Moi pis Novarina

Amélie Dumoulin · Chapitre 12 sur 38

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Moi pis Novarina

Compter les moutons$$$

 

Le 16 $ qu’il me reste en banque jusqu’à ma prochaine paye. Le 14,50 $ cash que j’ai dans ma sacoche.

Le 3 $ que je vais me faire en bouteilles.

Le chèque de 50 $ de fête que Francis devrait recevoir de sa grand-mère par la poste… Quand ? Mercredi peut-être ? Le 50-60 $ que je pourrais faire avec ma vente de garage en fin de semaine… s’il pleut pas.

On devrait être corrects. J’imagine… C’est quand, donc, mon prochain versement de prêts et bouses ?

Y’en a qui s’endorment en comptant des moutons, moi je m’endors en comptant du cash. On a beau vivre, Francis et moi, comme des millionnaires dans un appart à vingt fenêtres et avoir un supply infini de muffins et de croissants invendus, on a quand même des fins de mois parfois difficiles. On est toujours un peu sur la corde raide, à pas savoir si on va arriver à payer le loyer, ou la passe de métro, ou l’électricité, toujours ce sentiment que si on regarde pas où on va, on pourrait s’enfarger et tomber tout en bas de l’échelle sociale. Demander de l’aide à nos parents ? Well, les communications avec les parents de Francis sont euh… complexes, et ma mère… ben ma mère disons que de ces temps-ci, elle s’endort, elle aussi, en comptant du fric, pas des moutons, faque…

… Je peux sûrement aller chercher 80-90 $ dans ma vente de garage si je mets quelques disques. Lesquels ? Pas mon Tom Waits en tous cas ! Faudrait gosser une affiche pour attirer les gens des autres rues.

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Envie de changer de décor ?

Vente de garage complètement wild.

Plein de belles choses

à des prix pas d’allure.

Venez pour le fun !

Ce samedi entre 10 h et 16 h,

916 Ontario est.

 

Dans notre quartier, le Centre-Sud, Francis et moi on est vraiment loin d’être les pires à avoir de la misère ! On se voit, on se reconnaît : on rase les murs le jour du loyer, on se sent minus dans les files d’attente des banques et des institutions légales, on est assidus dans nos retours de bouteilles au dépanneur, on découpe les coupons rabais, on pourchasse les étiquettes rouges « en spécial », on déballe notre bazar poussiéreux sur le trottoir les fins de semaine, notre doigt creuse souvent très profond dans le portefeuille ou dans les trous des poches pour trouver le vingt-cinq sous du désespoir, on est anxieux quand on fait notre NIP sur la machine, on demande souvent de payer une partie cash, une partie avec la carte. Prenez-vous les mises de côté ? Pouvez-vous me monter un bill ?

Parmi nous, il y a aussi tous ceux qui essayent de survivre sur l’aide sociale, avec même pas la moitié de ce qu’il faudrait vraiment pour y arriver. Mais chaque premier du mois, dans notre quartier, le chèque rentre, et c’est un peu Noël : une file au guichet automatique, les restos et les bars sont pleins et des mères de famille se précipitent tôt le matin, à l’ouverture de l’épicerie, pour faire une commande avant que leur mari ne « boive le chèque ». Je me souviens aussi de ces trois petites filles ricaneuses envoyées par leurs parents chercher une grosse pizza. Je les revois sortir du restaurant Panorama, rue Ontario. Les plus grandes tiennent à deux, avec précaution, la boîte carrée comme si c’était du plutonium. La plus petite fille, une couette en jet et sandales en plastique, marche carrément sous la pizza et sautille, la main dans les airs, pour toucher le carton. La grande fiesta du mois.

Bon, maintenant ce qu’on doit ? 85 $ à Hydro pour la balance du mois passé, 65 $ à Bell, plus le 145 $ de…

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