Moi pis Novarina
Moi pis ma télékinésie
Pour cause d’orage électrique, Novarina pis moi on n’a pas pris le vélo aujourd’hui. On a pris l’autobus. Averses sauvages, vents fous, tonnerre, éclairs : c’est un beau gros show Son et Lumière que Dame nature nous offre en ce mardi matin. En poussant la lourde porte d’entrée du cégep, une salve d’eau de pluie entre avec moi et gicle au sol. Je suis triste que notre bordélique local n’ait pas de fenêtres. Il n’y a rien que j’aime plus au monde que d’observer – à l’abri à l’intérieur – les gens dans la rue en train d’essayer d’avancer dans la tempête, pliés en deux contre le vent. On dirait qu’ils poussent avec leurs épaules les fesses d’un mammouth invisible.
La répétition d’aujourd’hui se déroule numéro uno. Pis folle de même, j’ai même ajouté du texte ! On ne devait faire que le début de Vous qui habitez le temps, mais la fin est trop belle, alors c’est Jod et Mélanie qui se partageront la dernière partition. (Valère m’a dit hier, sur l’oreiller, que c’était correct !)
Le spectacle se termine avec Mélanie qui se détache de son jumeau pariétal. Seule en scène, elle danse doucement avec ses mains, en même temps qu’elle dessine au sol dans la cendre avec ses pieds. Je lui ai dit : « À ce moment-là, parle comme si les mots sortaient de sa bouche en guirlandes de coton. » (On est rendus assez profond dans le travail pour se comprendre en se disant des affaires pas d’allure comme ça.) Pour voir si elle avait bien mémorisé son nouveau texte, la comédienne, consciencieuse, a posé les pages par terre devant elle. Elle entame le monologue de la fin (qui me tire à chaque fois les larmes).
MÉLANIE
« Il dit : La lumière nuit. Il dit avec ses bras : Le temps n’existe pas. Il
dit : Si les animaux pouvaient parler, ils auraient rien à dire.
Il dit : Même dans la nuit, la parole se transmet. Il dit : La parole
transmet aussi la nuit avec elle. De même que si l’on cesse de parler,
la lumière cesse et s’évanouit3. »
NOIR !
Je veux dire noir absolu, panne d’électricité, à ce moment exact ! Et
comme il n’y a ni fenêtre ni lampe de secours fonctionnelle, c’est noir
longtemps dans le local !
Catherine pousse un cri et on l’entend trébucher sur quelque chose.
Jod commence à paniquer : « Mélanie, t’es correcte ? »
Nassim dit qu’il court chercher sa lampe de poche, on l’entend rouspéter
en arabe en tassant des débris qui lui bloquent le chemin.
Mélanie crie : « Jod, t’es où ? »
Moi je suis perdue ben raide.
J’essaie de me repérer au son.
Je me cogne sur la colonne de béton.
Je m’assomme solide.
Ça se met à vibrer dans ma tête.
Un bruit fort de ventilation dans mes oreilles.
Il vente sur mes joues.
Je suis étourdie.
J’arrive pas à me repérer.
Je me dis juste en boucle : « il faut que lumière revienne, il faut que la
lumière revienne ».
Alors je hurle « lumière ! ».
Et là…
La lumière revient d’un coup sec !
Tout le monde se regarde avec stupéfaction.
Les pages de nos textes sont en suspension !
Une centaine de feuilles blanches voyagent dans les airs et la poussière.
Non, c’est pas juste dans ma tête !
L’intensité du vent augmente et s’empare de la pièce au complet : les
gobelets de café sont emportés, une chaise pliée tombe, des mouchoirs
revolent, une boîte de carton s’envole…
Fred crie : « Vaudrait mieux sortir d’ici avant que quelqu’un reçoive
quelque chose dans l’œil ! »
Les acteurs quittent la pièce-tornade et referment difficilement la porte.
Moi, je suis au milieu de la scène.
Ça bourdonne, ça revole.
J’ai des cheveux et de la poussière dans la bouche.
Des morceaux de plâtre commencent à se détacher du plafond.
Je suis en danger.
Mais je suis incapable de quitter la place.
C’est tellement trop beau, côline !
Je souris en me disant : toutes ces années, tout ce temps à avoir peur de
moi, de mon don,
alors que c’est tellement formidable de déplacer des objets par la pensée !
Wow !
Toutes ces années à refouler, à ignorer ma nature profonde, alors qu’en
fait… en fait… c’était pas un problème, c’était un talent !
Je suis juste une…
Une faiseuse de tempête !
J’ouvre les bras encore plus grands pour voir ce qui va se passer.
Un bout de plafond tombe.
Je pars à rire.
Oui, c’est ça, ça y est, je suis la Fille Tempête !
Plus rien ne m’arrête !
La porte du local s’ouvre. La coordonnatrice me regarde comme si elle voyait une girafe rose.
LA COORDONNATRICE
(Criant.) Amélie, qu’est-ce que tu fais ? Viens ! Les ouvrières de la
ventilation sont là. Elles vont couper le courant, pis vous arranger ça.
Je suis désolée, c’est sûrement
la panne qui a provoqué un court-circuit dans les conduits d’aération.
Je t’avais dit qu’on avait un… petit problème de… Mais là, allez, sors
d’ici au plus vite, mon doux !
3. Valère Novarina, Vous qui habitez le temps, Éditions P.O.L., 1989, p. 98-99.
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