Moi pis Novarina
La mort du ptit menteur
C’est soirée poker chez nous. Mivil, Karine 1, Karine 2, Manu, Pierre et Caro arrivent avec leurs boissons, leurs sacs de chips « Sans nom » et leur ziploc de sous noirs. La veille, Francis a trouvé dans les vidanges une rallonge qui fitte à peu près sur notre table pourrie et qui permet à tous de s’agglutiner autour pour jouer. On a l’air d’une belle gang de Chevaliers de la table pas vraiment ronde !
David, qui a le sens de l’entrée remarquée, arrive en retard, coiffure style Tintin et chandail de laine (mal) tricoté par sa grand-mère (presque aveugle), avec dans une main une king can et dans l’autre sa banque Pinocchio remplie de sous. Il entre et pose cérémonieusement l’objet en porcelaine au milieu de la table, puis il marche calmement jusqu’à notre tiroir d’outils dans la cuisine, et revient avec notre marteau à la main et l’œil assassin. Ça se met à hurler dans la foule. On demande grâce pour le garçon au nez qui allonge quand il dit un mensonge.
FRANCIS
Non ! Qu’est-ce que tu fous ?
KARINE 1
Nooon ! Pas ça !
KARINE 2
Pauvre petit Pinocchio ! Il t’a rien fait, voyons !
MIVIL
Non, laisse-le faire. Ça va être cool.
AMÉLIE
Sadique !
MANU
Man, tu vas le regretter, c’est ton souvenir d’enfance !
PIERRE
C’est pas ta grand-mère italienne qui t’avait donné ça ?
CARO
À mort ! Qu’il meure, le ptit menteur !
Tranquillement, David lève le marteau dans les airs, puis se replace
un peu les cheveux.
DAVID
C’est la fin.
KARINE 1-2, FRANCIS, MANU ET AMÉLIE
Noooooooooon !
DAVID
Tout doit mourir.
KARINE 1-2, FRANCIS, MANU ET AMÉLIE
Noooooooooon !
MIVIL ET CARO
Go, go, go !
DAVID
Mais la fin… n’est qu’un commencement. Alors que la soirée poker
commence !
(Il abat son marteau sur la tête du Pinocchio. La banque éclate.
Déferlante de sous noirs et de porcelaine sur la table, sur les invités et
au sol.) RIP, Pinocchio-banque. Jamais nous ne t’oublierons.
PIERRE
Meurtrier ! Assassin ! Bon qui swing ses cennes en premier ?
On cogne sous le plancher.
LA VOISINE D’EN BAS
Moins fort en haut ! Y’en a icitte qui essayent de s’aligner avec le
cosmos !
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Dans mon carnet de mise en scène, j’ose des fois écrire mes états d’âme,
des petits bouts pas rapport de ma vie beaucoup… beaucoup trop stressée.
Je marche dans la ruelle derrière mon loft, avec mon amie Caro. Elle me raconte ses dernières histoires d’amour. Encore un petit poète à casquette ben trop centré sur lui-même qui va lui briser le cœur dans deux minutes, c’est évident ! Elle devrait peut-être changer de type et essayer les grands flancs mous gentils ? Parlant de mou, on aperçoit près d’une porte de garage un énorme raton laveur, gros comme un bébé ours, qui tente d’ouvrir une poubelle particulièrement bien fermée avec une sangle. Caro part à rire en voyant cet animal des bois en pleine ville, se démener sur une patente en plastique pleine de vidanges : il s’agite tout autour, saute sur le couvercle, essaye de le forcer avec ses dents et ses pattes avant, retourne au sol et recommence la manœuvre avec les pattes arrière, renverse la poubelle, grimpe dessus, roule avec et tombe face première sur l’asphalte.
CARO
Coudonc, c’est le Charlie Chaplin des animaux ou what ? Pff, t’es
pathétique, vieux ! Pis t’as des grosses fesses en plus !
AMÉLIE
Carooooooo !
CARO
Ben quoi ?
AMÉLIE
Tu vois pas qu’il souffre ?
L’idée me traverse l’esprit que cette poubelle est peut-être aussi hermétique que Vous qui habitez le temps et que je suis le raton ridicule qui essaye de l’ouvrir un peu gauchement, sans expérience, ni talent, ni méthode.
En tous cas, je ne prends pas de chance et le soir même, en rentrant du Croissant Royal, je bifurque dans ma ruelle, pose mon vélo par terre, et dans le noir, sans que personne me voie, je retire un bras de la sangle du couvercle de poubelle. Quoi ? Solidarité pour nous, les ratons sans talent de ce monde !
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10 heures 9 : un piétonnier tout seul, dépenaillé, muni d’une paire de pieds,
suivi de cinq vivants professionnels. 10 heures 10 et 11 et 12 et 13 : vu que
trop tard j’avais assez attendu, j’avais déjà trop vu que j’avais rien à voir.
Chuté de mon promontoire.
Valère Novarina, Vous qui habitez le temps,
Éditions P.O.L., 1989, p. 12
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