objection élevée contre le travail des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de fondement ; mais enfin n’est-il pas permis de penser que plusieurs États du Sud qui, jusqu’à ce jour, ont considéré l’esclavage comme une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur, ainsi que le fait aujourd’hui le Maryland ? Chaque jour les communications des États entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La révolution morale qui s’est faite à Baltimore ne s’étendra-t-elle point dans le Sud ? Les États du Midi, autrefois purement agricoles, commencent à devenir industriels ; les manufactures établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec celles du Nord, c’est-à-dire de produire à aussi bon marché que ces dernières ; elles seront dès lors dans l’impossibilité de se servir longtemps d’ouvriers esclaves, puisqu’il est démontré que ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres. Partout où se montre l’ouvrier libre, l’esclavage, tombe. Enfin, ce qui demeure bien prouvé, c’est que (économiquement parlant) l’esclavage est nuisible lorsqu’il n’est pas nécessaire, et qu’il a été jugé tel par ceux qui auparavant l’avaient cru indispensable. Mais il se présente contre l’abolition de l’esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus ou moins d’utilité dont le travail des nègres peut être pour les blancs.
Troisième objection. – Supposez le principe de l’abolition admis, quel sera le moyen d’exécution ?
Ici deux systèmes se présentent : affranchir dès à présent tous les esclaves ; ou bien abolir seulement en principe l’esclavage, et déclarer libres les enfants à naître des nègres. Dans le premier cas, l’esclavage disparaît aussitôt, et, le jour où la loi est rendue, il n’y a plus dans la société américaine que des hommes libres. Dans le second, le présent est conservé ; ceux qui sont esclaves restent tels ; l’avenir seul est atteint ; on travaille pour les générations suivantes.
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Ces deux systèmes, assez simples l’un et l’autre dans leur théorie, rencontrent dans l’exécution des difficultés qui leur sont communes.
D’abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants, l’équité exige que le gouvernement en paie le prix à leurs possesseurs : l’indemnité est la première condition de l’affranchissement, puisque l’esclave est la propriété du maître.
Maintenant, comment opérer ce rachat ?
Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l’effectuer, dans la situation la plus favorable ; car la dette publique des États-Unis est éteinte : or, les revenus du gouvernement fédéral sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés par les dépenses de l’administration fédérale ; restent donc quatre-vingt-cinq millions qui, précédemment, étaient consacrés à l’extinction de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient être employés au
rachat des nègres esclaves 104.
J’ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à l’affranchissement général ; mais ici combien d’obstacles se présentent ! D’abord le point de départ est vicieux ; en effet, les États-Unis n’ont, il est vrai, plus de dette publique à payer ; mais en même temps qu’ils se sont libérés, ils ont réduit considérablement l’impôt qui était la source de leurs revenus. Il est donc inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu’il pourrait appliquer au rachat des nègres.
104 V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and expenditures.
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Mais supposons qu’en effet cette somme est à sa disposition, et voyons s’il est possible d’espérer qu’il en fera l’usage qu’on propose.
Il y avait aux États-Unis, lors du dernier recensement de la population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves ; or, en supposant qu’il faille réduire à cent dollars la valeur moyenne de chaque nègre, à raison des femmes, des enfants et des vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf mille
esclaves coûterait plus d’un milliard de francs 105. À cette somme il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au
moins nés depuis 1830 106, dont le rachat ajouterait une somme de cent onze millions de francs au milliard précédent.
En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer annuellement au rachat des nègres une somme annuelle de quatre-vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter chaque année que cent soixante mille esclaves ; il faudrait donc l’application de la même somme au même objet pendant quatorze années pour racheter la totalité des esclaves existants aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout. Ces deux millions neuf mille esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en supposant que leur accroissement annuel soit proportionné dans l’avenir à ce qu’il a été jusqu’à ce jour, il augmentera annuellement d’environ soixante mille : quarante-sept millions de francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le nombre des esclaves, mais seulement pour empêcher leur augmentation ; or, ces quarante-sept millions font plus de la moitié de la somme destinée au rachat.
105 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr.
106 Je dis 200,000 au moins, car on peut voir à la table statistique que la population esclave dans toute l'Union s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre de 2,009,000.
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On voit que l’étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le gouvernement des États-Unis aurait à s’imposer ne peuvent se comparer qu’à son peu d’efficacité. Croit-on que le gouvernement américain entreprenne jamais une semblable tâche à l’aide d’un pareil moyen ?
Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un sacrifice aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses, habiles et puissantes pour guérir les maux présents qu’elles sentent, ont peu de prévoyance pour les malheurs à venir. L’esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour toute l’Union, une cause de trouble et d’ébranlement, n’affecte actuellement et d’une manière sensible qu’une partie des États-Unis, le Sud ; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce moment, ne souffrent point de l’esclavage, iront, dans l’intérêt des contrées méridionales, et par une vague prévision de périls incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des sommes considérables dont l’emploi, fait au profit de tous, peut leur procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois qu’espérer du gouvernement fédéral des États-Unis un pareil sacrifice, c’est méconnaître les règles de l’intérêt personnel, et ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des principes d’après lesquels procède la démocratie.
Mais l’obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n’est pas le seul.
Supposons que cette difficulté soit vaincue.
Quatrième objection. – Les nègres étant affranchis que deviendront-ils ? se bornera-t-on à briser leurs fers ? les laissera-t-on libres à côté de leurs maîtres ? Mais si les esclaves et les tyrans de la veille se trouvent face à face avec des forces à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions ?
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On voit que ce n’est pas assez de racheter les nègres, mais qu’il faut encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les faire disparaître de la société où ils étaient esclaves.
À cet égard deux systèmes ont été proposés.
Le premier est celui de Jefferson 107, qui voudrait qu’après avoir aboli l’esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire américain, où ils vivraient séparés des blancs.
On est frappé tout d’abord de ce qu’un pareil système renferme de vicieux et d’impolitique. Sa conséquence immédiate serait d’établir sur le sol des États-Unis deux sociétés distinctes, composées de deux races qui se haïssent secrètement et dont l’inimitié serait désormais avouée ; ce serait créer une nation voisine et ennemie pour les États-Unis, qui ont le bonheur de n’avoir ni ennemis ni voisins.
Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer les nègres des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne peut reprocher les mêmes inconvénients.
Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur
la côte d’Afrique (6e degré de latitude nord). 108
Des sociétés philanthropiques se sont formées pour l’établissement, la surveillance et l’entretien de cette colonie qui déjà prospère. Au commencement de l’année 1834, elle contenait trois mille habitants, tous nègres libres et affranchis, émigrés des États-Unis.
107 Notes sur la Virginie, p. 119.
108 V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les rapports annuels de la société de colonisation.
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Certes, si l’affranchissement universel des noirs était possible et qu’on pût les transporter tous à Liberia, ce serait un bien sans aucun mélange de mal. Mais le transport des affranchis, d’Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais s’exécuter sur un vaste plan ? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de transport seraient seuls considérables ; on a reconnu que, pour chaque nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.), ce qui pour 2 millions de nègres fait une somme de 318 millions de francs à ajouter aux 1,200 millions précédents. Ainsi à mesure qu’on pénètre dans le fond de la question on marche d’obstacle en obstacle.
Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés ; j’admets que d’une part le gouvernement de l’Union serait prêt à faire, pour l’affranchissement des nègres du Sud, l’immense sacrifice que j’ai indiqué, sans que les États du Nord, peu intéressés, quant à présent, dans la question, s’y opposassent ; j’admets encore qu’il existe un moyen pratique de transporter la population affranchie hors du territoire américain ; ces obstacles levés, il resterait encore à vaincre le plus grave de tous ; je veux parler de la volonté des États du Sud, au sein desquels sont les esclaves.
Cinquième objection. – D’après la constitution américaine, l’abolition de l’esclavage dans les États du Sud ne pourrait se faire que par un acte émané de la souveraineté de ces États, ou du moins faudrait-il, si l’affranchissement des noirs était tenté par le gouvernement fédéral, que les États particuliers
intéressés y consentissent. 109
109 V. Constitution des États-Unis. Les pouvoirs du congrès sont limités aux cas énoncés dans la constitution. Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne se trouve point le droit d'abolir l'esclavage, dans les États où il est établi ; plusieurs articles de la constitution reconnaissent même formellement la servitude, entre autres le § 3 de la section 2, art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplément à la constitution dit que tous les pouvoirs
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Or, j’ignore ce que pourront penser un jour et faire les États du Sud ; mais il me parait indubitable que, dans l’état actuel des esprits et des intérêts, tous seraient opposés à l’affranchissement des nègres ; même avec la condition de l’indemnité préalable.
Il est certain d’abord que la transition subite de l’état de servitude des noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs d’esclaves un moment de crise dangereuse.
Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n’ont plus de griefs contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds qu’ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des opprimés est de se soumettre pendant qu’ils sont faibles, et de se venger quand ils deviennent forts ; or, l’esclave n’est fort que le jour où il devient libre.
Il n’est pas vraisemblable que les Américains habitants des États à esclaves se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses qu’entraînerait l’affranchissement des nègres, dans la vue d’épargner à leurs arrière-neveux les dangers d’une lutte entre les deux races.
Ils le feront d’autant moins que, outre le péril attaché à cette mesure, leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les richesses, toutes les fortunes des États du Sud, reposent, quant à présent, sur le travail des esclaves ; une indemnité pécuniaire, quelque large qu’on la suppose, ne remplacerait point, pour le maître, les esclaves perdus ; elle placerait entre ses mains un capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de nouvelles entreprises, de nouveaux modes d’exploitations, se formeraient ; mais la suppression des
qui ne sont pas expressément attribués au gouvernement général des États-Unis sont réservés aux états particuliers.
– 345 – esclaves serait, pour la génération contemporaine, la source d’une immense perturbation dans les intérêts matériels.
On se demande s’il est croyable qu’une génération entière se soumette à une pareille ruine pour le plus grand bien des générations futures. – Non, il est douteux même qu’elle se l’imposât en présence de dangers actuels. Rien n’est plus difficile à concevoir que l’abandon fait par une grande masse d’hommes de leurs intérêts matériels, dans la vue d’éviter un péril. Le péril présent n’est encore qu’un malheur à venir : le sacrifice serait un malheur présent.
Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en déclarant libres les enfants à naître des nègres, on maintient dans la servitude les esclaves nés avant l’acte d’abolition. Dans cette hypothèse, ceux qui abolissent l’esclavage conservent leurs esclaves, et la génération qui souffre de l’affranchissement n’a point connu un état meilleur.
Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les détruit pas entièrement. N’est-ce pas jeter parmi les esclaves un principe d’insurrection que de déclarer libres les enfants à naître, tout en maintenant les pères dans la servitude ? On s’efforce à grand’peine de persuader au nègre esclave qu’il n’est pas l’égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son esclavage ; que deviendra cette fiction en présence d’une réalité contraire ? comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son enfant, investi du droit de résister ?
C’est d’ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme exagéré, que de supposer qu’en conservant intacts leurs droits, ils anéantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant qu’ils fissent un grand sacrifice dans l’intérêt de générations futures et éloignées, autant il faudrait s’étonner qu’ils sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants immédiats ; car le sentiment paternel est presque
– 346 – de l’égoïsme. On est donc sûr de trouver dans les pères autant de répugnance à prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu’à faire un acte qui les ruine eux-mêmes.
Ici cependant l’on m’oppose l’exemple des États du Nord de l’Union qui ont aboli l’esclavage pour l’avenir, c’est-à-dire pour les enfants à naître, en laissant esclaves tous ceux qui l’étaient avant la loi ; et l’on demande pourquoi les États du Sud ne feraient pas de même.
À cet égard, la réponse semble facile. D’abord il est constant que l’esclavage n’a jamais été établi dans le Nord sur une grande échelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres États du Nord, ont aboli l’esclavage, il n’y avait dans leur sein qu’un nombre minime d’esclaves. Pour ne citer qu’un exemple, New York a aboli l’esclavage en 1799, et, à cette époque, il n’y avait que trois esclaves sur cent habitants : on pouvait affranchir les nègres, ou déclarer libres les enfants à naître, sans redouter aucune conséquence fâcheuse d’un principe de liberté jeté subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de nègres ne formaient qu’une fraction imperceptible de la population ; alors l’intérêt presque universel était qu’il n’y eût plus d’esclaves, afin que rien ne déshonorât le travail, source de la richesse. En abolissant la servitude des noirs pour l’avenir, les États du Nord n’ont fait aucun sacrifice ; la majorité, qui trouvait son profit à cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont l’intérêt était contraire.
Maintenant, comment comparer aux États du Nord ceux du Sud, où les esclaves sont égaux, quelquefois même
supérieurs en nombre aux hommes libres 110, et où, d’un autre côté, la majorité, pour ne pas dire la totalité des habitants, est intéressée au maintien de l’esclavage ?
