Petite sale
Samedi 15 février 1969
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Merci, dit Gabriel, qui récolte en échange un petit signe de tête et un sourire rapide.
Le bruit des touches de la Selectric reprend. Pendant quelques instants, les trois hommes mâchonnent leur pâté-cornichons, bercés par le bruit à la fois sec et souple des touches de la machine à écrire et les gestes de Simone, qui s’interrompt à peine quand elle doit tourner les pages d’un carnet pour saisir les notes de la page suivante.
Gabriel mâche, marchant lentement dans la pièce, pour tenter de réchauffer ses pieds, en lisant le nom des communes au fur et à mesure de ses passages devant les cartes épinglées au liège. Vauxrezis, Vauxbuin, Vauxaillon, Vaudesson, Mercin-et-Vaux. Saint-Pierre-Aigle, Rochemont. Nanteuil-la-Fosse, n’en jetez plus. Laversine, Noyant-et-Aconin, Puiseux, Ployart-et-Vaurseine : du creux, de la pierre et de la flotte. Taillefontaine, Mortefontaine – à force, on croirait à une plaisanterie. Ah non, tiens : Berzy-le-Sec. Ceux-là, ils étaient tellement fiers de ne pas avoir les pieds dans l’eau qu’ils ont carrément pris soin de le préciser dans le nom du bled. Ou peut-être qu’ils mentent, pour attirer les crédules. Et puis du pont, pour traverser tout ça : Longpont, Pont-Arcy, Tugny-et-Pont ; et ici ? Pierrefonds – Gabriel s’imagine une pluie si forte qu’elle fait se dissoudre la pierre. Un type de la classe de Claudia, à la fac de droit, qu’il n’aime pas – il le trouve un peu trop amical – affirme qu’avec toutes les voitures, tous les gaz d’échappement, l’atmosphère va se réchauffer, que la sécheresse finira par s’installer partout. Vivement qu’elle arrive ici, pense Gabriel.
— Messieurs ? fait Dassieux, levant la demi-bouteille de rouge qui trône encore sur la table.
Gabriel décline, d’un signe de tête, du pâté plein la bouche. Chaval, lui, jette un regard alentour.
— Il n’y en a plus, informe Simone, qui n’a pourtant pas interrompu sa dactylographie, et pas même tourné la tête vers eux. Des bières.
Chaval répond juste : « Alors tant pis. »
— Par contre, Paris a appelé, dit-elle. Pour Philippe Declerc. J’ai posé le message sur la table.
La feuille était posée bien en vue, mais Simone n’a mis aucune intonation spécifique dans sa remarque. Le téléphone sonne, elle décroche. Après une seconde, elle lève le combiné en direction de Dassieux et Gabriel.
— C’est pour vous.
Gabriel, les mains libres de rouge, vient saisir le combiné en bakélite. Dassieux, plus calme, le rejoint à pas mesurés, et saisit l’écouteur.
— … localisé l’aîné de votre Demest, là. Il est domicilié à Gennevilliers.
— Vous savez s’il est chez lui ?
— Il a le téléphone, mais ça ne répond pas. Coutin est parti voir sur place. Tu veux me dire ce qu’on cherche ?
— La gamine, peut-être. Mais Dassieux et moi, on n’y croit pas trop. À moins qu’il ait envoyé un complice, il n’aurait jamais pu remettre les pieds chez les Demest sans qu’on le reconnaisse. Apparemment, il s’est déshérité lui-même, quand il est parti. Il a écrit une lettre disant qu’il renonçait à toute prétention à la ferme et à l’héritage.
— Donc s’il vit dans un palace avec une baignoire en or…
— Voilà, prévenez-nous. Mais bon, vous voyez, quoi. Les voisins aussi, est-ce qu’il a quitté son appartement récemment, est-ce qu’il aurait pu être par ici au moment où la petite a disparu, est-ce qu’il a changé sa routine depuis le jour du rapt, est-ce qu’il y a quelque chose d’inhabituel.
— Noté.
— Demande qu’ils vérifient son casier, au cas où, enjoint Dassieux.
— J’ai entendu. Ce sera fait. Tu as récupéré l’info sur ton journaliste ? Ton Declerc ?
— On rentre à l’instant.
— Pigiste, indépendant, fouineur, méfie-toi. Il a fait pas mal de papiers au moment de l’enlèvement du gamin Peugeot. Apparemment c’est son truc, les enfants disparus et les familles malheureuses.
— Merci. Je vais lire ça. Je te rappelle si besoin et j’attends des nouvelles de Coutin.
Il y a des bruits de moteur dans la cour. Un des binômes fait son entrée dans la pièce, des gouttes de pluie dégoulinant du képi.
— Madame Mahieux, il reste du café ?
— Dans la thermos, répond celle-ci, en raccrochant le combiné que Gabriel lui a rendu, après une torsion du poignet pour que le cordon tire-bouchonné ne s’emmêle pas sur lui-même.
Puis elle reprend sa dactylo, sur le même rythme et sans dérangement visible, malgré les hommes qui rentrent au compte-gouttes, s’ébrouent, font des bruits de tasse, grommellent, s’interpellent et ébauchent, à chaque nouvelle arrivée, les mêmes bilans fatigués : rien. Ils ont parcouru Saint-Dury, le village des Demest, la photo à la main, puis Ressons-le-Long, Jaulzy, Montigny-Lengrain, Laversine, Cutry, et même plus loin, Hautefontaine, Chelles, Retheuil, Saint-Gervais-et-Saint-Protais, Saconin-et-Breuil, Courmelles, Vauxbuin. Sans succès. Gabriel ne lâche pas des yeux la carte de la région, tentant de se repérer. À Vauxbuin, annonce Fournier, une femme pense avoir peut-être vu passer le jeune homme du portrait, plusieurs fois, sur un vélomoteur dont elle ne connaît pas la marque, ni la plaque. À moins qu’il ne se soit agi d’une mobylette ? Elle habite dans une descente, même les vélos vont vite quand ils passent devant chez elle, et elle n’est pas sortie pour scruter le conducteur.
Le bruit de la machine s’interrompt, et l’odeur chimique du duplicateur à alcool vient se mêler aux odeurs de restes de pâté, de fumée de cigarette et de manteau mouillé.
— Quelqu’un ici s’y connaît en betterave ? demande à tout hasard Dassieux, et il ne récolte en échange que des haussements d’épaules perplexes – peut-être croient-ils à une plaisanterie de citadin.
— La sucrière, je suppose ? Pas la rouge ? lance Simone, sans interrompre son mouvement, la main ferme sur la poignée de la Ronéo.
Dassieux acquiesce.
