Poèmes de Walt Whitman

Walt Whitman · Chapitre 27 sur 63

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Poèmes de Walt Whitman

Donnez-Moi le Splendide Soleil Silencieux

DONNEZ-MOI LE SPLENDIDE SOLEIL

SILENCIEUX

 

1

 

Donnez-moi le splendide soleil silencieux dardant l’éblouissement total de

ses rayons,

Donnez-moi le fruit juteux de l’automne cueilli mûr et rouge dans le verger, Donnez-moi un champ où l’herbe croît luxuriante, Donnez-moi un arbre, donnez-moi la vigne sur sa treille, Donnez-moi le maïs et le blé nouveaux, donnez-moi les animaux qui se

meuvent avec sérénité et enseignent le contentement, Donnez-moi ces soirs de silence absolu qui s’épandent sur les hauts

plateaux à l’ouest du Mississipi, où je puisse lever les yeux vers les

étoiles,

Donnez-moi un jardin aux fleurs magnifiques, emplissant de parfums

l’aurore, où je puisse me promener tranquille, Donnez-moi comme épouse une femme à l’haleine pure dont je ne me

fatiguerai jamais,

Donnez-moi un enfant accompli, donnez-moi, très loin à l’écart des bruits

du monde, une vie domestique et champêtre,

Donnez-moi de ramager pour mes seules oreilles, en mon isolement reclus,

des chants spontanés,

Donnez-moi la solitude, donnez-moi la Nature, redonne-moi, ô Nature, tes

saines primitivités!

 

Oui, je réclame tout cela, (las de surexcitation incessante et torturé par la

lutte guerrière),

Je demande sans cesse que cela me soit accordé, cela jaillit de mon cœur en

cris,

Et cependant, tout en le réclamant sans relâche, je reste attaché à ma ville, Les jours se suivent et les années se suivent, ô ville, et je foule toujours tes

rues,

Où tu me tiens enchaîné pour un certain temps, refusant de me laisser partir, M’accordant néanmoins de quoi faire de moi un homme rassasié d’âme M accordant néanmoins de quoi faire de moi un homme rassasié, d âme

enrichie, avec les visages qu’à jamais tu me donnes; (Oh je vois ce que je cherchais à fuir, je résiste à mes cris, je les refoule, Je vois que mon âme foulait aux pieds ce qu’elle demandait.)

 

2

 

Gardez votre splendide soleil silencieux,

Garde tes forêts, ô Nature, et les endroits paisibles à l’orée des bois, Garde tes champs de trèfle et de phléole, tes champs de maïs et tes vergers, Garde le champ de sarrasin en fleurs où bourdonnent les abeilles de

septembre;

Donnez-moi les visages et les rues—donnez-moi ces fantômes qui défilent

incessants et interminables le long des trottoirs! Donnez-moi les yeux innombrables—donnez-moi les femmes—donnez-

moi les camarades et les amis par milliers!

Que j’en voie de nouveaux chaque jour—que j’en tienne de nouveaux par la

main chaque jour!

Donnez-moi des spectacles pareils—donnez-moi les rues de Manhattan! Donnez-moi Broadway, avec les soldats qui défilent—donnez-moi la

sonorité des trompettes et des tambours!

(Les soldats qui passent par compagnies ou par régiments—les uns qui

partent, enflammés et insouciants,

D’autres, leur temps fini, qui reviennent en rangs éclaircis, jeunes et

pourtant très vieux, usés, marchant sans faire attention à rien); Donnez-moi les rivages et les quais, avec leur lourde frange de noirs

navires!

O que tout cela soit pour moi! O la vie intense, pleine à déborder et diverse! La vie des théâtres, des cabarets, des hôtels énormes, pour moi! La buvette du bateau à vapeur! La cohue des excursionnistes pour moi! La

procession à la lueur des torches!

La brigade aux rangs épais qui part pour la guerre, suivie de fourgons

militaires où s’entassent les approvisionnements; Du monde à l’infini, s’écoulant comme un flot, avec des voix fortes, des

passions, des spectacles imposants,

Les rues de Manhattan avec leur palpitation puissante, avec des tambours

qui battent comme à présent,

Le chœur perpétuel et bruyant le glissement et le cliquetis des fusils (la Le chœur perpétuel et bruyant, le glissement et le cliquetis des fusils, (la

vue même des blessés),

Les houles de Manhattan, avec leur chœur turbulent et musical! Les visages et les yeux de Manhattan à jamais pour moi.