Petite sale

Louise Mey · Chapitre 6 sur 12 · partie 3/3

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Petite sale

Samedi 15 février 1969

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— C’est eux, dit Radier. (Il passe la main sur son visage.) Cette famille.

Depuis le début, Radier dit « nous », « Monsieur et moi », « l’exploitation », « le Domaine », « ici à la ferme ». Jamais il n’a parlé en son nom. Jamais non plus il n’a parlé des Demest avec ce mot : « eux ». Pourtant Gabriel et Dassieux l’ont entendu plusieurs fois, de nombreuses fois. Pour toute la vallée, les Demest, c’est « eux ».

Dassieux ne dit rien. Il attend. Alors, Gabriel et Chaval font de même. Cela dure, un instant. Et puis Radier courbe les épaules, et se met à parler comme on se purge.

— Je n’ai rien à voir avec ça. Rien. Sylvie, c’est, c’est… vous ne vous rendez pas compte. Là-haut, c’est la seule qui sourit à tout le monde, c’est la seule à être…

Il cherche un mot qu’il ne trouve pas, reprend :

— Cette gamine, tous les soirs je prie pour qu’elle aille bien, je prie pour qu’elle soit saine et sauve, pour qu’elle revienne. Il va donner l’argent, c’est sûr qu’il va donner l’argent, mais vous savez ce qui est terrible, il a hésité. Je sais qu’il a hésité. Pourtant, s’il est capable d’aimer, cet homme-là, s’il est capable d’aimer quelqu’un, c’est elle, la petite-fille, c’est Sylvie. Il a été, avec ses gosses, il a été, si vous saviez. Quand je suis arrivé, l’aîné était déjà parti, déjà rayé, on n’en parle pas, on ne prononce pas son nom. Parce qu’il pense qu’Augustin l’a trahi, l’a déçu, a désobéi. L’a volé, presque : il lui donne son nom et le fils s’en va en emportant le nom sans rien donner à la ferme, malgré ce qu’avait décidé son père. Il n’y a pas pire pour cet homme-là que de lui désobéir, et même Martine, et pourtant peut-être que c’est elle qui a eu le droit au plus de…

Radier secoue la tête, boit. On fait signe pour une deuxième tournée.

— La tendresse, ce n’est pas le mot. Il n’y a pas de tendresse. Quand elle a grandi, il a changé de regard sur elle, je ne saurais pas expliquer.

— Comme on regarde une femme ? interrompt Gabriel, qui tente de dissimuler l’horreur dans sa voix.

— Non ! Non, rien de tel. Mais elle est devenue… le type qui va épouser Martine, ça ne pourra pas être n’importe qui, vous comprenez ? Il va lui prendre son nom, il faudra quelque chose en échange.

Radier se passe de nouveau une main sur le visage.

— Demest s’est mis à réfléchir à ce qu’il pourrait obtenir, ce que ça pourrait être, à ce qu’il pourrait avoir en échange. Avoir, avoir c’est tout ce qui lui importe. On fait parce qu’il doit avoir. C’est pour ça que je, qu’elle… quand je suis arrivé, elle n’avait même pas dix ans. Une sauterelle, des pattes comme ça, elle courait partout, elle était même amie avec quelques gamines du village. Futée, alors, un peu mauvaise, mais pas vraiment ; tant qu’on la laissait faire ce qu’elle voulait, c’était juste… une petite vraiment drôle, casse-cou, les genoux pleins de croûtes. Mauvaise… non, c’était juste qu’elle voulait faire comme elle voulait, aller où elle voulait, et elle se débrouillait bien pour ça. Et puis il a pris conscience qu’elle grandissait. Il a voulu la faire rentrer dans le rang. La préparer. Qu’elle obéisse. Qu’elle fasse ce qu’on attendait d’elle, le moment venu. Au début, elle ne s’est pas laissé faire, ça a bien gueulé dans le bureau du haut, tiens. C’est peut-être la seule qui n’ait pas peur de lui, la seule qui a le courage de lui tenir tête, dans toute cette famille. Mais lui, il a. Il a la terre, les voitures, l’argent, l’autorité, tout ça c’est à lui, elle n’avait pas le choix, elle a cédé, et elle a changé. Ces regards en dessous qu’elle a… c’est lui qui a fait ça. Elle n’était pas comme ça. Je la vois, elle se démène, elle essaye de trouver une solution, mais il va falloir qu’elle ait une idée bien maligne pour arriver à se débrouiller, sinon elle va se retrouver mariée à on ne sait qui et sans son mot à dire. Moi je crois que son père est trop fort, elle n’arrivera pas à faire ce qu’elle veut. Mais elle me dit que si, qu’elle sait comment elle va s’arranger. C’est encore une petite fille, quelque part, elle imagine des plans de gamine mais on sait bien ce qui va lui tomber sur le nez, et elle devra filer droit. Alors en attendant, tant qu’elle a encore un peu de liberté, quand elle me demande de la laisser chez des amis, que je sais qu’elle ne craint rien, moi je… voilà, moi je l’aide.

— Je croyais que c’était la première fois ? demande Dassieux, doucement.

— … oui, oui bien sûr, je voulais dire, quand elle m’a demandé, aujourd’hui, ment Radier. Désolé. Je ne bois pas d’alcools forts, d’habitude.

En face, personne n’est dupe. Ça n’empêche pas Dassieux, toujours gentil, de lever la main pour demander une troisième goutte.

— D’accord. Demest père, il hésitait tu dis ? Pour la rançon ? Tu penses qu’il peut savoir de qui il s’agit ?

— Non. Non, il ne sait pas, et je le vois, il cogite, ça ne donne rien, ça le rend furieux. Parce qu’il n’en revient pas qu’on puisse oser s’en prendre à lui. La vérité, c’est qu’il y a tellement de gens qui pourraient lui en vouloir, tous ces gens qu’il épuise, qu’il méprise. Rien qu’au village… rien qu’à la ferme, doux Jésus. Vous ne savez pas ce que c’est que de travailler pour cet homme-là.

Non, ils ne savent pas.

— Il est partout, il surveille tout, il dirige tout. Ça doit filer, ça doit servir, et quand ça ne sert plus… Vous savez qu’il faisait du lait ?

En face, les trois hommes ont une moue perplexe : on n’est pas là pour parler fromage. Mais on fait le geste de continuer, on le laisse vider son crachoir.