110 V. à la fin de la note la table statistique.
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On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais n’est-il pas permis d’espérer dans l’avenir quelque changement dans la situation des États du Sud, et ne peut-on pas admettre qu’intéressés aujourd’hui à conserver l’esclavage, ils aient un jour intérêt à l’abolir ? J’ai la ferme persuasion que tôt ou tard cette abolition aura lieu, et j’ai dit plus haut les motifs de ma conviction ; mais je crois également que l’esclavage durera longtemps encore dans le Sud ; et, à cet égard, il me parait utile de résumer les différences matérielles qui rendent impossible toute comparaison entre l’avenir du Sud et ce qui s’est passé dans le Nord.
Il est incontestable que le froid des États du Nord est contraire à la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est favorable ; dans les premiers elle languit et décroît, tandis qu’elle prospère et multiplie dans les seconds.
Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer dans les États où l’esclavage est aboli, trouve, au contraire, dans le climat des pays méridionaux, où sont aujourd’hui les esclaves, une cause d’accroissement.
Dans le Nord, l’esclavage était évidemment nuisible au plus grand nombre ; les habitants du Sud sont encore dans le doute s’il ne leur est pas nécessaire. L’esclavage dans le Nord n’a jamais été qu’une superfluité ; il est, au moins jusqu’à présent, pour le Sud, une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un accessoire ; il se rattache, dans le Sud, aux mœurs, aux habitudes et à tous les intérêts. En le supprimant, les États libres n’ont eu qu’une loi à faire ; pour l’abolir, les États à esclaves auraient à changer tout un état social.
L’activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle religieux des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une civilisation très avancée, tout dans les États septentrionaux
– 348 – tendait à repousser l’esclavage. Il n’en est point de même dans le Sud ; les États méridionaux ont des croyances, mais non des passions religieuses ; plusieurs d’entre eux, tels qu’Alabama, Mississipi, la Géorgie, sont à demi barbares, et leurs habitants sont, comme tous les hommes du Midi, portés par le climat à l’indolence et à l’oisiveté. Ainsi l’esclavage n’est, jusqu’à présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le Nord, ont amené sa ruine.
Les États du Sud sont donc loin encore de l’affranchissement des nègres.
Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de l’avenir. L’augmentation progressive du nombre des esclaves dans leur sein est un fait bien propre à les alarmer ; déjà, dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est
supérieur à celui des blancs 111, et la cause de l’augmentation est plus grave encore, peut-être, que le fait même ; la traite des noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l’Union, non-seulement par le gouvernement fédéral, mais encore par tous les états particuliers, il s’ensuit que l’augmentation du nombre des esclaves ne peut résulter que des naissances ; or, le nombre des blancs ne croissant point, dans les États du Sud, dans la même proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans un temps donné, la population noire y sera
de beaucoup supérieure en nombre à la population blanche. 112
111 Table statistique à la fin de l'Appendice.
112 À la vérité, les États du Sud, tels que la Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, où se fait remarquer le plus grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans les États voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est une cause d'augmentation indépendante de la multiplication résultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les États voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux même où il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le voient point décroître dans la proportion où il augmente ailleurs. V. Table statistique.
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Tout en voyant le péril qui se prépare, les États du Sud de l’Union américaine ne font rien pour le conjurer ; chacun d’eux combat ou favorise l’accroissement du nombre des esclaves, selon qu’il est intéressé actuellement à en posséder plus ou moins. Dans le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, où commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit beaucoup d’esclaves et on en vend autant qu’on peut aux États les plus méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, la Floride, qui trouvent, jusqu’à ce jour, un immense profit dans l’exploitation de leurs terres par les esclaves, n’en affranchissent point et s’efforcent d’en acquérir sans cesse de nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l’avenir, ces États font des lois pour défendre l’achat de nègres dans les autres pays de l’Union. Comme je traversais la Louisiane (1832), la législature venait de rendre un décret pour interdire tout achat de nègres dans les États limitrophes ; mais, en général, ces lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les premiers à y contrevenir ; leur intérêt privé de propriétaire leur fait acheter des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans un intérêt général.
En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite le monde ; la réprobation qui flétrit l’esclavage dans l’opinion de tous les peuples ; les conquêtes rapides qu’ont déjà faites, aux États-Unis, les idées de liberté sur la servitude des noirs ; les progrès de l’affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au Sud ; la nécessité où seront tôt ou tard les États méridionaux de substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine d’être inférieurs aux États du Nord ; en présence de tous ces faits, il est impossible de ne pas prévoir une époque plus ou moins rapprochée, à laquelle l’esclavage disparaîtra tout à fait de l’Amérique du Nord.
Mais comment s’opérera cet affranchissement ? quels en seront les moyens et les conséquences ? quel sera le sort des
– 350 – maîtres et des affranchis ? c’est ce que personne n’ose déterminer à l’avance.
Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l’esclavage ; c’est la race même des esclaves. La société américaine, avec ses nègres, se trouve dans une situation toute différente des sociétés antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves américains change toutes les conséquences de l’affranchissement. L’affranchi blanc, n’avait presque plus rien de l’esclave. L’affranchi noir n’a presque rien de l’homme libre ; vainement les noirs reçoivent la liberté ; ils demeurent esclaves dans l’opinion. Les mœurs sont plus puissantes que les lois ; le nègre esclave passait pour un être inférieur ou dégradé ; la dégradation de l’esclave reste à l’affranchi. La couleur noire perpétue le souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au mélange des deux races.
Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les États du Nord les plus éclairés, l’antipathie qui sépare une race de l’autre, demeure toujours la même, et, ce qui est digne de remarque, c’est que plusieurs de ces États consacrent dans leurs lois l’infériorité des noirs.
On conçoit aisément que, dans les États à esclaves, les nègres affranchis ne soient pas traités entièrement comme les hommes libres de couleur blanche ; ainsi on lira sans étonnement cet article d’une loi de la Louisiane, qui porte :
« Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper les blancs, ni prétendre s’égaler à eux ; au contraire, ils doivent leur céder le pas partout, et ne leur parler ou leur répondre qu’avec respect, sous peine d’être punis de prison,
suivant la gravité des cas. » 113
113 V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231.
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On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les États à esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de
couleur libres ou esclaves. 114
Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c’est que, même dans les États du Nord, le mariage entre blancs et personnes de couleur ait été pendant longtemps interdit par la loi même. Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait nul un pareil mariage et prononçait une amende contre le magistrat qui
passait l’acte. 115 Cette loi n’a été abolie qu’en 1830.
Du reste, lorsque la défense n’est pas dans la loi, elle est toujours la même dans les mœurs ; une barrière d’airain est toujours interposée entre les blancs et les noirs.
Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses écoles, ses églises, ses cimetières. Dans tous les lieux publics où il est nécessaire que toutes deux soient présentes en même temps, elles ne se confondent point ; des places distinctes leur sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont jouissent les nègres n’est pour eux la source d’aucun des bienfaits que la société procure. Le même préjugé qui les couvre de mépris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre pour faire sa fortune aux États-Unis ; il rencontre partout des obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle la condition du plus grand nombre des nègres libres.
Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde. Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n’en possèdent aucun ; il n’y a pas d’exemple d’un nègre ou
114 V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220.
115 V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259.
– 352 – d’un mulâtre remplissant aux États-Unis une fonction publique. Les lois des États du Nord reconnaissent en général aux gens de couleur libres des droits politiques pareils à ceux des blancs ; mais nulle part on ne leur permet d’en jouir. Les gens de couleur libres de Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs droits politiques à l’occasion d’une élection, furent repoussés avec violence de la salle où ils venaient pour déposer leurs suffrages, et il leur fallut renoncer à l’exercice d’un droit dont le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n’ont point renouvelé cette prétention si légitime. Il est triste de le dire, mais le seul parti qu’ait à prendre la population noire ainsi opprimée, c’est de se soumettre et de souffrir la tyrannie sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes animés de l’intention la plus pure et des sentiments les plus philanthropiques ont tenté d’arriver à la fusion des noirs avec les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont soulevé toutes les susceptibilités de l’orgueil américain et abouti à deux insurrections dont New York et Philadelphie furent le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres affranchis manifestent l’intention directe ou indirecte de s’égaler aux blancs, ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour réprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent pourtant dans les États les plus éclairés, les plus religieux de l’Union, et où depuis longtemps l’esclavage est aboli. Qui douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne soit insurmontable ?
En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur misère : mais croit-on qu’ils se soumissent à tant d’humiliations et à tant d’injustices s’ils étaient plus nombreux ? Ils ne forment dans les États du Nord qu’une minorité imperceptible. Qu’arriverait-il, s’ils étaient, comme dans le Sud, en nombre supérieur aux blancs ? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord peut faire pressentir l’avenir du Sud. S’il est vrai que les tentatives généreuses faites pour transporter d’Amérique en Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais
– 353 – conduire qu’à des résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu’un jour les États du Sud de l’Union recèleront dans leur sein deux races ennemies, distinctes par la couleur, séparées par un préjugé invincible, et dont l’une rendra à l’autre la haine pour le mépris. C’est là, il faut le reconnaître, la grande plaie de la société américaine.