Moi pis Novarina
En « voix » d'extinction
L’ambiance des loges juste avant une première de spectacle est quelque chose d’unique, d’électrique. Les ampoules qui entourent chaque miroir de maquillage surchauffent la place. Les acteurs, à moitié habillés, se maquillent en récitant leur texte, d’autres s’étirent au sol avec leurs écouteurs vissés sur les oreilles, d’autres dorment dans leurs costumes en laissant un cerne de fond de teint sur le divan, d’autres gesticulent et chantent très fort pour chasser la peur.
Je pense à ça, à ce moment privilégié que je m’apprête à vivre, mais quand je pousse la porte des loges, l’ambiance est toute autre. Presque mortuaire ! Tout le monde est attroupé avec l’air consterné autour de Catherine qui est assise, recroquevillée sur une caisse de transport, un énorme foulard de laine au cou malgré les presque trente degrés dans la pièce. Avant que je comprenne ce qui se passe, Nassim me saute dessus.
NASSIM
Cheffe, j’vais dans le local de René voir s’il reste des micros-casques.
Si on veut que ça sonne comme du monde, va falloir les amplifier
toute la gang, pas juste elle. Une heure pour installer quatre micros
portatifs, c’est flush. En plus ça va péter ma balance de son, va falloir que je remixe tout live. Mais on va y arriver. Inquiète-toi pas. Je l’sais au plus profond de moi-même que j’suis venu s’a Terre pour gérer des
situations de guerre comme celle-là !
Il disparaît par la porte derrière moi. ???! Il m’aurait parlé en chinois que j’aurais peut-être mieux compris ! Je m’approche de Catherine qui fait la boulette. Jod et Mélanie me regardent avec des yeux d’enfants.
MÉLANIE
Sa voix est…
JOD
En voie d’extinction.
MÉLANIE
Extinction de voix, on dit ! Elle a perdu…
JOD
… la voix.
Je m’approche doucement de Catherine, je m’assois à côté d’elle et la prends dans mes bras. Elle se laisse faire comme un koala et se met à pleurer. Je sens son cœur battre très fort contre le mien. Un long temps de peine silencieuse… Puis, elle me dit avec le plus petit filet sonore qui soit :
CATHERINE
Je m’excuse Am… J’ai fait attention, promis… mais j’ai dû attraper
un truc en vélo… du froid ou un virus.
AMÉLIE
Ben non, nouille, excuse-toi pas, c’est pas de ta faute. Ces choses-là
arrivent, c’est tout. Tu pouvais rien faire contre ça… On va trouver
une solution, promis… Mais pourquoi, euh… pourquoi tu sens
l’eucalyptus de même, côline ?
CATHERINE
J’ai deux suppositoires au camphre dans le derrière. Le pharmacien
m’a dit que ça pouvait aider. J’en ai mis deux pour être certaine que ça
marche. Mais ça chauffe
full les fesses pis ça sent fort en titi.
Je me dis intérieurement : « Respect, Amélie, pour cette fille-là qui s’est inséré des affaires dans le péteux pour ne pas gâcher ton spectacle et pour honorer son rendez-vous avec l’art ! Wow ! »
AMÉLIE
T’es vraiment une guerrière, ma Cath !
CATHERINE
Oui, mais là, la guerre est finie Am, je peux plus jouer ! Va falloir
annuler le spectacle.
Elle se remet à pleurer.
FRED
Restent encore les micros-casques ! Ça va marcher… je… bon, ça va
être bizarre un peu parce qu’on a jamais répété avec ça, mais…
On n’avait pas remarqué que Nassim était de retour.
NASSIM
Hey, je suis désolé gang, mais René a passé tous ses micros à la
production qui joue dans l’autre salle. Ça va pas marcher. Et pis là, on
est standby quarante minutes avant l’entrée des spectateurs, ça fait
que… C’est ça qui est ça.
CATHERINE
Tout est foutu… (Elle se remet à pleurer
dans ses mains et son mascara coule entre
ses doigts.) J’ai encore tout gâché.
AMÉLIE
Woh, woh, attends, attends minute toi, là.
CATHERINE
Quoi ?
AMÉLIE
Cath, lève-toi debout s’il te plaît,
et place-toi ici. On va essayer de quoi.
CATH
Je peux pas. C’est fini… Am, je voulais pas te le dire pour pas te faire
paniquer, mais c’est… c’est la deuxième fois que ça m’arrive une
extinction de voix en show. Deux. Je te jure, t’aurais pas dû me
prendre dans l’équipe, je porte malheur.
Elle s’effondre à nouveau.
AMÉLIE
Haha, ben non ! Tu portes pas malheur.
CATH
Ouiiiiiiii. Je te jure.
AMÉLIE
Ah, ben si c’est juste ça ton problème,
y’a rien là ! Pff ! Ça se règle facilement.
CATH
Han ? Quoi ?
AMÉLIE
Moi aussi, Cath, avant, je pensais ça, que je portais malheur. Tout
avait l’air, tout l’temps, d’exploser dès que je passais quelque part.
Mais plus maintenant. Pis tu sais pourquoi ? Regarde. Parce que j’ai
toujours ça dans ma poche. C’est un petit papillon séché que j’ai
trouvé dans un livre en Suisse. Je l’avais la fois où j’suis tombée sur
Novarina à la cafétéria de Vidy. Et tu te souviens de ce qui s’est
passé ?