— Il a gardé quelques vaches, mais au fur et à mesure qu’il passait à la betterave, il les vendait, toutes, jusqu’à un dernier lot – il n’arrivait pas à en avoir le prix qu’il voulait. Vous savez ce qu’il a fait ? Une nuit, il les a emmenées dans le hangar du champ nord, et il a mis le feu.

Gabriel hausse les sourcils.

— Il n’y a pas de hangar dans le champ nord.

— Non. Plus maintenant.

— Il a tué ses vaches ? C’est ça que tu nous dis ? demande Chaval.

— Elles ont gueulé, si vous aviez entendu comme elles gueulaient, des heures. J’ai des haut-le-cœur, rien que d’y penser.

— Mais pourquoi ? tente de comprendre Gabriel.

— Pour l’assurance. Parce qu’elles valaient plus cher mortes. Il en a touché un joli paquet, je peux vous le dire, et ça faisait d’autant plus dans sa poche, pour acheter d’autres terres, embaucher d’autres gars.

Gabriel ne sait que faire de cet aveu. Dassieux et Chaval restent pareillement silencieux. Radier, lui, fait tourer sa Suze dans le fond de son verre.

— Il n’y a plus eu de vaches, après ça, sauf les quelques-unes qu’on garde pour le lait, dans l’étable, maintenant qu’il s’est mis en tête de chasser à courre… Je ne peux plus m’approcher.

— Des chevaux ? demande Dassieux.

— Des vaches. Ces hurlements, je ne peux pas vous décrire. Rien que d’en voir, ça me reprend, comme si j’allais rendre. L’argent. Il voulait l’argent. Il n’a pas de limite quand il s’agit d’argent. Et il y tient à Sylvie, mais celui qui a fait ça, je ne sais pas s’il réalise à quel point ça doit lui faire du mal de devoir donner son argent.

— C’était quand ?

À tout hasard, Gabriel note, un peu perplexe « Demest – Fraude à l’assurance – 62 – champ nord » ; il peine à se représenter la scène. Il a vu des voitures incendiées pour l’assurance, cela ne lui a fait ni chaud ni froid, il tente de se souvenir des vaches de l’étable des Demest. Ce qui l’a frappé surtout, c’est leur taille, citadin, il oublie à quel point c’est énorme, la quantité de viande, de peau, de muscle, la dimension du museau, les yeux globuleux, qui l’ont dévisagé avec méfiance. Quand il s’est agenouillé dans la paille le premier jour, pour caresser la chatte que la bonne leur montrait, l’une des vaches a bougé et il a senti le sol vibrer. Il était à hauteur de sabots, et de l’autre côté de la barrière il voyait ces mamelles gonflées, rosées, veloutées et veineuses, les pis humides, il était presque gêné mais n’en a rien laissé voir.

— C’est cruel, commente Chaval, et Gabriel est presque reconnaissant qu’on lui explique ce qu’il doit en penser.

Oui, c’est cruel, cruel d’indifférence et d’avarice, et cela finit de peindre le portrait d’Augustin Demest, gagner à tout prix, tuer plutôt que perdre.

Radier hoche la tête, puis poursuit :

— Des fois je me demande à quoi je sers. Il a un régisseur parce qu’il doit, parce qu’il faut. Avoir quelqu’un comme moi. Quand on est important, quand on n’a plus les pieds dans le fumier. Il devrait se concentrer sur autre chose, ses déjeuners de patrons, ses chasses à courre, ses accords, ses histoires de politique. Mais il n’arrive pas à lâcher la terre. Elle, c’est le contraire.

— Sa femme ? Mme Augustin Demest ?

— Gustave la connaît bien. Elle n’aurait rien aimé tant que de partir, en ville, déménager dans une belle maison, avec une allée en graviers, ne plus jamais avoir à marcher dans la boue. Il n’y a rien qu’elle déteste plus que d’avoir les pieds crottés, mais lui, la terre, c’est dans son sang. Ils sont mal assortis.

Radier boit une rasade. Il se tait.

— À ton avis, quelqu’un de la famille pourrait être impliqué ?

— Je n’en sais rien.

— Un des enfants pourrait vouloir son héritage en avance ? Quoiqu’il suffirait de patienter un peu…

— Vous plaisantez ? Il nous enterrera tous.

Il boit de nouveau.

— Enfin, moi en tout cas, ça c’est sûr.

— Donc ? insiste Dassieux.

— Il ne se laisserait pas avoir comme ça. Croyez-moi. Il a passé sa vie à construire tout ça. Il ne laissera personne lui voler. S’en prendre au Domaine. Il fera tout pour le défendre.

— Mais pas pour sa petite-fille ?

Radier regarde très fixement son verre, et puis il secoue la tête, pour dire non peut-être, ou bien qu’il ne sait pas.

— L’aîné, tu l’as connu ? Tu le connais ?

— Je vous ai déjà dit ce matin…

— Alors tu nous redis.

— Non. Il était déjà parti quand je suis arrivé.

— On en parle, à la ferme ?

— Jamais.

— Pas même sa mère ?

— Si vous pensez qu’elle daigne m’adresser la parole, vous vous mettez le doigt dans l’œil, et profond. Je n’aurais même pas le droit de rentrer dans la maison, si ça ne tenait qu’à elle. Je suis bon à obéir et à faire le chauffeur quand ça l’arrange.

— Personne n’en parle de l’aîné, vraiment ? Pas même le fils Demest ? Michel ? Il ne parle jamais de son frère ?

— Pour dire quoi ?

— C’est nous, les questions.

— Non : c’est la réponse. Je ne l’ai jamais entendu parler de quoi que ce soit d’autre que de travail depuis qu’il est revenu vivre là. Mais il ne dit pas grand-chose, de toute façon. Il suit son père. Il écoute. Il apprend.

— Sa femme, Clémence ?

— Eh bien, Clémence ? répond Radier.

— Comment elle trouve sa place, là-dedans ?

— Elle trouve, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise. Je ne suis pas son confident.

— Elle est contente d’être à la ferme ?

— … Non. Je ne crois pas. Elle est de la ville. Au début, ça lui plaisait, elle venait assister à la traite, elle nous parlait. Et puis je crois qu’il a mis le holà.

— Demest père ?

— Oui. Ou peut-être que c’est son fils qui a dit à sa femme d’arrêter, mais ça venait de lui de toute manière. Histoire de lui faire comprendre que ça ne se fait pas pour la belle-fille du patron, de jouer à la fermière. De parler au personnel, de se mêler aux ouvriers. Alors elle passe ses journées à l’intérieur. Elle ne sort presque plus. Elle reste avec la petite…

Radier fixe son verre.

