Poèmes de Walt Whitman
Note du Traducteur
Parmi les papiers laissés par le poète se trouve cette note
de sa main: «Introduire dans quelque poème un passage à
l’effet de dénoncer et de menacer qui que ce soit qui,
traduisant mes poèmes en une autre langue, ne traduira pas
chaque verset et, cela, sans rien ajouter ni retrancher.»
C’est surtout aux faiseurs d’éditions expurgées—
abhorrées par lui—que cette menace s’adressait. Mais
alors même que nous comprendrions l’avis ci-dessus en sa
plus large acception, la publication de morceaux choisis
d’un livre que son auteur nous invite à considérer, non
comme un simple recueil, mais comme un tout vivant dont
l’intégrité lui importait «pour des raisons», semble
néanmoins justifiée par d’autres raisons, sans que celles-ci
soient nécessairement irréductibles à celles-là. La plus
évidente de nos raisons est le désir de donner, sous un
format de poche et à un prix très modique, un aperçu des
Poèmes de Walt Whitman au public nombreux et précieux
pour lequel les sept cents pages compactes de la version
complète des Feuilles d’herbe (toute son œuvre poétique,
c’est-à-dire la matière d’une dizaine de moyens volumes
de vers) constituent un obstacle que ce public n’ose
franchir sans savoir si l’effort en vaut la peine.
Toutefois, si cette publication nous paraît justifiée en
principe, il est certain qu’elle ne le sera pleinement que
dans la mesure où on la tiendra surtout pour une sorte d’introduction à la connaissance du livre entier, qui vaut
bien davantage que n’importe laquelle, ou la somme
même, de ses parties. Celui qui ignore Walt Whitman
trouvera ici assez de substance pour avoir un avant-goût de
sa personnalité et de son art. D’autre part, le lecteur qui ne
trouvera en ce choix rien qui lui parle spécialement ne
trouvera probablement guère davantage dans le livre
complet.
Nous désirons aussi qu’il soit bien entendu que les
«morceaux» qui suivent n’ont pas été «choisis», parce que
supérieurs au reste, à notre avis. Notre sélection a d’abord
été déterminée par des nécessités matérielles: désirant, en
effet, ne donner que des pièces entières, les longs poèmes
se trouvaient à peu près exclus d’un aussi mince volume.
Et, en choisissant parmi les autres, nous avons peut-être
été guidés par une certaine préférence, non pour les plus
beaux, mais pour les moins ardus, ceux qui ne déroutent
pas le lecteur au premier contact et où il a accès de plain-
pied,—comme plus efficacement préparatoires à la
diffusion et à la compréhension d’une œuvre dont nombre
de lecteurs jusqu’ici ont su admirer les proportions, la
nouveauté, l’accent, mais dont trop peu encore ont senti
toute la beauté profonde, l’intensité d’émotion et ce que
nous serions tenté d’appeler la musique intérieure.