— C’est sur deux ans. Le semis, au printemps, et puis on attend. Il faut que la plante se développe. Durant la deuxième année, il y a la floraison. Ensuite, les fleurs meurent et c’est la racine qui se développe. C’est avec elle qu’on fait le sucre. C’est elle qu’on récolte.
— Ça se fait à la machine, tout ça ?
— Labourer un nouveau champ, jamais. À cause des…
— Des obus, je sais, dit Gabriel.
— Voilà. Un champ qu’on cultive depuis un certain temps, c’est moins risqué, mais on fait attention tout de même. Parfois, des choses remontent. Le semis, ça peut être automatisé, mais c’est plus économique à la main – pour peu qu’on ait des bras disponibles. Parce qu’on dose mieux la quantité de graines. Ensuite, il faut démarier.
Simone saisit de petits paquets de feuilles ronéotypées et en lisse les bords en les tapotant contre le plateau de son bureau ; c’est impeccable.
— Démarier, cela signifie passer dans les champs et supprimer les petits plants en trop – on garde une betterave tous les quinze centimètres environ. Aucune machine ne fait ça, pas encore du moins. C’est un travail que Demest confie aux femmes, principalement.
Elle saisit une agrafeuse et joint ses feuilles, dont l’odeur aiguë commence à se dissiper.
— On sème en mars-avril. Il faut que ça prenne, mais en général, à la mi-mai au plus tard, tout est démarié. Le binage, c’est quelques semaines plus tard. Ailleurs dans la région, on fait venir des Belges parfois, des Italiens surtout. Ceux de chez Demest s’y attellent. Mais à Saint-Dury, quand il y a trop à faire, les femmes et les enfants montent au Domaine. Et plus Demest s’agrandit, plus il y a trop à faire.
K-kling, Simone agrafe, méthodiquement.
— Il n’y a pas école ? s’étonne Gabriel.
K-kling.
— Je vous dis ce que je sais. Et fin septembre, début octobre, au moment de la récolte, les femmes remontent, pour effeuiller les tubercules.
Elle quitte son bureau, ses papiers assemblés en de petits recueils impeccables, et s’approche de la table du centre, jonchées de miettes. Elle a un regard un peu découragé peut-être pour les reliefs de déjeuner, qui pousse Gabriel à se lever pour pousser les restes dans une corbeille et épousseter le bois à la main. Simone lève à peine les sourcils, étonnée mais satisfaite de l’initiative.
— Toutes les notes que vous m’avez laissées hier sont ici, ainsi que les éléments partagés à l’oral durant vos divers points. Messieurs, si vous voulez me confier les vôtres.
Dassieux lève les mains en signe d’excuse.
— Je ne note rien, c’est Gabriel qui s’en charge.
Gabriel, lui, passe sans y penser la main sur sa veste, à l’endroit où le carnet fait une petite rigidité, rechignant à se séparer de son calepin.
— Ah, j’ai toujours mon carnet avec moi…
— Je peux transcrire maintenant et vous le rendre de suite, répond Simone en tendant la main.
Gabriel ne voit plus trop bien comment décliner – ce n’est pas une question de confiance d’ailleurs, mais simplement d’habitude. Il ouvre son carnet à la page de jeudi, jour de leur arrivée, et dit juste, comme gêné :
— Mon écriture…
— Ne vous en faites pas.
Simone s’empare du carnet, et retourne à son bureau.
Les gendarmes s’essuient les mains, comme pour respecter la propreté du papier à l’encre violette, qui en les frottant l’une contre l’autre, qui les passant sur son pantalon, et se saisissent des comptes rendus. Il est 16 heures passées et tout est calme dans la pièce, les hommes absorbés dans les retranscriptions, lorsque le capitaine Aubreuil, dégoulinant lui aussi de neige fondue, rentre à son tour.
— Nous avons déposé la photo dans toutes les gendarmeries d’ici à Soissons, Compiègne et La Ferté. Les collègues des autres casernes vont eux aussi faire le tour des commerces, des bars et des chantiers, c’est vu avec l’état-major qui est en communication avec le juge Fiquet. Charpentier et Lequeux sont en route pour Amiens et pour Reims, Mignot est à Lille. Tous les gendarmes du nord de la France auront son visage ce soir. Si aucun de vous n’a tenté de me joindre par radio, je suppose que vous avez fait chou blanc.
Un silence dépité lui répond.
— Madame Mahieux, vous avez pu envoyer le portrait avec la machine ?
— Le bélinographe ? Sans aucun problème. J’ai refait du café, annonce Simone, qui s’approche pour lui tendre un exemplaire des notes fraîchement distribuées. Inspecteur Sautet ? Votre carnet.
Gabriel remet le calepin dans sa poche.
— Bien. Si « Johnny » est toujours introuvable, peut-être Chaval et nos visiteurs ont-ils des informations utiles à nous donner, suggère Aubreuil, qui a ôté son képi mouillé.
— La récolte est bien maigre, répond Dassieux. Ou, selon l’angle où l’on se place, disons qu’on a de quoi ratisser plus large encore. Quoique le lieutenant Chaval, ici présent, ne soit pas d’accord avec nous.
On expose. Les ramifications de l’empire de Demest. La dépendance de ses ouvriers. Même les bonnes œuvres de sa femme. Quand Dassieux en arrive là, le capitaine hoche la tête.
— Et encore, vous n’avez pris en compte que les ouvriers qui logent à la ferme. Eux bien sûr sont totalement dépendants de leur employeur. Mais au fil des années, Demest a acquis une bonne partie des maisons du village. Il est aussi le propriétaire et bailleur d’une très large majorité de ses habitants.
— Eh bien, nous en sommes là, souligne Dassieux. Une vallée entier qui dépend du bon vouloir d’un patron. Le lieutenant Chaval pense que cela achète de la loyauté. L’inspecteur Sautet pense que cela attise la hargne.
Le capitaine se passe la main sur la moustache.
— Pour ma part, j’ai tendance à me ranger du côté du lieutenant Chaval. Demest fait vivre tout le village. Mais savoir si c’est du respect ou de la crainte, quoi qu’il en soit, je n’ai pas senti de volonté de révolte durant les premiers entretiens que j’ai menés moi-même. Il est 18 heures. Je vous encourage à emporter les notes mises au propre par Simone, et à les lire ; il y aura un de ces comptes rendus écrits chaque soir, et nous aurons tous accès aux mêmes informations. Cela ne vous dispensera pas de taper vous-même vos procès-verbaux dès que vous disposerez d’un peu plus de temps, mais dans l’intervalle, Simone nous permet ainsi de partager plus aisément les informations et réflexions des uns et des autres. L’un de vous verra peut-être quelque chose qui a échappé à ses collègues.
Aubreuil se tourne vers Dassieux et Gabriel.
— Vous avez eu des nouvelles de vos collègues de Paris ? Pour Augustin Demest fils ?