— Elle restait.

— Michel Demest, il est content ?

— Content de quoi ?

— De suivre son père, d’écouter, d’apprendre. D’être l’héritier.

— Comment je suis supposé savoir ça moi, enfin ?

— Mais tu vis chez eux, bordel de Dieu ! répond Dassieux excédé.

— Chez eux. Pas avec eux. Je n’en sais rien. Je ne sais rien.

Il y a un silence. Dassieux semble avoir fini. Il boit une gorgée.

— Dernière chose, demande Chaval. Le journaliste. C’est toi qui lui as parlé ?

— Quel journaliste ?

— Philippe Declerc. Celui qui a révélé l’existence du fils aîné de Demest.

— Non…

— C’est bien. Continue comme ça.

Cette fois, c’est Radier qui lève le bras pour demander un replein. Mais Dassieux fait « Tut tut tut » et secoue la tête.

— Tu as assez bu, Radier. On te ramène chez les Demest.

 

C’est Gabriel qui conduit la DS20 Pallas des Demest jusqu’à la ferme, Radier relégué sur le siège passager. La suspension est incroyable et Gabriel a l’impression de piloter un avion. Et puis il prend plaisir à retrouver sa place d’homme – il n’est pas orgueilleux, mais quand même, la journée passée comme un gamin la tête entre les deux sièges avant, ça l’a un peu titillé. C’est Chaval qui conduit la voiture de la gendarmerie, Dassieux à ses côtés, et Gabriel se contente de les suivre, appréciant le confort de la conduite. Le trajet lui semble plus court – mais il sait où il va et l’angoisse de comprendre où on emmène Martine Demest ne l’agrippe plus à la gorge. Cela ne règle rien de rien mais il se sent plus léger pourtant. Il sait que ça va passer. Que d’un instant à l’autre la vision de la fillette va revenir le hanter, et il fait de son mieux pour la tenir à distance, encore un instant, un instant le plus long possible, tentant d’entraîner son imagination sur d’autres pentes. À côté de lui, Radier a de temps à autre un petit renvoi d’air, mais reste en éveil. Ce corps qui ne dégrippe jamais, Gabriel a vu ça, beaucoup, depuis son arrivée. Il y a toujours une tension, toujours du dur. Il n’y a pas de douceur pour les hommes d’ici.

— Michel Demest, lance-t-il dans l’habitacle empli de pénombre.

À côté de lui, le corps se tend encore plus, et Gabriel a la conviction immédiate que Radier n’est pas ivre, qu’il n’a pas lâché tout ce qu’il a à lâcher. Qu’il a eu peur, qu’il a peur, mais qu’il lui reste une part de loyauté envers son patron – ou qu’il le craint davantage que la police.

— Michel Demest, dit encore Gabriel.

— Eh bien, quoi, répond Radier, qui se rajuste sur son siège, avec des mouvements d’élève qu’on interroge, et qui ne sait sa leçon qu’à moitié.

— Allons, tu le côtoies, Michel Demest. Quand on t’a demandé s’il aimait ça, la ferme… tu sais que Madame qui ne te parle pas déteste la boue et lui que tu vois chaque jour, tu n’en as aucune idée ?

— C’est des affaires de famille.

— Radier, on dirait vraiment qu’il y a un problème par ici, c’est cette chierie de vent qui vous rend sourds ? C’est la police qui te pose la question. Dis-moi ce que tu sais.

Encore quelques secondes de silence. Une voiture passe en face, le visage de Radier s’éclaire de jaune un instant.

— Il n’avait pas prévu ça. Et ce n’est pas un secret. Ça devait être Augustin. C’est comme ça que ça devait être. Michel, il a pensé qu’il allait se la couler douce. Faire ses études de littérature ou je ne sais quoi, devenir je ne sais qui. Vivre en ville je ne sais où. Mais Augustin est parti et c’est à lui que va revenir la ferme. Il n’a pas le choix.

— Il sera à la hauteur ?

Radier reste tendu.

— Je n’en sais foutre rien. J’espère, nom de Dieu.

— C’est pas chez toi.

— Mais moi aussi je travaille pour ce domaine ! C’est pas ma terre mais si elle nous donne autant de bien, c’est aussi grâce à moi. On a le droit d’être fier de son travail, oui ? !

— Peut-être que si Michel partait tu pourrais faire à ton envie. Peut-être que Demest te ferait davantage confiance.

— Oh, il me fait confiance. Autant qu’un homme comme lui peut faire confiance à un homme comme moi. Mais Michel, il ne pourra jamais partir. Et moi, ça ne sera jamais ma terre.

— Tu saurais mieux t’y prendre pourtant, quand Demest père ne sera plus là. Pour le Domaine.

— C’est à Martine qu’il faudrait donner tout ça. Si on la laissait faire, celle-là… vous verriez. Vous verriez.

— Je verrais quoi ?

— Tout le monde verrait. Cette gamine, elle en a.

— Et pourquoi pas alors ?

Radier hausse les épaules, presque condescendant, comme si Gabriel peinait à comprendre quelque chose de très simple, une loi fondamentale de l’univers, une règle comprise par le reste du monde tout entier.

— C’est une fille, vous croyez quoi ?

Les phares de la berline caressent de leur lumière chaude le dernier tournant de la route qui monte à la ferme, puis les murs de pierre, l’immense portail ouvert, un bout de hangar. Les journalistes et leur Renault beige ne sont plus là.

— Dors bien, Radier. Je pense qu’on aura encore des choses à se dire, toi et moi.

 

— Alors ? Qu’est-ce que vous vous êtes raconté de beau ? demande Dassieux, quand Gabriel s’installe sur la banquette arrière.

Il regrette immédiatement sa place derrière le volant de la DS. Il l’a garée en souplesse dans la cour des Demest et il est reparti à pas vifs vers la voiture de Chaval qui l’attendait devant les portes du Domaine.

— Il garde des choses pour lui. Je l’ai senti sincère. Mais il n’a pas tout dit.

— Sur la famille ?

— Si, j’en sais davantage. Il prend Michel Demest pour un faible, il est convaincu qu’il n’a rien à voir avec l’enlèvement. Mais que ça soit de l’attachement à la terre ou à Demest père, je sais qu’il n’a pas tout lâché. J’ai l’impression qu’il protège Martine, aussi.

— Martine ? Parce qu’elle aurait quelque chose à voir avec tout ça ? s’étonne Chaval.

— Non, juste parce qu’elle n’a pas la vie facile, je suppose.

