Premier et Unique
Sixiame Partie - Menazoad Epsilon
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Nos efforts, ceux des hommes que nous avons perdus… Toute cette peine valait le coup. Rien que de savoir qu’il y avait véritablement un but pour lequel lutter, cela me prouve que nous ne sommes pas en train de perdre notre temps à courir après des fantômes. Sans vouloir porter offense au nom de votre compagnie, rajouta-t-il avec un sourire diplomatique à l’adresse de Caffran dont il venait de remarquer l’arrivée.
Tandis que lui aussi regardait le stratège, Mkoll se raidit. Était-ce encore cet endroit qui lui jouait des tours ? Ou y avait-il bien quelque chose chez ce tacticien impérial que même Gaunt ne paraissait pas avoir remarqué ?
— Caffran ? s’enquit Gaunt en se tournant vers son préposé radio de remplacement.
Caffran lui montra le bout de papier qu’il venait de faire imprimer par son unité.
— Un message du sergent Blane, commissaire. Très brouillé, très saccadé. Il m’a fallu un moment pour entendre, et ça dit juste « Ils arrivent ».
Gaunt resta un long moment les paupières fermées.
— Ibram ?
— Ça n’est rien, dit-il à son vieil ami. Juste quelque chose que je redoutais, et dont j’espérais que ça n’arriverait pas. Dravere est en train d’intervenir là-haut.
Gaunt se tourna vers son jeune soldat.
— Un signal arrivera à sortir d’ici ? demanda-t-il en désignant du menton la radio suspendue dans sa housse de toile à l’épaule de Caffran.
— On va faire au mieux, et si ça marche pas, on recommencera, répondit Caffran, et Gaunt comme Mkoll ne purent s’empêcher de ricaner. Caffran avait emprunté cette réplique à Raglon, qui avait coutume de toujours la leur servir quand les conditions de transmission étaient particulièrement mauvaises.
Gaunt lui tendit l’énoncé d’un message qu’il avait déjà préparé. Un coup d’œil suffit à Caffran pour s’apercevoir que ce n’était ni du langage tanith, ni le chiffrage standard de la Garde Impériale.
Il n’y comprenait rien, mais savait que le texte avait été rédigé en jargon de combat vitrien.
Caffran engagea la bande de papier dans une fente de l’émetteur, laissa à la machine le temps de la lire et fit basculer le commutateur « Envoi » que soulignait une rune lumineuse en façade de l’appareil.
— C’est parti.
— Fais répéter toutes les trois minutes. Et préviens-moi s’il y a une réponse.
Gaunt reporta son attention sur Fereyd pour lui reprendre vivement la plaque des mains.
— En route, se justifia-t-il auprès du tacticien impérial. Et dis à tes hommes, ajouta-t-il en regardant le soldat de son escorte, d’obéir à toutes les instructions que donnera mon éclaireur, sans poser de question.
Mkoll leur ouvrit la marche et le groupe repartit.
Très loin derrière eux, en queue de section, le major Rawne s’était remis à trembler. L’image de ce monstre d’inquisiteur venait juste de traverser à nouveau ses pensées. Il sentait la noirceur de Heldane l’atteindre de plus belle et sa conscience tressaillir.
Barre-toi ! hurla-t-il d’une voix intérieure. Fous le camp de ma tête !
Seize
Cette fin ne manquerait pas d’ironie, se dit Blane.
Leur résistance allait être aussi épique que dans tous ces récits sur l’héroïsme de la Garde, cinquante hommes s’opposant à l’arrivée conjointe de près d’un millier d’autres, et personne n’en saurait jamais rien. Cette réalité, celle de soldats impériaux montés les uns contre les autres, était trop amère à avaler pour faire une bonne histoire. Le fait d’armes le plus courageux du Premier et Unique serait maquillé et étouffé, même par le haut commandement.
Les unités jantines, soutenues par des armes lourdes et par une artillerie mobile postée dans le fond de la vallée, s’enroulèrent autour de la montée que tenaient les hommes de Blane comme les deux branches d’un torque, précédées par des éventails de laser en salves doubles. Le déluge de tirs, presque quinze cents toutes les vingt secondes, passait au-dessus des Fantômes ou rouait de coups le sol pentu, soulevant des mottes de poussière terreuse en démarrant de nombreux feux de broussailles.
Le sergent Blane les regardait à la jumelle depuis son couvert. La façon horriblement assurée avec laquelle ils couvraient leur progression lui donnait la chair de poule. Les guerriers de la caste martiale de Jant étaient des troupes lourdes, dont l’armure de combat argent et pourpre avait été conçue pour endurer plutôt que pour la vitesse ou la discrétion. Même sans cela, le style exercé des Jantins était effrayant. La moindre facette de leur talent et le moindre semblant de couvert leur servaient à mettre en place les longs doigts qui étrangleraient le septième peloton.
Blane avait lutté contre la tentation de répondre dès les premiers tirs que les Jantins leur avaient adressés, mais rien de ce dont les Fantômes disposaient n’aurait égalé la portée des armes lourdes adverses, et la fusillade précoce était avant tout une menace psychologique.
Ses cinquante hommes étaient déployés le long du versant dans une suite éparpillée de creux naturels, dont ils avaient garni l’avant de sacs de terre faits de leurs couvertures et de leurs capes ficelées. Les instructions que Blane leur avait données étaient parfaitement claires : baïonnettes au canon, armes réglées sur tir au coup par coup et attente de son signal.
