Moi pis Novarina
Les choses n'avancent plus à reculons
Les choses n'avancent
plus à reculons
Jod et Mélanie jouent toujours pieds nus, malgré mes avertissements. Tellement de poussière de plâtre, de clous et de matériaux coupants dans ce local, c’est dangereux ! Mais ils adorent le petit tracé sur le sol que laissent leurs pieds collants. (Je sais, c’est dégueu.) Et j’avoue que je commence à aimer ça, moi aussi, parce qu’à la fin des enchaînements, le plancher est tout bariolé, comme une œuvre d’art abstraite ou les peintures primitives dans les cavernes. La scénographe propose qu’on garde ça pour le spectacle. Elle va étendre une fine couche de poudre grise sur la scène, les Enfants pariétaux vont laisser derrière eux leurs traces, vont laisser un signe qu’ils ont déjà habité cet espace, ce temps.
Catherine m’impressionne. Elle a inventé tout un système mnémotechnique de couleurs pour apprendre son monologue sans se tromper dans les « extérieur » et « intérieur » ! Sa copie de texte a l’air d’un arc-en-ciel. Et ma fierté, c’est qu’on a peut-être aussi compris comment s’exprime son personnage. Une fois, Cath a trouvé une tuile dans les débris du local, un carré de prélart fleuri juste assez grand pour se poser les deux pieds dessus. L’idée m’est venue d’un coup, je lui ai donné la consigne de ne parler uniquement que lorsqu’elle est debout, bien placée sur sa tuile. C’est très beau ce que ça donne : elle fait quelques pas en silence, pose la tuile par terre, embarque dessus précautionneusement, fait un bout de son « extérieur et intérieur », puis repart en silence – mini suspense –, repose la tuile et recommence son texte. La Femme aux chiffres a maintenant des airs de poupée mécanique fêlée posée sur une île minuscule et carrée.
Fred m’en veut encore un tout petit peu pour sa voix des profondeurs, il ne s’est jamais vraiment habitué. Pourtant ça donne à son personnage quelque chose de décalé et de vulnérable que je veux absolument garder. Il va bien me le pardonner un jour, c’est certain. Il est tellement fin !
J’ai aussi commencé à servir du thé chai au début des répétitions. On apprécie tous ce rituel d’ouverture, mais on réalise assez vite qu’on est bien trop stressés après ! Eille, ça a l’air qu’il y a de la caféine dans le thé ! En milieu de répétition, quand le rush embarque, le cœur nous sort de la poitrine et on parle tous en accéléré ! Je sais, on est une belle gang de trop sensibles, de petites natures… Mais c’est avec la petite nature des artistes qu’on fabrique de beaux jardins d’humains.
Note : du chai décaféiné, ça doit exister, non ?
Ah et aussi, Nassim n’insiste plus pour la musique métal. Il m’a reparlé subtilement des motos et des lasers, mais j’ai été ferme. Bon, il a gagné pour la fumée : boucane mur à mur durant tout le spectacle. Ça va être Londres en hiver sur la scène ! Fallait bien que je lui en laisse une à notre précieux Nassim. Et quand Valère Novarina vient, le soir près de mon oreiller, pour se moquer de ma mollesse, je lui réponds fermement :
AMÉLIE
Eille chose, c’était ça, ou les lasers, OK ?
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À cet âge-là déjà mes rêveries étaient si abondantes que
je commençais à souffrir pour rien parmi les hommes et j’avais peur de voir le vide en face chaque fois que
je me regardais dans les yeux.
Valère Novarina, Vous qui habitez le temps,
Éditions P.O.L., 1989, p. 67
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