Cette fois, Gabriel se cale contre le dossier de la banquette, reprend :

— Mais plus le temps passe, plus j’ai l’impression qu’il faudrait des mois pour dépiauter tous les secrets de cet endroit.

— Je vous ramène à Anceny ? fait Chaval. Récupérer votre voiture ?

— Demain matin, c’est vous qui nous menez repérer les lieux de la remise ?

— Je crois bien.

— Alors laissez-nous à l’hôtel de Saint-Dury en passant, et rentrez chez vous. En cas d’urgence, Aubreuil a laissé quelqu’un à la mairie, non ?

Chaval acquiesce :

— Girard, je crois. Je vous dépose.

Il est plus de 22 heures. Ils s’attendaient à trouver le café calme et désert, mais il y a encore du monde. Gabriel croit repérer un des journalistes qui faisaient le pied de grue devant l’entrée des Demest aujourd’hui.

— Vous servez encore à dîner ? demande Dassieux à Salors, qui hoche la tête.

Ils retrouvent leur table, et Gabriel a une pensée furtive pour la rapidité avec laquelle on se crée des habitudes. Autour d’eux, des hommes seulement, qui boivent et discutent. Télé-Soir est terminé depuis longtemps et la télévision est éteinte. Le poste de TSF est éteint lui aussi, Gabriel se dit qu’il devrait demander à l’allumer, écouter les informations, mais il renonce, avec un fond de dépit. S’il entend un autre scoop sur RTL alors qu’il a l’impression d’avoir passé la journée à peiner à contre-courant, il ne sait pas comment il réagira. Il sera bien temps d’écouter ça demain, s’il s’était passé quelque chose, Aubreuil les aurait contactés. La femme de Salors vient poser devant eux verres et couverts, annonce du gratin et du fromage.

— Du vin ? demande-t-elle. Ah, monsieur Sautet.

— Oui ?

Elle sort de la poche de son tablier un papier plié en deux.

— Une dame a téléphoné pour vous, cet après-midi. Elle a laissé le numéro où la rappeler.

Sur le papier, le numéro où Claudia peut être jointe jusqu’à 18 heures. Elle a dû rentrer chez eux depuis.

— Merci. Le téléphone… ?

— Allez-y, répond la femme.

Dassieux lui aussi a un geste de la tête.

— Vas-y, appelle-la, ta Claudia.

 

— Ah enfin ! dit Gabriel quand Claudia décroche, et elle rit.

Il est rarement hors de Paris pour le travail, et même si leurs horaires à tous les deux sont chaotiques, il est inhabituel qu’ils ne se parlent pas du tout de la journée. Le rire clair qui arrive dans l’oreille de Gabriel réveille ce manque perpétuel qu’il a de Claudia, de la voix de Claudia, de la peau de Claudia, de l’odeur de Claudia. Son ventre se tord, et il lâche dans le combiné :

— Comment vas-tu ?

— Très bien ! Et toi ?

Il n’ose pas lui dire qu’elle lui manque, il a peur qu’on l’entende, alors il tourne autour des mots, dit seulement :

— Je ne dirais pas non à un bon bain chaud et à une soirée tranquille.

Elle ne s’y trompe pas.

— Caro mio, tu me manques aussi. Comment ça se passe ?

Gabriel regarde autour de lui, il y a du monde, des qui font durer depuis un brin trop longtemps le verre de l’après-travail, des qui ont clairement décidé de rentrer chez eux à genoux. Pas de trace de Declerc, et le téléphone est à l’écart, dans le couloir qui mène à la cuisine et à l’escalier qui accède à l’étage. Mais même comme cela, Gabriel ne peut pas raconter. Il ne peut pas parler de l’enquête – ce qu’il n’a jamais droit de faire mais fait quand même parfois, la nuit, quand il est blotti au creux de Claudia, la joue sur ses seins, et qu’elle passe les doigts dans ses cheveux, comme pour extraire de sa tête toute la laideur qui l’encombre. Alors il dit juste : « Ça va », sur un ton qui signifie que ça ne va pas.

— Tu ne peux pas parler, c’est ça ? Tu es entouré d’espions ?

Et toujours ce rire dans sa voix à elle, toujours ce creux dans son ventre à lui.

— Voilà.

— Alors je vais te poser des questions auxquelles tu peux répondre comme un espion. Dassieux est gentil avec toi ?

— Oui.

— Tu manges ?

— Oui.

— Tu dors ?

— Pas tellement.

— Des cauchemars ?

Il n’y a plus de rire dans la voix de Claudia.

— Oui.

— Caro mio… je comprends. Je serai à la maison demain pour réviser. Si tu peux trouver un coin plus calme pour m’appeler ?

— À la maison ? Toute la journée ? Pas de permanence ? Pas de réunion ? Pas de recours en préfecture pour je ne sais qui, pas de cours d’alphabétisation pour les femmes de je ne sais où ?

— Cretino ! Tu sais ce qu’elles te disent, les femmes de je ne sais où ?

— Je ne parlais pas de toi…

— Si, aussi. Écoute, on se disputera à ton retour, je dois finir un dossier pour un des travailleurs de la permanence, ce soir. Mais dès demain je serai ici à attendre ton appel, comme une bonne petite femme traditionnelle.

— Une fois n’est pas coutume…

Dans la salle derrière lui, on ouvre la porte du café et un courant d’air glacé vient cueillir Gabriel à la gorge.

— Nom de nom, qu’est-ce qu’il fait froid ici.

— Mon pauvre. Alors j’en profiterai pour te tricoter une écharpe.

— Tu sais tricoter ?

Sa surprise est sincère. Claudia a peu de temps disponible et aucun à perdre dans des disputes inutiles ; elle a donc pris soin de l’informer très tôt qu’il devrait s’adresser ailleurs pour ses travaux de tricot. Claudia cuisine car elle doit manger, coud si besoin, mais son adhésion à l’éducation traditionnelle s’est arrêtée vers cinq ans avec les aiguilles à tricoter : elle a préféré l’opposition. À sa mère d’abord, qui la voulait sage et obéissante pour le jour où la guerre finirait et où son père pourrait revenir. À ses tantes, ses cousines, cousins et grands-mères ensuite, inquiets et outrés qu’elle semble préférer les livres aux devoirs qu’imposait son rôle de fille. Et pour finir à la culture de son pays tout entier, qui semblait déterminé à lui faire comprendre que son projet de devenir avocate était absurde et qu’elle a quitté sans regret apparent. Claudia étudie, travaille et aime, c’est tout ce pour quoi elle dégage du temps et Gabriel s’en accommode pour l’instant – ce n’est pas exactement comme si elle lui en laissait le choix. Alors, du tricot ? Claudia ? Serait-ce un revirement inattendu ?