— Ils ont trouvé son adresse, répond Gabriel, et sont partis voir sur place. Ils n’ont pas encore rappelé. On a reçu des informations sur Philippe Declerc, en revanche.
Gabriel se penche pour saisir le message pris par Simone. Sans surprise, il est impeccablement dactylographié.
— Je vous le lis ?
On écoute Gabriel. Le journaliste est domicilié à Lille, n’est salarié d’aucun quotidien. Il a quarante-cinq ans, a commencé par la rubrique politique de L’Express, s’est rendu en Algérie dès les débuts de la guerre d’indépendance où il a côtoyé Camus. Mais il a dû quitter le pays à la suite de menaces. Il avait signé quelques papiers qui ont fait du bruit, mais il s’est mis à dos l’OAS et pour finir, le FLN aussi. Il a été plus ou moins expulsé d’Alger, apparemment partir n’était pas son choix mais il lui restait peu d’alliés sur place. Il s’est mis à la radio, depuis.
— Doué pour se faire des amis, donc, commente Dassieux.
— Les troubles étaient une période peu propice aux amitiés, dit Aubreuil.
Gabriel note le choix du terme, ne relève pas. Il a suffisamment débattu avec Dassieux, a fini par se dire que c’était générationnel, lui a échappé de peu à la traversée jusqu’à Alger, qu’on lui disait ville blanche sans que cela lui donne davantage envie d’aller s’y battre, et il ne regrette rien. Il reprend :
— Eh bien, ça dépend. Parce qu’il est passé aux faits de société, y compris ceux qui font la une des nationaux, et il semblerait que si, il sache se faire des amis. Qu’il parvient à se mettre suffisamment de gens dans la poche pour obtenir des déclarations exclusives, tisser des liens avec les familles, les voisins, les commençants. Au moment du rapt du petit-fils Peugeot, il est visiblement parvenu à faire parler des gens qui restent d’habitude assez discrets : les employés du golf où l’enfant avait été enlevé, son ancienne nourrice, sa gouvernante…
Gabriel repose la feuille, demande :
— Il va sans doute essayer de parler aux Demest et à leurs employés, si ça n’est pas déjà fait. On les prévient ? On les dissuade de répondre ?
— Alors là, déjà nous il faut qu’on y passe des jours pour en tirer quelque chose, il ne manquerait plus qu’ils aillent tout déballer à… (le gendarme qui a pris la parole sur un ton un peu vif croise le regard de son capitaine, se recompose) enfin. Capitaine ?
Aubreuil réfléchit.
— Cette histoire de fils aîné, il a bien dû l’entendre quelque part. Vous dites qu’il est peut-être logé avec vous, chez Salors ?
Dassieux hoche la tête.
— Alors essayez de voir s’il est possible de travailler en bonne intelligence. On ne peut malheureusement pas museler la presse, mais surtout, s’il est bon pour obtenir des informations qui nous échappent, essayons de collaborer. On peut peut-être lui faire entendre que pendant ce temps, il y a une petite fille que l’on tente de retrouver.
Aubreuil passe la main sur sa moustache.
— Et je dois monter chez les Demest. La recommandation est de verser l’argent, bien sûr. Pour l’enlèvement Peugeot, ça a marché, on a retrouvé le petit indemne. Mais c’est aussi l’opportunité d’appréhender le coupable. Si tout se passe bien. Il faut arranger les détails. Autant en profiter pour les prévenir que les journalistes commencent à s’intéresser de près à l’affaire, s’ils n’étaient pas encore au courant. Qu’il est préférable que la famille s’abstienne de lire les journaux, d’écouter la radio, et surtout de parler à la presse. Sautet, vous voulez relancer vos collègues ? Peut-être ont-ils eu le temps de revenir de leur visite à Augustin Demest fils.
Gabriel hoche la tête.
— Je les rappelle.
— De mon bureau, si vous souhaitez du calme, indique Aubreuil.
La salle devenue salle commune s’agite, mollement : les hommes sont las et ont le souffle lourd de café et de tabac. Gabriel referme la porte et, comme plus tôt, Dassieux prend l’écouteur. À l’autre bout, on cherche son collègue du matin.
— Coutin ? C’est Sautet. Alors ?
— On vient de rentrer, je ne t’ai pas loupé de beaucoup quand tu as appelé tout à l’heure.
— Alors ?
— Il n’est pas chez lui. Mais dis, j’écoutais RTL tout à l’heure, c’est le fils disparu dont on parlait à la radio ? Bref, il est absent en ce moment
— Depuis quand ?
— Depuis avant l’enlèvement de ta gamine, une semaine au moins, ont dit les voisins. Il est parti seul, avec un sac de voyage. On a sonné chez les voisins. À sa voisine de palier, il a dit qu’il partait en Espagne pour une semaine, et il a laissé les clés, pour le chat. En théorie, il revient demain.
— Vous êtes entrés ?
— Elle a proposé de nous ouvrir, on a fait le tour, à part le chat, personne, et aucune trace d’enfant. Pas de jouets ni de poupée, frigo vide.
— C’est comment chez lui ?
— Je décorerais pas mon intérieur comme ça, mais il n’a pas l’air de mourir de faim, pas non plus de nager dans le luxe, enfin je suppose que c’est ce que tu veux savoir.
— Tu me rappelles demain, quand tu as pu lui parler ? Ici, et tu peux laisser un message si je ne suis pas là, ou à l’hôtel, mais alors laisse juste ton nom.
— Je monte au Domaine discuter de la remise avec les Demest. Voulez-vous m’accompagner ? propose Aubreuil.
Dassieux hoche la tête. Gabriel ne proteste pas. Il a assez vu de Demest pour toute une vie déjà, mais il ne proteste pas. Il pense à Sylvie.
— Capitaine ? demande Chaval.
— Si vous voulez, Chaval, si vous voulez. Girard, vous restez ici cette nuit. Si quelqu’un appelle pour le portrait. Non, Simone, je ne veux rien entendre, ce soir vous rentrez chez vous. Messieurs ? Prenons deux voitures. Je vous suis.
Aubreuil sort de sa voiture, se coiffe de son képi, et grimpe les marches en pierre du perron. Cette fois, on les fait attendre au salon, et après un moment, c’est Mélie qui apporte un plateau sur lequel tintent des verres. Demest descend les escaliers, seul, et les rejoint au salon. Aubreuil et ses hommes, sont restés debout. Le capitaine demande :
— Les parents de la petite ?
En face de lui, Demest paraît presque surpris.
— Si vous estimez nécessaire qu’ils soient là.
— Oui. Ça l’est, répond Aubreuil, d’une voix égale.
— Ma belle-fille ne descendra sans doute pas. Elle est très affectée bien sûr. Mélie.
