Moi pis Novarina

Amélie Dumoulin · Chapitre 22 sur 38

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Moi pis Novarina

Intérieur Jour Théâtre de Vidy Cafétéria

Intérieur_Jour_

Théâtre de Vidy_Cafétéria

 

Je ne sais pas pourquoi il y a autant de monde à la cafétéria du théâtre ce midi-là. J’imagine que Vidy accueille une nouvelle équipe de production. Ça bourdonne tout autour de moi, les cabarets s’entrechoquent, les ustensiles grafignent les assiettes, les tables se vident et se remplissent aussitôt. Faut dire qu’il y a du papet vaudois au menu. (Ça, c’est une grosse saucisse fumée au chou cuite dans du poireau et des patates.) Moi je mange à une table plus loin, la seule qui n’est pas occupée, et je pratique cet art martial dont je suis la maître ninja : être dans la lune.

Un homme s’approche de ma table, l’air sérieux et distant, peut-être aussi un peu timide. Il porte un tricot bleu poudre beaucoup trop chaud pour cette journée d’août. Ma table est déserte, il y a au moins huit places libres, mais il s’assoit directement en face de moi. Boum. Il pose son cabaret et entame son papet avec aplomb. Je lève les yeux pour observer mon nouveau voisin d’en face. Eille, il me dit vraiment quelque chose, lui… Un technicien de la place ? Non, ben non. Acteur ? Ça se pourrait, mais, non. Cette tête ovale… cet air slave… ces yeux d’enfant qui se force à ne pas rire… On dirait… Ben non, ça se peut pas ! Non ! Quoi ?

C’EST VALÈRE NOVARINA, CÔLINE DE BINE !!!

Mais what the fudge ?

Novarina, c’est vraiment toi ?

Qu’est-ce que tu fais là ?

Drette devant moi ?

Et puis moi, je fais quoi, là ?

Est-ce que c’est bizarre si… disons… si j’essaye de te toucher une oreille

pour être certaine que t’es vrai ?

(Oui, Amélie, ce serait bizarre.)

Pourquoi mon cœur bat aussi fort, est-ce que tu peux l’entendre ?

(Non, Amélie, il ne peut pas l’entendre.)

Pourquoi t’es là, dans ce théâtre, en même temps que moi ?

Flash : l’affiche de la saison d’automne dans le corridor. Vidy accueille un

de tes spectacles en novembre. T’es sûrement venu rencontrer la direction.

Pourquoi ma fourchette tremble comme ça ?

Qu’est-ce que je fais ?

Est-ce que je te parle ?

Et pour te dire quoi ?

L’extérieur est à l’intérieur de qui, de quoi, donc ?

Pis qu’est-ce qu’on s’était dit par rapport à l’idée de te toucher l’oreille ?

(On a déjà dit « non » à ça, Amélie.)

Mon cœur est un papillon auquel il manque une aile, il vire dans tous les sens, ballotté par le vent.

Papillon ! Butter Fly ! Je serre fort mon porte-bonheur dans ma poche

pour me donner du courage.

Fudge, j’ai mon sujet de cours de cégep qui mange une saucisse vaudoise

devant moi et je n’ai rien à lui dire ! Ah crotte, bon, j’ai le hoquet en

plus !

Où sont passées toutes les paroles brillantes que je te disais quand t’étais

pas là, Novarina ?

Et je porte même pas ton parfait coton ouaté pigeon en plus.

Est-ce que mes cheveux sont corrects ?

(Tes cheveux sont JAMAIS corrects, Amélie.)

Valère, en ce moment, si tu me demandais n’importe quoi, même juste

comment je m’appelle, je jure que je répondrais une affaire pas d’allure.

(Amélie, tu t’appelles Amélie.)

Deux gorgées d’eau froide pour stopper le terrible incendie intérieur. Le froid m’apaise.

Et c’est là que je réalise que j’ai perdu la bataille. C’est foutu. C’est la fin, Valère. Je n’arriverai JAMAIS à t’adresser la parole, c’est clair. Mange tranquillement ton papet vaudois, tu n’as pas à craindre que ta fan numéro uno te dérange durant ton repas ou essaie de te kidnapper. Tu n’as même pas à avoir peur que j’essaie de te toucher l’oreille. Non, je le sais maintenant, je ne te parlerai pas. Tu n’auras donc jamais la chance de découvrir combien je suis une personne formidable (parce que moi, je sais déjà que toi tu l’es). Et sûrement que c’est pas si important que ça, Novarina, que je te dise combien je te trouve génial. Beaucoup de gens, tout le temps, doivent te le dire (et pas juste ta maman). Donc on continue à manger en étrangers, en silence, face à face, moi pis Novarina, chacun pour soi.

Voilà. Ça pourrait être la fin de cette aventure, mais non, côline ! Il y a un rebondissement rocambolesque !

REBONDISSEMENT ROCAMBOLESQUE : À un moment donné, je ne me souviens plus comment, mais une idée me

flashe dans l’esprit et je trouve le courage inespéré de faire quelque chose de fou. Non, mais c’est vrai après tout, cette occasion ne reviendra pas deux fois !

AMÉLIE

(Intérieurement.) Allez, fille, carpe diem, côline !

Alors je serre une dernière fois dans ma poche mon papillon porte-bonheur, puis je ressors la main imprégnée de chance et avec, je commence à glisser tout lentement mon cabaret de cafétéria un peu plus en avant, vers le sien. Et là, ça fait TOC ! Le bord de mon cabaret (bleu marine) se colle sur celui (orange) de Valère Novarina ! Et là, nos cabarets se touchent, officiellement ! Et lui, super relaxe, il lève simplement les yeux vers moi, me sourit gentiment, puis replonge dans son assiette, SANS retirer son cabaret du mien.

Et là moi, ben…

Eh ben moi, je…

Je fais juste…

Habiter ce temps.

Plus tard, à la porte du local de répétition, les acteurs me tournent autour comme des mouches :

LES ACTEURS-MOUCHES

Amélie, t’as vu Novarina ? Il était là, tantôt. Ici, à Vidy ! On l’a croisé

dans

le corridor après notre dîner ! Tu l’as rencontré, tu lui as parlé ?

AMÉLIE

En fait, on a dîné ensemble, face à face !

LES ACTEURS-MOUCHES

Nooooon, pas vrai ! Raconte !

AMÉLIE

Bah, c’est pas pour me vanter, mais…

nos cabarets se sont touchés.

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