— Non. Ça sera une écharpe expérimentale…

Il a un petit rire, qu’il ravale, vite. Rire lui semble sacrilège, d’ailleurs il se sent coupable de prendre le téléphone pour parler à Claudia. Il promet de faire de son mieux pour appeler le lendemain. Il ne peut rien dire des petits mots tendres qu’il lui offre d’habitude quand ils ne sont que tous les deux. Alors il lui souhaite juste une bonne soirée, pendant que Claudia lance sur la ligne des bruits de baisers.

Il raccroche et pendant une seconde il se trouve tout réchauffé de cette conversation, des « o » ensoleillés de Claudia, de ses « r » qui évoquent un bonbon au miel que l’on fait rouler sur la langue. Et puis il se retourne vers la salle, voit les vestes de laine rapées, les écharpes nouées, les têtes penchées sur les verres, le gros poêle à l’odeur d’essence qui peine à tiédir la pièce et il est de nouveau glacé, épuisé, si las.

Quand il se rassied à table, Dassieux a déjà commencé à manger, et après une minute Salors vient poser devant lui une assiette remplie d’un gratin fumant.

— Il fait des journées encore plus longues que les nôtres, dit Dassieux entre deux bouchées.

Gabriel, la bouche pleine, lève des sourcils en forme de question. Salors ?

— Le journaliste. À la même table que ce matin. Il est rentré pendant que tu téléphonais.

Les journalistes télévision qui campaient à la porte de Demest finissent leur dîner et montent à l’étage. L’homme au catogan reçoit la même assiette, dîne seul avec sa bière. Cette fois, Gabriel la voit, posée sur la chaise : la lourde mallette des reporters radio. Dans la salle qui se vide peu à peu alors qu’on passe les 23 heures, le journaliste fume un moment. Le seul hôtel de Saint-Dury, nécessairement, lui aussi logerait ici. Dassieux et Gabriel ont nettoyé depuis longtemps leur assiette à coups de pain, terminé leur portion de crème caramel, et ils s’autorisent un moment tiède, patiemment.

— On va lui parler ? demande Gabriel.

— On peut lui offrir un verre, confirme Dassieux. Il n’y a pas de mal à ça.

— C’est ce qu’Aubreuil disait, « en bonne intelligence ».

— Voilà. Va donc lui proposer de boire un coup en bonne intelligence.

L’homme pose sa cuillère et se retourne avant que Gabriel atteigne sa table.

— Philippe Declerc ?

On dirait qu’il hésite, mais la tête fait oui, oui c’est bien lui.

Petits mouvements de menton, Gabriel les présente, Sautet, Dassieux, lui propose de les rejoindre. Declerc se lève, le suit, s’assied face à Dassieux, et Gabriel, ne sachant pas s’il est opportun de lui faire face à deux façon interrogatoire – ça ne serait pas en bonne intelligence – et réticent à prendre place à ses côtés, finit par tirer une chaise et s’asseoir de travers, le ventre presque collé à un angle de la table. Dassieux, lui, ne semble pas embarrassé ; il a déjà fait signe à Salors, qui vient prendre les assiettes et la commande d’une nouvelle bouteille de vin.

— Un demi, pour moi, corrige Declerc.

Salors s’éloigne.

— Alors, pose Dassieux sur la table.

— Alors, répond Declerc, du tac au tac.

Il a l’œil bleu et affûté sous ses gros sourcils, ne semble pas nerveux, sort lentement une blague à tabac et commence à bourrer une petite pipe. Quand les boissons arrivent et que la pipe crache de premières volutes de fumée au parfum âcre et sucré, il n’a toujours rien dit.

— Nous sommes de Paris, lance finalement Dassieux après une gorgée. Pour Sylvie Demest.

En face, du calme et de petits bruits de succion. Declerc est tout ouïe mais toujours aussi muet.

— Vous avez de la famille dans la région ? fait encore Dassieux.

Cette fois, trop intrigué pour ne pas répondre, Declerc hausse les sourcils, se fend d’un « Non, pourquoi ? ».

— Oh, comme ça. Je me disais que vous étiez peut-être là par hasard.

Declerc a un petit sourire, lui aussi sans doute est en train de se dire que la conversation démarre en bonne intelligence, mais qu’il est inutile de chercher à insulter la sienne.

— Oui, exactement. Je suis passé, j’ai vu de la lumière…

La phrase s’éteint, la pipe aussi.

— Et vous vous êtes dit : « Tiens, et pendant que je suis dans la région, si j’en profitais pour trouver de petites informations sur la famille Demest. »

— Voilà.

— Et son fils aîné.

— Par exemple.

Dassieux se ressert, laisse passer quelques secondes, puis :

— Et vous l’avez découvert comment, ce fils aîné dont personne ne parle ?

— Personne, personne… ça dépend où on écoute.

Gabriel tapote sa cigarette sur le coin du cendrier pour en faire tomber la cendre, sans rien dire, cache son étonnement. Pas plus Declerc que les journalistes à caméra ne lui semblaient avoir tissé de liens avec les clients du café. Mais lui et Dassieux n’y sont pas tout le temps, loin de là, peut-être n’ont-ils pas vu.

— Et vous écoutiez où ?

— Si vous me demandez mes sources, je m’en vais tout de suite et ma bière sera perdue.

Dassieux se redresse lentement, pianote sur la table du bout des doigts. Il pondère. Il soupèse. C’est toujours en bonne intelligence mais c’est désormais posé, là, entre les verres : pas de collaboration.

— Vous pensez qu’il est peut-être impliqué ? Le fils aîné ? tente-t-il encore.

Declerc vide la pipe. Il va partir, pense Gabriel, ce n’était pas la bonne façon de faire. En face, le journaliste prend le temps de curer le tabac noirci – il fait durer, peut-être qu’on peut rattraper le coup, trouver quelque chose. Gabriel hésite, va parler, mais Declerc répond finalement :

— Non.

Ce n’est pas une alliance, pas vraiment, mais ce n’est pas la guerre.

— Vous auriez quelque chose que vous auriez envie de partager avec nous, Declerc ?

— Contre quoi ?

— Tut-tut-tut, fait Dassieux, désapprobateur.

— Pas sûr que vous ayez quelque chose à échanger, de toute façon.