Laissant son plateau sur une desserte, Mélie quitte le salon. On s’assied et on patiente en silence, et puis les parents de Sylvie font leur entrée. Ils sont pareils à la veille : épuisés.
Clémence a les yeux caves et les joues blêmes. Les visiteurs se lèvent de nouveau et Aubreuil se découvre.
— Nous venons discuter de la rançon.
Elle le regarde mais ne répond rien, son époux non plus.
— J’ai contacté la banque, intervient Demest père. Les dispositions sont prises pour réunir la somme.
— C’était justement notre recommandation, souligne Aubreuil.
— Je sais, répond Augustin Demest, pendant que son fils Michel reste silencieux. J’ai pris conseil. Il y a eu plusieurs cas dans lesquels l’argent a été remis, et l’enfant retrouvé indemne.
— Bien. Nous continuons de tout faire pour retrouver votre fille avant le jour de la remise de rançon, informe Aubreuil, et comme vous le savez nous avons au moins une piste sérieuse…
— Non, dit la mère de Sylvie. Je ne savais pas.
— Nous en avons informé votre beau-père ce matin, indique Aubreuil.
Michel Demest ouvre de grands yeux et lance à son père :
— Mais enfin…
— Je ne voulais pas que vous ayez de faux espoirs.
Sa belle-fille croise les bras et n’ajoute rien.
— Il y a une possibilité que nous estimons forte pour que Sylvie vous soit rendue saine et sauve. Nous allons procéder à un repérage autour du carrefour des Six-Routes mentionné dans la lettre. Je ne sais pas si vous connaissez l’endroit…
— C’est en forêt de Retz, on y chasse parfois, Michel et moi, répond Demest.
— Le jour venu, nous serons sur place, indique Aubreuil.
Cette fois, Clémence se redresse.
— Mais il a dit de venir seul.
— Oui, en effet, répond le capitaine, mais nous espérons pouvoir l’appréhender après la transaction, s’il est venu sans la fillette…
— Sylvie, le reprend Clémence.
— S’il est venu sans Sylvie, le suivre pour localiser l’endroit où elle a été retenue. S’il la rend en échange de l’argent, pouvoir l’arrêter.
— Mais il a dit de venir seul ! répète Clémence Leroy-Demest.
Cette fois elle s’agite sur son siège, se tourne vers son mari, son beau-père, puis de nouveau vers le capitaine.
— Si vous le suivez, s’il vous voit, peut-être qu’il ira ailleurs, peut-être qu’on ne la retrouvera jamais !
— Clémence… dit Demest père, pour inciter au calme.
— C’est vous ? ! C’est vous qui avez demandé ça ? Qu’on vous ramène votre argent ?
Michel fait un geste de côté vers sa femme, pour l’entourer de son bras peut-être, ou lui prendre la main seulement, mais Clémence n’y prête pas garde.
— Vous avez hésité à payer, c’est ça ? ! C’est votre petite-fille, mais vous hésitez !
— Je n’ai pas hésité, répond Demest, pincé, mais après une fraction de seconde de trop, un instant minuscule qui fait revenir le rose aux joues de Clémence. Elle se lève d’un coup.
— Tout pour la famille hein ? ! Tant que ça ne coûte pas trop cher ?
Gabriel aurait pensé que l’Empereur allait être sec, coupant, mais il répond sur un ton faussement patient, faussement rassurant :
— Clémence, c’est ridicule, bien sûr que je vais payer !
Et Gabriel sait qu’il ment. Tous désormais le savent. Qu’il a pensé à ne pas. Qu’il a compté, qu’il a fait le calcul. Sa belle-fille le regarde de toute sa hauteur, elle n’est pas grande pourtant, Clémence Leroy-Demest, elle n’est pas grande mais tout de même, l’Empereur se tasse un peu, un tout petit peu, ou est-ce seulement le mépris dont l’enveloppe le regard de Clémence qui l’amoindrit soudain, et il faudrait qu’il se taise, c’est la seule chose à faire. Mais les hommes comme lui ne savent pas rester silencieux, alors il tente d’expliquer :
— Mais deux millions, c’est beaucoup d’argent, et je ne vais pas laisser un criminel… Clémence !
Elle est partie, déjà, et les hommes qui restent font silence, Demest très droit, la mine défiante, son fils Michel abattu sur le canapé.
— C’est beaucoup d’argent, répète Demest, d’un ton plus ferme.
Aubreuil pose ses mains sur ses cuisses et conclut d’un « Bien » qui n’appelle pas de réponse.
Catherine s’est presque habituée aux deux policiers. Ils montent à n’importe quelle heure, deux fois aujourd’hui. Ce matin, elle leur a apporté du café dans le bureau de Radier – elle a prévenu Mélie : « Monsieur n’a pas demandé de café », et Mélie a soupiré, elle n’aime pas quand on geint. Mais il ne s’agit pas de geindre : comme toujours Mélie va l’envoyer à sa place et Catherine n’a pas envie que ça lui tombe dessus si Monsieur n’est pas content. Elle comprend, au fond : si elle pouvait éviter de l’approcher, elle le ferait aussi, probablement. Cet après-midi, c’est lui qui a sonné et puis, ils étaient nombreux, les mains se baladent moins devant témoins, chez les riches en tout cas. Elle a entendu le grand gendarme roux s’adresser à son chef quand ils sont descendus de la voiture : il lui a donné du « capitaine », ça fait sérieux. Ils n’ont pas mis n’importe qui sur le cas, mais cela ne lui apprend rien : depuis le début c’est ce qui se susurre, ici en haut et en bas, à Saint-Dury. Ce matin, les policiers avaient tout un fouillis de dossiers et de portraits sous le bras, ce soir ils sont revenus sans rien à la main mais avec un capitaine. Elle ouvre la porte du couloir à Mélie, la laisse sortir de la cuisine avec le plateau. Elle entend l’ordre de Monsieur, Mélie qui part dans les étages chercher les parents de Sylvie. Catherine saisit le balai : elle n’a pas intérêt à ce qu’on la surprenne à traîner les bras ballants et elle entreprend de s’activer, concentrée, la brosse n’émettant que de petits bruits de frottement quand elle la passe sur les dalles.
— Lieutenant, je vous laisse ramener Dassieux et Sautet jusqu’à la mairie d’Anceny, qu’ils récupèrent leur voiture ?
— Oui, mon capitaine, répond Chaval.
— Demain, je vous ferai voir l’endroit où Demest doit remettre l’argent, ajoute Aubreuil à l’attention de Dassieux et Gabriel.