CATH
Oui, euh, tu nous le racontes au moins une fois par jour, Am.
TOUS
Ouin !
AMÉLIE
Exact, nos cabarets se sont touchés ! Imagine, ce petit papillon là, il
me porte chance, c’est magique ! Et là, je te le donne. Tiens, mets-le
dans ta poche. Il va t’arranger ça lui, tu vas voir.
CATH
Hon, y’est cute. Merci.
Comment il s’appelle ?
AMÉLIE
Butter Fly.
CATH
Ah, comme « papillon » en anglais ?
AMÉLIE
Nan, plus comme « Beurre, vole ! ».
CATH
Ah, euh… OK…
AMÉLIE
Regarde ce qu’on va faire. Gang, on va tous se tasser contre le mur,
ici, comme ça… Bon. Là, Cath, on est d’accord qu’on est à peu près à
la distance entre toi pis des spectateurs, right ?
CATH
Oui.
AMÉLIE
Bon… Maintenant, fais-nous ton début de monologue « extérieur,
intérieur ».
CATH
Je peux pas.
AMÉLIE
Mais oui, Cath, t’as Butter Fly avec toi maintenant.
CATH
Non, je peux pas parler.
AMÉLIE
Mais oui, je te jure, on t’entend beaucoup mieux que tu penses !
CATH
Non, je veux dire, la Femme aux chiffres peut pas parler parce qu’elle
a pas sa tuile !
Tout le monde se met à rire de soulagement. Fred ramasse la tuile sur la table d’accessoires et la tend à Catherine. Elle la prend et la pose au sol avec toute la minutie de son personnage, puis elle monte dessus. Dans la loge, le silence est complet et total. Catherine entame doucement son monologue, le filet de voix s’amplifie un peu, une petite coulée timide, mais constante. Au bout d’un moment, je regarde le visage de Jod, Nassim, Mélanie et Fred. Tout le monde sourit, regard brillant. Fred me fait un clin d’œil. Je comprends ce qu’il me dit avec les yeux. Il me dit que cette nouvelle voix de Catherine est encore plus belle que d’habitude, et que ce petit ruisseau sonore, cette parole brisée, c’est exactement la touche qui manquait pour le personnage. Catherine est fabuleuse ! Elle termine son monologue, ramasse sa tuile et la serre contre son cœur en nous interrogeant d’un regard inquiet.
CATH
Pis ? C’était-tu correct ?
AMÉLIE
Oh côline Cath…
C’était même plus que ça !
CATH
Mais, euh, est-ce que les spectateurs vont m’entendre ?
AMÉLIE
Oui. Va juste falloir qu’ils t’écoutent encore plus fort.
.........
La lumière s’éteint sur la scène et dans la salle. Dans l’obscurité, quelques spectateurs développent un bonbon, se souhaitent « bon spectacle », ou éteignent leur téléphone. (On se souvient, ici, que moi je suis cachée en régie avec les ongles plantés dans les jeans de Nassim.)
Les quatre acteurs et actrices sont derrière le décor, maquillés et costumés, ils attendent l’éclairage pour sortir, comme des papillons de nuit. Mon cœur ne bat que pour eux. Je suis complètement terrorisée, mais je le sens, ils sont prêts. D’abord parce qu’ils savent leur texte par cœur. On dit « par cœur » parce qu’au début, quand tu commences à apprendre un texte, il est juste dans ta tête. Puis à force de le répéter tout le temps, d’y rêver, d’aller faire ton épicerie, ta marche ou ta buanderie en le récitant, il finit par descendre, jusqu’au cœur. Et là, c’est comme le nom de la personne que tu aimes, tu ne peux plus l’oublier.
Ensuite, je sais aussi que quand Fred, Cath, Jod et Mel vont traverser la ligne du décor, la frontière qui sépare les coulisses de la scène, ils vont automatiquement entrer en contact avec leur vraie nature d’acteurs et d’actrices, avec ce qu’ils font depuis tout-petits et qu’ils ont gardé précieusement à l’âge adulte, comme un trésor : ils vont se mettre à jouer.
Dans la salle, côté jardin, je vois de dos la belle tête hirsute de mon chum et celle de ma mère, tout aussi échevelée, à côté. Je sais qu’elle pleure déjà, juste à l’idée de se trouver là, dans la salle, au spectacle de sa fille. Héhé, vous deux, mes humains préférés, I love you tellement !
Novarina est là aussi, mais il ne le sait pas, parce qu’il n’est pas vraiment là. Je l’imagine, seulement, avec son regard doux et perçant qui fixe la scène dans l’obscurité. Il a sûrement peur – et un peu hâte en même temps – de voir dans quel bordel j’ai bien pu foutre son texte ! Je le remercie, en silence, de me l’avoir prêté. Valère, au départ j’ai pensé que ta pièce était un piège, ou un sport extrême, ou une cage, mais je me trompais. C’était une clé, des ailes, un terrain de liberté.
NASSIM
On y va cheffe ? Tu me donnes ton GO et on part la patente, oh yes !
AMÉLIE
Attends minute.
NASSIM
OK.
AMÉLIE
(Respiration.) Un. Deux. Trois.
(Respiration.) GO.
Un doux faisceau de lumière perce la noirceur de la scène. LE
VEILLEUR entre.
LE VEILLEUR
Mais silence, le voici.
Et le théâtre arrive.
FIN
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