Poèmes de Walt Whitman

Walt Whitman · Chapitre 35 sur 63

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Poèmes de Walt Whitman

La Voix

 

1

 

Je chante la voix, la mesure, la concentration, la détermination et le pouvoir

divin de prononcer les mots;

Etes-vous parvenu à vous faire des poumons solides et des lèvres souples,

après de longs essais? Les avez-vous obtenus tels à la suite d’un

exercice vigoureux?

Les tenez-vous de votre constitution?

Parcourez-vous ces larges régions avec autant de largeur en vous-même

qu’elles en ont?

Etes-vous bien arrivé à posséder le pouvoir divin de prononcer les mots? Car ce n’est qu’à la fin, après beaucoup d’années, après avoir connu la

chasteté, l’amitié, la procréation, la prudence et la nudité, Après avoir foulé la terre et affronté fleuves et lacs, Après avoir débarrassé sa gorge de ses entraves, après avoir absorbé les

âges, les tempéraments, les races, après avoir connu le savoir, la

liberté, les crimes,

Après avoir acquis une foi complète, après s’être clarifié et exalté, après

avoir écarté les obstacles,

Après toutes ces expériences et bien davantage, qu’il est tout au plus

possible que vienne à un homme ou à une femme le pouvoir divin

de prononcer les mots;

Mais alors vers cet homme ou cette femme tout se précipite à flots—rien ne

résiste, tout est là,

Armées, vaisseaux, antiquité, bibliothèques, peintures, machines, villes,

haine, désespoir, amitié, douleur, vol, meurtre, aspiration, tout cela

se forme en rangs serrés,

Tout cela sort selon que cet homme ou cette femme en a besoin, pour défiler

docilement par sa bouche.

 

2

 

Oh qu’y a-t-il donc en moi qui me fait ainsi trembler en entendant des voix? Celui qui me parle d’une voix juste, je le suivrai sûrement quel qu’il soit, Comme les flots de la mer suivent la lune, en silence, à pas fluides,

n’importe où autour du globe.

Tout est en attente de voix justes;

Où est l’organe exercé et parfait? Où est l’âme développée? Car je vois que tous les mots qui en sortent ont des sons neufs, plus

profonds et plus purs, qui seraient impossibles à de moindres

conditions.

 

Je vois des cerveaux et des lèvres qui restent fermés, des tympans et des

tempes que rien ne frappe,

Jusqu’à ce que s’élève la voix qui a la qualité de frapper et d’ouvrir, Jusqu’à ce que s’élève la voix qui a la qualité d’accoucher ce qui

sommeille, toujours prêt à sortir, dans tous les mots.