Dans la cour, sous la lumière jaune du perron de pierre, Madame est en train d’enrouler sa cadette dans une écharpe et dans les recommandations. Appeler dès qu’elle arrive chez les Ponthieu. Quand elles retourneront à l’internat demain matin, ne pas quitter Jeanne. Essayer de se concentrer sur les examens blancs qui arrivent. Martine veut-elle rester ? Elle, Madame, préférerait que Martine reste. La jeune fille proteste, rassure.
— Oh, la ligne des parents de Jeanne-Marie a des problèmes, précise-t-elle. Mais je t’appelle demain soir, quand ils nous déposent à l’internat.
Debout à côté de la voiture, Radier attend patiemment. Gabriel observe la scène sans rien dire. Il cherche une cigarette, puis son briquet, il respire l’air humide. Il fait un peu moins froid ce soir, le vent a peut-être changé – mais c’est pire au fond, cette nuit qu’il peut presque mâcher, qui lui coule dans la gorge – il a de nouveau cette image d’un petit corps en robe bleue, la bouche débordant de terre, qu’il repousse de toutes ses forces, se concentrant sur le goût du tabac, tentant de se purifier à grandes bouffées de fumée.
Pour finir, Mme Demest plante un baiser pointu sur la joue de Martine, lance à Radier : « Ne traînez pas », comme si c’était elle qui l’attendait. Le régisseur met le contact et Martine referme la porte de la DS20 Pallas.
« Ça doit être pas mal à conduire, ça », pense Gabriel. Au début, il s’en voulait de formuler encore des pensées triviales, des observations de tous les jours : Mélie est jolie, le riz au lait est bon, ses bottes basses sont couvertes de boue, merde. Et puis il s’est rendu compte que c’était tant mieux, que cela faisait comme des respirations, entre deux visions de petite fille morte.
Quand la voiture quitte la cour, Madame se retourne et, alors qu’il n’a pas fait mine de parler, dit à Gabriel :
— Elle va chez les Ponthieu. Des gens très bien. Martine est à l’internat Saint-Rémy avec leur cadette. Jeanne-Marie. Les cours reprennent demain.
Puis, de nouveau, en resserrant son gilet autour d’elle :
— Martine prépare son baccalauréat, elle a besoin de se concentrer.
Et enfin, d’un ton agacé :
— C’est vu avec votre collègue.
Gabriel se retient de répondre : « Mais j’ai rien demandé. »
Il est surpris, en fait : c’est la première fois qu’elle lui offre spontanément une information, ou, réalise-t-il, qu’elle lui adresse la parole la première. Depuis le début, les grands-parents Demest s’adressent à eux comme à des employés qui ne donnent pas entière satisfaction ; ils font preuve de davantage de déférence envers Aubreuil, mais à peine. Gabriel surtout semble les contrarier. Il s’est dit qu’il était trop jeune, qu’il ne faisait pas assez flic, qu’ils sont d’une autre génération, qu’il n’est pas là pour leur plaire de toute façon. Puis il a cessé d’y penser. Mais il vient de comprendre : il est « les gens ». Que vont penser « les gens », de voir que Martine reprend la classe après les vacances de février, comme si de rien n’était ; que vont penser « les gens » de voir qu’on la laisse partir pour aller passer la nuit dans une autre famille, même s’il s’agit d’une famille « très bien » ; au milieu du chaos Mme Augustin Demest continue de penser à ce que les gens pensent.
Gabriel cherche quoi répondre, finalement, il opte pour un « Bien » poli, à la Aubreuil. La femme lui tourne le dos et monte à pas rapides les marches du perron. Elle referme la porte derrière elle avec un claquement sourd.
— Gabriel !
Dassieux est à dix mètres, en train de monter dans la voiture.
— Le lieutenant Chaval nous attend, Gabriel.
Chaval conduit un peu vite.
— Pressé de rentrer ? demande Dassieux.
— Je ne sais pas vous, mais moi depuis le début, je passe la journée à penser à mes gamins. Le capitaine a dit que je pouvais avoir la soirée, je veux juste arriver à la maison et les avoir avec moi.
Chaval laisse passer une seconde, réalisant peut-être la tendresse qui transpire de ses mots, malgré la conduite sportive et la grosse voix. En définitive il ajoute, d’un ton un peu bagarreur :
— Et au diable ceux qui pensent que c’est un réflexe de bonne femme.
— Loin de moi cette idée, fait Dassieux.
— Vous avez des enfants ? demande Chaval.
Dassieux ne répond pas, alors pour combler le silence qu’il n’avait pas anticipé, Gabriel lance :
— Pas encore.
— Et vous, Dassieux ? insiste Chaval, en rétrogradant pour arriver au carrefour.
— Un fils. Ah mais, c’est Radier, là-bas, non ?
Chaval se penche. Sur la départementale, sans éclairage, on distingue mal, mais la forme du toit, la couleur peut-être, et puis des voitures, entre ici et Saint-Dury, il n’y en a pas des dizaines. Le véhicule roule à un rythme raisonnable, disparaît dans un tournant puis émerge, oui, c’est bien elle.
— Mais où ils vont ? marmonne Chaval.
— C’est-à-dire ? veut savoir Gabriel.
— Martine va chez les Ponthieu, c’est bien ça ? C’est l’amie chez qui elle était quand Sylvie a été enlevée. C’est à Soissons, dans un très beau quartier. Ponthieu possède les Assurances du Soissonnais, ça ne vous dit rien, je suppose… Soissons, c’est à droite. Là, ils vont je ne sais où.
— Alors suivons-les, tranche Dassieux.
Chaval repasse la première et braque à gauche.
— Peut-être qu’ils font juste un détour.
Chaval prend de la vitesse et bientôt, les phares arrière jaunes de la DS surgissent au détour d’un virage. Chaval ralentit un peu.
— Ils ne vont pas à Soissons. Le capitaine doit encore être en voiture…
Il se penche, attrape sa radio.
— Chaval pour Aubreuil, Chaval pour Aubreuil.
Silence. Sur la nationale, le trafic est peu dense. Des gouttes de neige fondue cognent contre le pare-brise, deux, dix, cent.
— Chaval pour Aubreuil, Chaval pour Aubreuil.
— Aubreuil, allez-y Chaval.
— Mon capitaine, Martine, la dernière des enfants Demest, ne suit pas l’itinéraire annoncé. Elle est en voiture avec Radier, elle roule vers Paris. On la suit, chef ?
— Oui, suivez-la. Besoin de renforts ?
— Je ne sais pas, chef.
— Tenez-moi au courant, Chaval. On a des collègues le long de la RN2 qui peuvent répondre si besoin.
— Bien reçu, mon capitaine.