— Ne croyez pas ça.

— Mais si. Je crois tout à fait ça. Ou bien vous alliez me proposer une déclaration officielle ? J’ai mon matériel juste ici, ajoute-t-il en sortant déjà son micro, un appareil au corps carré, en deux nuances de gris, dont Gabriel qui se pique de technologie n’identifie pas la marque. La mallette reste ouverte et il distingue un enregistreur à bande – un Nagra sans doute. Dassieux décline :

— Comme vous vous en doutez, la communication autour de cette affaire ne dépend pas de nous.

— Comme vous vous en doutez, faire parler vos collègues gendarmes n’est pas chose aisée.

— Donc ?

— Donc je vais ailleurs.

— Où ?

— Dans ma chambre dormir, pour commencer.

La pipe est rangée. Le verre est abandonné. L’homme est debout.

— Declerc, est-ce qu’on peut compter sur vous pour nous prévenir si vous découvrez quelque chose qui permettrait de retrouver Sylvie ? De lui sauver la vie ? lance Gabriel.

— Vous savez ménager vos effets… vous devriez faire de la radio.

Declerc repousse sa chaise contre la table, les pieds raclent, le bruit est superflu et pénible.

Gabriel sent les poils de sa nuque qui se hérissent, comme une envie de secouer – quelque chose, quelqu’un, et pourquoi pas un journaliste. De bousculer, de presser, d’agiter jusqu’à ce que quelque chose sorte, quelque chose d’utile et de vivant, quelque chose de sincère. Mais à côté de lui, Dassieux a le geste, celui qui dit « du calme », alors Gabriel se calme, obéissant, bon garçon, ou peut-être qu’il ne lui coûte rien finalement de laisser la fatigue qu’il peine à tenir à distance planter ses dents dans son cou, l’entraîner vers le sol. Il a comme une envie de s’allonger, la hargne est épuisante et il ne veut que dormir.

— Declerc, insiste Dassieux. Si jamais quelque chose survient qui puisse nous aider. Pour la gamine.

— Oui. Si jamais. Alors oui.

— Nous n’en demandions pas plus, fait Dassieux, les paumes levées en signe de trêve.

Quand Declerc a disparu en haut des marches, Gabriel hésite : est-ce qu’il a encore la force de la dispute, la force de demander à Dassieux pourquoi, pourquoi la politesse, l’apparence de l’humilité. Ce type-là n’est pas flic et la liberté de la presse, d’accord, mais c’est Sylvie qui compte. Bordel.

— Je sais, Gabriel, je sais. Je te connais. Sous tes airs de gentil des fois tu aimes bien secouer, hein ? Mais le type a dû être expulsé d’Algérie, pour sa propre sécurité ou pour arrêter de mettre le feu aux poudres, selon ce que tu préfères croire. Il ne voulait pas partir, alors qu’il était menacé de mort de tous les côtés. Il voulait rester, quand d’autres auraient tout donné pour rentrer chez eux.

Gabriel sait qu’il ne doit pas réagir, pas parler du fils Dassieux, le fils unique qui lui n’est jamais revenu, qu’il n’y aura pas de réponse, pas de confidence. On n’en parle jamais.

— Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas deux flics qui se pèlent dans leurs impers de Parisiens qui vont l’impressionner. Et puis, les mouches, le vinaigre, et toutes ces sortes de choses. Comme ça, peut-être qu’il nous communiquera des informations.

— Tu y crois ?

— Moi, à cette heure-ci, je ne crois plus à grand-chose.

— Déjà que d’habitude…

— Déjà que d’habitude.

Il est presque minuit. Salors pousse les derniers buveurs vers la sortie et ferme la porte.

Sa femme revient prendre les verres qui restaient sur la table.

— Vous fermez tard.

— C’est plus tôt, d’habitude. Mais là, on loge des clients qui terminent leur journée… eh bien, aux mêmes horaires que vous. Et puis, les gens ont besoin de parler.

« Pas à nous, en tout cas », pense Gabriel qui a fait l’impasse sur la colère mais n’est pas tout à fait prêt à renoncer à l’amertume.

— Vous avez bien un petit digestif ? demande Dassieux.

— Qu’est-ce que vous voudriez ? Une genièvre ?

— Va pour le genièvre, approuve Dassieux, en se levant pour la suivre jusqu’au comptoir.

Gabriel suit aussi, davantage pour le geste que par envie. Il a bu deux verres de vin, ça lui suffit. Il sait que Claudia détesterait savoir cela, mais au fond il aimerait avoir le coude aussi leste que ses collègues, ça le poserait – il n’aime pas tant être le plus jeune des tablées et il trouve que sa faible appétence pour l’alcool lui donne l’air précieux.

Dans la salle, Salors s’active, dans des bruits de chaises qu’on tire et qu’on pousse.

— Les Italiens qui travaillent au Domaine, ils ne descendent jamais boire un coup ? demande-t-il à la femme de Salors.

— Parfois.

— Et Radier ?

— Parfois, aussi. Ce n’est pas fréquent.

— Il travaille trop pour ça ?

Elle hausse les épaules.

— Les parents de la petite, vous les connaissez ? relance Gabriel.

— Lui, il venait un peu, quand il était plus jeune. Mais maintenant qu’il fait le patron…

— Et l’aîné ?

— Pas vraiment. Il n’avait pas beaucoup de camarades au village, je l’ai très peu vu.

Gabriel se retient de demander pourquoi elle n’a pas mentionné l’existence d’Augustin fils. Elle aussi savait. Mais il la sent qui se dégèle, au fur et à mesure que les jours passent et qu’il complimente les plats qu’elle leur sert, alors il se dit qu’il va prendre ce qu’on lui donne et garder sa rancune pour lui.

— Et elle ? Clémence ? Sa femme, la mère de la petite ? tente-t-il encore.

— Elle est venue une fois, descendue du haut, avec la gamine dans le landau, répond Mme Salors, posant deux petits verres ronds à pied court sur le comptoir.

— Une seule fois ?

Salors revient, passe derrière le comptoir, une caisse dans les mains.

— Faut croire qu’on n’était pas assez bien pour elle ici-bas.

— Ne dis pas ça, le reprend sa femme, interrompant son geste, le goulot en l’air.

— Et Demest père, vous le voyez, parfois ?

La femme de Salors renifle, et Gabriel pourrait presque sourire. Il y a tout le mépris du monde dans ce reniflement rapide, et il se demande comment les femmes font pour cracher ainsi leur dédain sans une goutte de salive.