Quand la voiture quitte la nationale, Gabriel est penché entre les deux sièges avant, les poings serrés sur les dossiers. Vingt minutes qu’ils se perdent en conjectures. Radier et Martine Demest ? La jeune tante de Sylvie ne semble pas particulièrement proche du régisseur, mais qu’est-ce qu’ils en savent, bordel de Dieu, dans cette famille où tout le monde fait les choses par-derrière. Radier s’en prendrait à Martine ? s’est inquiété Gabriel. Ils les suivent à distance et la nuit est profonde, mais pour l’instant, la seule fois où Chaval a réduit un peu l’écart et où les phares jaunes des voitures venant de face ont éclairé l’habitacle de la DS20 Pallas des Demest, le crâne de Martine était à sa place, dépassant du siège avant. Elle le tenait droit, pas de signe d’urgence ou d’évanouissement. Dassieux, lui, pencherait pour une complicité : après tout, ils font tous les deux partie des patrons, plus ou moins ; qui parmi les employés aurait osé parler si on les avait vus faire quelque chose de suspect ? Et dans le même temps, régisseur aigri et dernier enfant, né fille, sans perspective d’héritage, ceux-là peut-être pourraient s’imaginer faire de grandes choses avec deux millions. Peut-être complotent-ils, mais complot de quoi, a insisté Gabriel ? Tu les vois vraiment s’arrangeant pour enlever la gamine ? Et puis il a fini par se taire, de plus en plus inquiet pour la jeune fille. Chaval, lui, n’a pas d’hypothèse, il conduit, concentré, informant régulièrement son supérieur de l’avancée – ils sont presque à Crépy.
Pour finir, la DS20 conduite par Radier s’enfonce dans la ville à vive allure.
— Y a de la belle baraque, commente Gabriel, alors que la voiture cahote dans le centre-ville.
Chaval ne commente pas, concentré. Il ne veut pas s’approcher trop de Radier, mais craint de le perdre.
— Et merde ! s’exclame-t-il, renonçant à la retenue, en débouchant sur une place vide et silencieuse, entourée de maisons coquettes – de la belle baraque, comme dit Gabriel.
— On l’a perdu, fait Gabriel, un peu stupidement.
— Sans blague ! rétorque le lieutenant alors qu’il enclenche la marche arrière.
La DS n’est nulle part, il recule, encore, encore.
— Là ! s’écrie Gabriel.
Cette fois Chaval ne se soucie plus de discrétion. Il effectue un demi-tour qui manque les envoyer dans un mur de pierre, passe en pleins phares et parcourt les quelques mètres qui les séparent de la DS à l’arrêt. Celle-ci est garée devant un haut portail, et Radier, debout sur les pavés luisants, regarde la voiture foncer vers lui avec les yeux écarquillés. Chaval pile, descend du véhicule, Radier recule quand il reconnaît le gendarme et les deux policiers.
— Mais qu’est-ce que vous faites là ?
— C’est pas toi qui poses les questions, répond Dassieux.
— Où est Martine ? demande Gabriel.
Radier, un peu hébété, montre du doigt la lourde porte en bois du portail.
— C’est chez qui, ici ? On est où ?
— C’est elle, dit Radier, c’est elle qui m’a demandé…
Il bafouille, ce n’est pas clair. Chaval balaie du regard l’homme, le porche, la rue, puis finalement il prend Radier par le bras et le pousse jusqu’à la porte.
— Sonne.
Le tintement leur parvient étouffé, comme si l’intérieur de l’habitation était immense, et il faut un moment avant qu’une femme vienne ouvrir et écarquille les yeux en voyant les quatre hommes – elle s’accroche au regard de Radier, qu’elle reconnaît visiblement.
— Police, annonce Dassieux.
La femme hésite, et puis dit juste :
— Monsieur et Madame sont sortis.
— Martine Demest ?
— Elle est là, elle est avec Mademoiselle…
La femme est hésitante, mais pour l’instant, elle n’affiche aucune intention de les laisser entrer.
— Et vous, vous êtes qui ? demande Gabriel.
— Je suis Paulette, Paulette Arnaud, je travaille ici. Ils sont sortis… répète-t-elle.
— Bon, nous, on veut voir Martine Demest, informe Chaval.
La femme hésite encore, mais c’est la police : elle s’écarte.
La maison est bourgeoise, très bourgeoise, ancienne. L’entrée est carrelée, un escalier massif emmène vers les étages, mais à leur surprise, la femme oblique et part vers la cuisine. Ils la suivent, Chaval tenant toujours par la manche Radier qui ne résiste pas. Dans la cuisine, la femme ouvre une porte.
— Ils sont en bas.
— Alors allons en bas, dit Dassieux.
Il a pris son ton gentil, et elle semble se rasséréner un peu.
Elle les précède, descend, une large cave, une autre : quand elle pousse la deuxième porte du fond, Gabriel pense une seconde aux bars dissimulés de Paris que Dassieux et lui visitent parfois. Paulette s’efface aussitôt, s’aplatit contre la porte désormais ouverte, avec des airs de papier peint qui préférerait être ailleurs.
Dans de lourdes volutes de fumée, Martine finit d’ôter manteau et écharpe, elle parle fort et aigu ; Gabriel ne l’a encore jamais vue aussi vive, aussi animée. La pièce sent la cigarette, la pierre, et il y fait chaud – il a l’impression d’avoir chaud pour la première fois depuis qu’il a quitté Paris. Il y a une demi-douzaine de jeunes gens dans la cave, les joues roses et les yeux brillants. Gabriel voit Martine, Martine voit Gabriel, autour d’elle toute la troupe voit que Martine voit Gabriel et regarde Gabriel, et à sa suite Dassieux, Chaval, Radier. L’un des jeunes gens, qui était étrangement enroulé dans un velours rouge, tente de se défaire de sa draperie et s’emmêle. Une autre saisit une bouteille de bière entamée et la dissimule dans son dos, avec une discrétion toute relative.
Une jeune femme, jupe très sage mais chemisier un bouton trop ouvert pour être complètement respectable, s’avance vers les hommes, les mains ouvertes.
— Oui ? Bonsoir ?
Gabriel rirait presque, devant cette pantomime de grande dame accueillant ses invités. Il sourit, d’ailleurs ; son ventre lui souffle que rien de grave ne se déroule ici et la force du soulagement ressenti l’étonne lui-même.
La jeune femme a l’âge de Martine, pas plus, mais on croirait qu’elle a été élevée dans l’attente de ce moment précis, pour accueillir les manants avec style, presque comme si elle avait planifié leur venue. Les manières et la terre collent pareil, pense Gabriel. Il s’est imaginé des choses, tant de choses dans la voiture, devant le porche, en descendant les marches, et il est soulagé que Martine soit là, les yeux brillants de rage certes, mais entière et intacte. Il n’a plus de place dans ses nuits pour de nouvelles visions de fille morte.
— Police, indique Dassieux.
Le type perdu dans son rideau de velours renonce à s’en défaire proprement, finit par le laisser couler autour de lui, et par sortir des remparts de plis moirés, un pied après l’autre, dans un mouvement que Gabriel trouve très féminin – Claudia se défait de certaines de ses jupes avec les mêmes gestes.
— Nous ne faisons rien de mal, se défend la jeune maîtresse de maison, ajoutant d’un ton très mondain : une simple petite réunion entre amis.
— Et vous-même, vous êtes ? demande Dassieux, badin, comme pour imiter l’attitude détendue de la jeune fille.
— Vous entrez donc chez les gens sans savoir qui ils sont ? rit-elle. Vous êtes ici chez mes parents, M. et Mme Demarchant. Ils sont absents pour la soirée, et de notre côté, nous nous réunissons pour une petite soirée – rien d’exceptionnel, en fait, nous répétons une pièce.
— Fort bien, répond Dassieux avec grâce. Puis-je avoir vos noms ?
L’un après l’autre, les jeunes gens se présentent. La troisième jeune fille annonce « Jeanne-Marie Ponthieu ». Le jeune homme qui s’est débarrassé de sa toge et a retrouvé toute sa morgue est son frère, Jean-Paul.
Martine, elle, a croisé les bras et regarde la scène avec les joues de plus en plus rouges – et la chaleur qui règne dans la pièce n’y est pour rien.
— Ah ! Ponthieu, observe Dassieux. C’est donc chez vous que Martine ici présente devait en théorie passer la soirée.
— Mais c’est le cas, réplique Jeanne-Marie. Elle passe la soirée avec nous.
— Pas seulement avec, chez, pointe Gabriel, que quelque chose énerve soudain, sans qu’il comprenne bien quoi au début.
— Je nous reconduis, informe Jean-Paul Ponthieu.
Ça y est. Gabriel voit bien maintenant. Ces gamins lui parlent comme Demest leur parle. De haut. Et – c’est peut-être ce qui le contrarie – Dassieux s’ajuste, s’accommode, converse.
Gabriel regarde le gamin, Jean-Paul. Il a une tête étrange, indubitablement jeune, mais avec des airs de vieille personne, des oreilles trop allongées, des yeux tombants.
— Je peux vous parler ? lâche finalement Martine d’une voix contenue, et là encore, Dassieux se dispose à l’obéissance, amorce un mouvement en arrière, complaisant.
Les hommes refluent, Chaval la main toujours fermement serrée autour du bras de Radier.
Dans la première cave, plus fraîche, Martine décroise les bras, se fait un peu plus voûtée. Enfin, elle semble prendre conscience qu’elle s’adresse à la police. Elle se défait de son air hautain. En partie.
Dassieux s’appuie contre une des étagères à vin qui habillent les murs.
— Bien. Alors, mademoiselle Demest. D’ici à Soissons… ça fait un beau détour.
Radier baisse le nez.
— On a trouvé M. Radier devant la porte… vous voulez nous expliquer ?
Martine les regarde, ses yeux passant rapidement de l’un à l’autre, puis soudain elle se tord les doigts, anxieuse. Maintenant qu’elle a échappé au regard de ses amis, elle est tout autre.
— S’il vous plaît… ne dites rien à mes parents ? Ma mère surtout, elle s’inquiète tellement, la pauvre…
En face, les hommes restent silencieux. Martine est une grande jeune femme, avec un nez décidé, mais devant cette assemblée elle se fait petite fille, suppliante.
— Vraiment je, je… vous savez elle n’est plus jeune et je, je ne veux surtout pas la secouer. (Elle fronce le nez, ses yeux s’embuent :) Surtout maintenant, avec Sylvie…
— Oui, dit gentiment Dassieux, surtout maintenant, avec Sylvie. Vous réalisez ce que ça laisse penser, mademoiselle ? Vous voir partir dans la nuit, en secret, avec le régisseur de votre père ? M. Radier ici présent… un homme fait… en mentant à votre famille…
La voix de Dassieux se fait grave et inquiète.
— On a cru qu’il vous enlevait.
Radier lève la tête, regarde la gamine. Martine reste silencieuse, serrant ses bras autour d’elle, comme si elle avait peur de parler.
— Et vous, Radier, vous faites souvent des cachotteries à votre patron, comme ça ? Avec sa fille ?
Radier, lui, n’a pas la supplique élégante. Quand il comprend le sous-entendu de Dassieux, il panique. Cela prend quelques secondes, mais il panique, ça se voit dans ses yeux, un désarroi sincère.
— Non ! Non mais… pas du tout ! Mademoiselle… Martine… Dites-leur !
Martine se met à pleurer, baisse la tête encore davantage.
— Elle est, elle a, je l’ai vue grandir ! Jamais je ne… jamais je ne lui ferais de mal, Martine, il faut leur dire ! Dis-leur !
Devant eux, les cheveux de Martine seulement, un casque de chevelure brune qui sent encore l’enfant, une frange qui camoufle le visage, et des larmes qui gouttent du menton au sol, où elles explosent en minuscules soleils noirs sur la terre battue.
— Mademoiselle Martine, dites-leur. Si je perds ma place…
Un silence, de nouveau, un silence spécial, observe Gabriel. Le silence qui tombe sur une pièce quand un homme doit implorer une gamine.
Martine est secouée d’un hoquet, relève la tête, s’essuie les joues.
— Non, bien sûr, non. C’est ma faute. Écoutez… il n’a fait que m’obéir. En fait je, j’ai insisté, lourdement… ce moment avec mes amis, c’est mon moment de liberté. Vous ne comprenez pas… À la ferme, à l’internat… même chez Jeanne-Marie. Je n’ai pas un moment où je ne suis pas… je veux juste faire du théâtre, voir des amis. Rien de plus ! Rien de plus… Juste… Ma nièce a disparu. Vous comprenez ? Moi aussi, je suis triste, je m’inquiète, mais justement, justement…
Martine regarde enfin Radier droit dans les yeux, et ajoute :
— C’était la première fois que je demandais ça. Je ne le ferai plus.
Et puis elle cherche les yeux de Gabriel, Chaval, Dassieux, intensément, poursuit d’une voix sourde :
— Ne dites rien à mes parents. Je vous… (elle se mord la joue et il y a quelque chose dans son regard, quelque chose que Gabriel ne comprend pas, mais ça y est, c’est déjà évanoui)… Je vous en supplie.
— Très bien, mademoiselle, décide Dassieux après un court instant. Cela va rester entre nous pour le moment. Vos parents ne seront pas mis au courant. Ce sont les Ponthieu qui vous accueillent ce soir, n’est-ce pas ? (Hochements de tête.) Partez maintenant. Nous allons vous accompagner. Car je ne pense pas que vous vous rendiez vraiment compte. On s’en est pris à votre nièce. Mais ça aurait pu être vous. Ça pourrait toujours être vous. Vous comprenez ?