Dassieux, lui, ne sourit pas, mais il a entendu la sentence, et lisse sa moustache, pensif. Et puis il se lève, d’un coup, et lance au cafetier, amical :

— Attendez pour le genièvre. Salors, ça fait trois nuits qu’on est là. Est-ce que vous me montreriez votre cave, un peu ?

De l’autre côté du comptoir, le cafetier hésite, et puis il a un signe d’assentiment, invite le flic à le suivre d’un mouvement d’épaule. Mme Salors sert un seul petit verre, rebouche sa bouteille, et la voilà seule avec Gabriel.

— Vous ne l’aimez pas trop bien, Demest, hein ?

— Ça n’est pas une histoire de l’aimer. C’est qu’il est dur, voilà.

Gabriel ne dit rien, parce qu’il dirait alors : « Vous êtes tous durs, dans ce village. Durs à la tâche, durs au sourire, il y a une petite fille qui a disparu mais même quand tout va bien, ça ne rigole pas beaucoup par ici, hein ? »

— Dur et juste ?

— Juste dur.

Quand elle termine ses phrases, elle fait entendre le point, et le silence qui suit. Gabriel attend, une petite seconde, deux peut-être et quand il est certain qu’elle ne dira plus rien, il reprend :

— Avec qui ?

— Avec personne, avec tout le monde, il est dur, c’est tout, c’est ce qu’il est.

— On nous a dit que c’était un bon patron, qu’il aidait ceux qui demandaient, qu’il faisait des avances.

— Il fait des avances, ça oui.

— Et les avances, c’est pas bien ?

— C’est comme ça.

— Il emploie du monde dans le village.

— Il emploie, c’est vrai.

— Vous, avec le café, vous n’avez jamais travaillé pour lui, je suppose ?

— Je ne suis pas d’ici. Le café était aux parents de mon mari. Après la guerre, il est revenu, moi avec, et on a repris.

— Ah oui ? Et vous êtes d’où ?

— Du Pouliguen.

— Ah ! Vous aussi alors, vous êtes venue ici pour être avec votre mari. Un peu comme Clémence Demest ?

Mme Salors s’appuie du coude sur le comptoir, décidée semble-t-il à la confidence.

— Ne croyez pas ce qu’on vous dit. Elle est très gentille. Quand elle est venue ce jour-là avec la petite… Des fois les bébés sont chiffonnés, mais celle-ci, à quelques mois, déjà elle faisait des sourires. Sa mère m’a parlé correctement, elle a posé des questions sur le village, sur l’école, elle était amicale. Elle est restée une demi-heure peut-être, j’ai eu l’impression qu’elle voulait savoir si elle pourrait trouver à s’employer, pas à faire la bonne bien sûr, mais pour les enfants, ou peut-être, je ne sais plus trop comment, elle me parlait de bibliothèque. Elle a dit aussi qu’elle allait passer le permis de conduire. Et puis son mari est venu la chercher, et quand il croyait que je n’entendais pas, vous savez ce qu’il a dit ?

Gabriel secoue la tête.

— Que ça ne se faisait pas. De venir au café, comme ça. Qu’ils n’étaient plus à Lille. Il a dit « notre réputation », et il ne parlait pas de lui et elle, il parlait des Demest. Et Clémence, elle n’a plus jamais remis un pied ici. Elle passe en voiture parfois, jamais seule, le permis, je crois que ça aussi on lui a dit que ça ne se faisait pas. Et pâle en plus, des joues creuses. La seule joie qu’elle a, on croirait bien, c’est sa fille. (Elle baisse les épaules, comme si la disparition de la petite lui revenait d’un coup sur la nuque et ajoute :) C’est terrible.

— Et Le Pouliguen, c’est comment ? Je n’y suis jamais allé, demande Gabriel, qui veut la garder détendue et bavarde.

— C’est beau, dit simplement Mme Salors. Il y a la mer.

— Ça doit être très différent.

Elle a une mimique entendue ; visiblement, oui, passer des embruns à la betterave, c’est un voyage.

— Vous êtes arrivée quand ?

— En 1947.

— Augustin Demest était déjà là ?

— La fille Andreux et lui étaient déjà mariés et les deux fils étaient déjà nés. Andreux n’a pas tardé à lui laisser les rênes, et Demest n’a pas perdu de temps. Il y a vite eu des tractations, il essayait de racheter le plus de terres possible, il employait une bonne partie des hommes ici, et quand l’argent du plan Marshall est arrivé, alors là…

— Il a bâti tout ça très vite, alors.

— En cinq ans, il avait presque toute la vallée. Et la moitié du village. Et moi, je tombais des nues.

— Comment ça ?

— Chez nous, c’est différent. Des grosses exploitations, comme celle-ci, il n’y en a pas. Et des gros patrons… bien sûr il y a les chantiers, à Saint-Nazaire, mon père a travaillé là-bas. Mais même avant les grèves de 1957, les ouvriers ne se laissaient pas faire. Ici… Vous ne buvez pas votre genièvre ?

Gabriel s’excuse, demande si on l’accompagne, et Mme Salors dit « Allez », avant de se servir un très raisonnable verre de blanc. Gabriel lève le verre et l’approche de sa bouche. Une odeur de vert assaille ses narines, il sent une légère grimace plier sa bouche, mais boit, pour honorer le geste. La boisson est forte, sans la moindre douceur, et lui donne l’impression d’avaler l’odeur d’un sous-bois humide, à flanc de montagne – il ne trouve pas ça bon et retient Dassieux qui en ce moment même est sans doute en train de goûter les meilleures bouteilles disponibles à la cave, ce vieux roublard.

— Les ouvriers, alors ? encourage-t-il.

— Comment je peux vous décrire ça ? J’ai eu l’impression d’arriver un siècle plus tôt. D’avoir remonté le temps. Vraiment… D’être transportée à l’époque du servage. Des paysans, corvéables à merci, à la botte, et puis en haut dans son petit château, le seigneur qui donne et qui reprend. Mais je ne devrais pas vous dire ça, ajoute-t-elle brusquement.

— Vous ne travaillez pas pour lui, pourtant.

— C’est ça qu’il faut comprendre, pour comprendre cet endroit, dit-elle, mais vite cette fois, d’un ton de conclusion, comme si elle lui en voulait, comme si elle s’en voulait. On travaille tous pour lui ; l’épicerie, elle vit grâce aux salaires versés par Demest ; ce café, il vit grâce aux salaires versés par Demest.