Elle remercie, polie. S’essuie les joues.
On fait le trajet en sens inverse. Martine et les Ponthieu, dans leur Peugeot 404 Super Luxe blanche. Chaval au volant de la DS des Demest, Radier à côté de lui. Et puis Gabriel, dans la Peugeot banalisée de Chaval, ravi de pouvoir de nouveau conduire, et Dassieux silencieux à la place du passager.
Sur la nationale, alors qu’ils traversent Villers-Cotterêts, Dassieux parle enfin.
— Tu y crois, toi ?
— Y croire ? demande Gabriel. À quoi ?
— Tu y crois, donc.
— Croire à quoi, exactement, Dassieux. Dis-moi.
— Son numéro de petite fille contrite.
— Eh bien oui, figure-toi. J’y crois.
— Raconte-moi ce que tu t’es dit, pendant qu’on les suivait. Dis-moi ce que tu as pensé.
— Bien. Quand on les suivait, j’ai pensé… j’ai eu peur pour elle. Quand on l’a récupérée à la cave, j’ai été soulagé. Et ensuite, j’ai vu… une gamine. Une gamine qui a fait des petites cachotteries, des petits gnagnagnas, pour avoir un peu de liberté, un tout petit peu.
— Ah.
Gabriel se redresse sur son siège, repasse en feux de croisement, débraye.
— « Ah », oui « Ah ». Tu demandes, je réponds, Dassieux. Pas toi ? Qu’est-ce que tu as pensé ?
Ils entament la descente vers Soissons, et Gabriel passe en troisième pour utiliser le frein moteur. Dassieux ôte ses lunettes et se frotte les yeux, sans délicatesse.
— Non, rien. Je me fais vieux.
Gabriel ne dévie pas, rien dans la trajectoire du véhicule ni dans sa conduite ne traduit son trouble, mais il est surpris. C’est la première fois que Dassieux dit cela, qu’il se fait vieux, ou du moins c’est la première fois qu’il le formule de cette manière – quelque chose de sincère, de brut, dénué d’ironie.
Les Ponthieu habitent une maison luxueuse, plus voyante que celle des Demarchant – ou peut-être est-ce l’absence de mur d’enceinte, le portail de fer forgé, la hauteur visible de tous, les larges fenêtres tendues de rideaux fleuris qui donnent cette impression tapageuse – et puis Gabriel comprend qu’il n’y a pas de tapage, seulement ce contraste avec ce qu’il côtoie depuis plusieurs jours : des secrets, des non-dits, de hauts murs. Mais quand Martine et les jeunes Ponthieu s’engagent dans l’allée pour garer la voiture et que Jean-Paul revient fermer le portail, Gabriel se dit que si, ici aussi tout se fait derrière des grilles. Et de manière brouillonne, il pense qu’être riche, c’est avoir le luxe de décider devant qui on doit avoir honte. De l’autre côté de l’avenue, une voiture attend, fait un appel de phares. On voit mal, mais Gabriel reconnaît un des gendarmes de l’équipe d’Aubreuil.
Jeanne-Marie et Martine descendent de la voiture et montent les marches du perron pour attendre Jean-Paul, qui rentre la voiture dans un garage plus loin dans l’allée. Sous la lumière blanche du perron, le visage de Martine prend des traits plus crus, plus adultes. Quand le fils Ponthieu les rejoint et ouvre la porte, Martine se tourne un instant vers la rue, vers la voiture où se trouvent Gabriel et Dassieux. La lumière creuse ses cernes et les plis de sa bouche, et un instant Gabriel est cloué à son siège par la force du mépris qui transpire de Martine, par la violence de son dégoût, la moue de dédain qui déforme son visage, plus rien de la jeune personne suppliante et presque humble ; elle leur a joué la comédie – cela dure une seconde, moins sans doute, et puis elle s’engouffre à l’intérieur, et la porte se referme, c’est fini, Gabriel n’est pas sûr d’avoir vu, Gabriel n’est pas sûr, Gabriel n’a pas vu.
Le lieutenant Chaval laisse son collègue en faction sur l’avenue, vient leur parler à la vitre.
— Roche reste ici ce soir. Juste pour être sûrs. Je vous propose de parler à Radier dès maintenant. On peut aller à la gendarmerie de Soissons, il suffit que je prévienne.
— Ou un bar ? suggère Dassieux. Il sera peut-être plus bavard ?
— Si vous voulez, concède Chaval. On doit pouvoir trouver un endroit ouvert vers la cathédrale. Vous me suivez ?
Dans le café qu’ils ont trouvé, des jeunes gens jouent au flipper, le juke-box brame Le Pénitencier, et une tablée de garçons mieux coiffés que les autres descend consciencieusement verre après verre.
— Tu connais quelqu’un ici ? demande Gabriel à Radier, quand ils entrent. Réfléchis.
— Non.
— Hum, dit le lieutenant Chaval, observant les visages. Trouvons une table tranquille.
— Vu le niveau sonore, je doute qu’on nous entende, fait remarquer Dassieux.
Ils s’asseyent. Comme pour confirmer les propos de Dassieux, un des garçons trop bien coiffés s’approche du juke-box, presse deux boutons, et les notes de synthé d’une chanson des Beatles résonnent dans le bar.
— Si c’est celle à laquelle je pense, ils en ont pour cinq bonnes minutes à brailler, commente Gabriel en s’asseyant – il préfère les Stones.
— Bon, Radier. Une petite goutte pour te remettre de ces émotions ?
Dassieux demande du vin, Radier une Suze, Chaval et Gabriel s’en tiennent à la bière.
— Maintenant, ce qui serait bien, ce serait que tu nous expliques un peu ce qui se passe, dit Dassieux.
— Ce qui se passe ?
Radier a les yeux rouges et il émane de lui une odeur inhabituelle de transpiration. Gabriel le scrute. Il a l’air épuisé.
— Ce qui se passe dans cette maison, Radier, précise Dassieux. Dans cette famille. Depuis qu’on est arrivés, personne ne nous parle franchement. J’ai l’impression que vous êtes pleins de secrets. Mais le problème, Radier, c’est qu’on ne peut pas être plein de secrets quand une petite fille a été enlevée, tu comprends ? Une toute petite fille. Elle t’arrive où, Sylvie ? Au genou ?
— Je sais ! répond-il, fort, exaspéré.
Chaval tape du plat de la main sur la table.
— Oh !
Autour d’eux, on se retourne, un peu, à peine. Il est presque 21 h 30. Les garçons bien coiffés se lèvent, passent leur gabardine et quittent le café. Ceux qui restent ont les mains plus larges et des chemises qui valent moins cher, ils boivent plus vite et parlent plus fort. La tablée de Gabriel les indiffère.