Elle a pris un torchon pour essuyer des verres avec des gestes brusques, et Gabriel craint qu’elle ne se taise. Il tente une relance :

— Ça ne vous manque pas ? Le Pouliguen ? La mer ?

— Bien sûr. Mais j’ai suivi mon mari, et voilà.

— Pas facile, de se faire une place à Saint-Dury, hein ? dit encore Gabriel, en essayant de ne pas surjouer la connivence.

— Moi, mon mari est d’ici, alors ça va. Mais dame non, ils ne sont pas faciles avec les nouveaux. Et avec ceux qui ne parlent pas français ? C’est encore pire. Les Italiens, moi, ce sont des clients comme les autres. Ils veulent un coup à boire, ils sont polis, on les sert. Mais s’ils ne descendent presque jamais, ça n’est pas pour rien. Ils le faisaient parfois, mais ça se passait mal. Et quand Giovanni est arrivé, il a vu ça et il a dit quelque chose. Je ne parle pas italien, mais ça ressemblait quand même beaucoup à « Si on ne veut pas de nous ici, on ne vient plus, tant pis ». C’est un peu leur chef. Depuis, ils se sont faits très rares. Vraiment, certains dimanches, seulement. De toute façon, vu comment Demest les fait cravacher, je ne vois pas comment ils trouveraient l’énergie. Ils travaillent dur. Ils vont à l’église, pas Giovanni du moins, mais les autres. La femme de Demest, elle y descend, vous pensez qu’elle les déposerait, qu’ils ne ruinent pas leurs chaussures du dimanche ? Ils marchent.

— Ce n’est pas si loin.

— Non, mais c’est le geste, et alors moi je n’y vais pas, à la messe, mon père bouffait du curé, il se retournerait dans sa tombe… mais à l’intérieur il paraît qu’ils sont tout au fond, sur les côtés, les Italiens, et elle bien devant comme il faut, et pas un regard. Ah elle est belle, la sœur en Christ. Ça, ne comptez pas sur moi pour la plaindre.

— La plaindre ? Pourquoi ?

— Pour rien. De toute façon, pour ça, il faudrait qu’elle vienne, et alors d’ici à ce qu’elle mette un pied au café…

— Plus jamais de Demest au café, alors. Lui non plus, jamais ? Augustin, le père ?

— Non, mais… on a déjà eu à loger des qui le connaissaient bien.

Elle dit cela, puis semble se fermer.

— C’est-à-dire ?

Elle répond, mais cette fois son ton est un peu sec, un peu expéditif.

— Des femmes, d’un peu plus loin, quand elles venaient chercher de quoi les tirer d’embarras.

— Vous voulez dire…

— Je ne veux rien dire du tout.

Elle donne un dernier coup de torchon, définitif, et s’en va, chargée d’assiettes sur lesquelles les verres en équilibre tintent discrètement, au rythme des pas décidés.

Gabriel ouvre de grands yeux. Des femmes de qui, des femmes de quoi ? Qui, Demest père, avec ses airs sérieux d’aspirant, d’aspirant quoi d’ailleurs ? À quoi aspire un type comme Demest, quand il n’aspire pas à dire aux flics quoi faire ?

Mais Salors et Dassieux remontent de la cave, et derrière le comptoir, la femme accroche son tablier, termine sa journée, souhaite la bonne nuit et sort par une porte de non-recevoir.

 

— Député, lui dit Dassieux une fois montés à l’étage, une bouteille de vin à la main. Depuis le début, on attrape des murmures, que Demest a des amis, qu’il a des ambitions, mais rien de précis. Or si on en croit Salors, Demest se verrait bien député. Si on en croit Salors, de fait, Demest se verrait bien quoi que ce soit d’important. Saint-Dury a été communiste dès la fin de la guerre, pendant quatre mandatures. Mais plus Demest étendait son domaine, plus ça donnait des affrontements sans fin, parce que, qui est-ce qui paye le plus d’impôts locaux par ici, crois-tu ?

— Demest ?

— Bravo. Et Demest, on est d’accord qu’il n’est pas très coco, dans l’esprit. Mais il avait son mot à dire, et pas qu’un peu. Ce qui a surpris tout le monde, c’est quand il ne s’est pas présenté aux dernières élections. À la place, il a soutenu Demaret, et s’il soutenait Demaret, Demaret allait gagner. L’ancien maire a déménagé, de dégoût.

— Encore un suspect pour nous ?

— Il est mort depuis. L’ancien instituteur de Saint-Dury, résistant de la première heure mais de deuxième jeunesse seulement, arrêté trois fois par les Allemands et bien abîmé. Demest est premier adjoint, c’est plus ou moins lui qui décide de tout. Je trouvais ça tordu… mais Saint-Dury n’est pas assez important pour lui, ça ne fait pas assez sérieux s’il veut ensuite grimper dans les hautes sphères. Il doit avoir une stratégie…

Gabriel se masse les tempes.

— Effectivement, c’est tordu.

— C’est Salors qui m’a laissé entendre ça, mais c’est terrible, ces régions de pluie, ça te donne des escargots. Ils sortent une antenne, te lâchent une bombe, et puis après « enfin c’est ce qui se dit, j’en sais pas plus, c’est pas mes affaires », et ils remballent tout, bien planqués dans leur coquille. Des murs.

— Tu n’avais qu’à rester au comptoir et t’enfiler ton genièvre, tacle Gabriel. Mais moi aussi, j’ai eu de la chance. Parce que attends, des bombes, sa femme m’en a largué une belle. Demest aurait des enfants illégitimes. Enfin, est-ce qu’il y a eu des enfants, je ne sais pas, mais il aurait, aurait eu, des maîtresses.

— Demest père ? (Dassieux réfléchit une seconde puis hoche la tête :) De toute façon, les hommes, ça va voir ailleurs, patron ou pas patron.

Dassieux verse du vin, Gabriel tend la main, pour interrompre le flot.

Il ne veut plus boire, il ne veut plus entendre que les hommes ça va voir ailleurs, il ne veut plus rien, plus de désillusion ni de fatalisme teinté d’ironie, plus de Dassieux en fait, ni de personne, seulement Claudia, et si Claudia n’est pas là, seulement dormir.

— Il m’a promis que c’était du bon, rassure Dassieux, comme si c’était le problème.

— Si Demest a reconnu des enfants, ça va être simple à vérifier à l’état civil, dit Gabriel. Je n’en peux plus, Dassieux, je vais me coucher.

Il laisse son verre plein, et regagne sa chambre.

 

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