Pendant les dix premières minutes, leur ligne resta silencieuse tandis que les tirs continuaient de monter vers eux et que l’air s’opacifiait, voilé par la poussière qui dérivait. Les obus de petit calibre des pièces de campagne se mirent soudain à pleuvoir ; la plupart tombèrent nettement trop court et criblèrent la pente de nouveaux trous. Blane commença par se demander si les Patriciens savaient viser avant de saisir leur stratagème. Les cratères étaient creusés dans le flanc de la colline pour couvrir l’avancée d’infanterie. Déjà, sur sa gauche, des escouades jantines s’étaient séparées des autres pour se retrancher dans une ligne de terriers flambant neufs à cent mètres des positions tanith. Immédiatement, l’artillerie ajusta son alignement et se lança dans la suite de ses travaux d’excavation.
Blane maudissait la perfection jantine. Le commissaire Gaunt avait pour habitude de dire que deux genres d’adversaires étaient à redouter, les plus sauvages et les plus intelligents, et que des deux, les seconds étaient les pires. Les Jantins étaient des hommes cultivés, qui maîtrisaient les complexités de la guerre. Il les craignait à juste titre. Blane avait d’ailleurs entendu raconter les exploits des Patriciens avant même son incorporation. À présent, il les entendait chanter leur hymne conquérant et langoureux, où se rejoignaient un millier de riches voix masculines, harmonieuses, oppressantes… Démoralisantes. Il grelottait.
— Qu’ils arrivent un peu, pour voir, marmonna le soldat Kline à côté de lui.
Le sergent acquiesça, mais sans rien ajouter. Les salves de lasers passaient à présent au-dessus de leurs têtes en sifflant, et cela signifiait au moins une chose rassurante : les Jantins étaient à portée.
Blane sélectionna la fréquence générale et porta la main à son oreillette. Il parla en langue de Tanith.
— Choisissez vos cibles soigneusement, on ne peut pas se permettre de gâcher un seul tir. Feu à volonté.
Les Fantômes se mirent à répliquer. Des bordées de tirs uniques jaillirent depuis leurs positions cachées vers la dispersion étalée des Jantins ; rien qu’à la première volée, Blane en compta plus de dix qui s’effondrèrent sur place. Leur cadence de feu s’intensifia et perfora les rangs adverses en une trentaine d’endroits, faisant hésiter la vague montante.
Le duel d’infanterie s’engagea : deux lignes de fantassins tapis dans leurs cavités se rendaient salve pour salve d’un niveau à l’autre de la pente. L’air se fit plus tiède et se chargea de l’odeur d’ozone que provoquaient les décharges de laser. L’engagement était équilibré. Les Tanith profitaient d’un meilleur angle de couverture et de la plus grande protection que leur offrait le relief, toutefois, à la différence des Jantins, eux n’étaient pas réapprovisionnés à chaque minute par leurs renforts.
Même en parvenant à placer un tir en moyenne toutes les six secondes et à tuer tous les quatre tirs, Blane se sentait désemparé. Ils ne pouvaient pas se replier, ni attaquer en essayant d’utiliser le terrain à leur avantage ; la défaite d’un côté, une mort assurée de l’autre, les Fantômes n’avaient plus qu’à tenir leur position et à se battre jusqu’au dernier.
Les Jantins disposaient de davantage d’options, néanmoins, celle qu’ils décidèrent d’employer le stupéfia. Après trente minutes d’échanges infructueux, les Patriciens chargèrent. En masse. Près de mille soldats, leurs baïonnettes fixées à leurs fusils, se levèrent comme un seul homme de leurs refuges et s’élancèrent en direction de son peloton.
La décision était surprenante. Blane s’étrangla. Sa première pensée fut de croire que la folie s’était emparée de l’état-major jantin. Et c’était bel et bien une folie qu’ils commettaient, mais une qui allait leur assurer la victoire, en offrant aux cinquante tireurs de Tanith plus de cibles qu’ils ne pouvaient en abattre. Des dizaines, des centaines de Jantins n’arrivèrent jamais en haut de la pente, leurs corps convulsés ou avachis dans la végétation ocre, mais les hommes de Blane ne pouvaient espérer les décimer tous avant qu’ils ne les atteignent.
— Par le sang de l’Empereur ! s’exclama Blane en reconnaissant les clés de cette tactique : la supériorité numérique, une loyauté indéfectible et une soif intarissable de succès. Le commandant jantin laissait ses troupes s’immoler pour absorber le tir des Fantômes et les submerger.
Pris en défaut par les décharges de laser, les angles de tir et celui de la colline, trois cents Patriciens avaient succombé avant que la vague hurlante de la charge ne parvînt jusqu’à leurs lignes. Cela en laissait pratiquement sept cents à affronter au corps à corps.
Au son de l’Alto Credo, l’ancien psaume de guerre de Jant Normanidus, le major Brochuss emmena l’assaut contre la dérisoire ligne de défense des Tanith. Un tir transperça l’étoffe renforcée de sa manche et lui griffa le bras. Il cribla l’ennemi face à lui d’une double rafale tandis que ses équipes se pressaient derrière lui.
Les Fantômes n’étaient rien… Se jeter sur eux était une joie qui l’aidait à exorciser ses propres fantômes, ceux qui l’avaient hanté d’une manière ou d’une autre depuis l’humiliation de Khedd et que les épisodes récents sur Fortis Binary et Pyrites n’avaient fait que rendre plus forts. La colère, l’exaltation, la rage, toutes faisaient vibrer son corps vigoureux de Patricien jantin.
L’acier trempé de sa baïonnette lacérait et empalait de droite et de gauche. Deux fois il lui fallut tirer à bout touchant pour dégager un cadavre coincé sur sa lame.
La noblesse de son éducation le forçait à admettre le courage et le talent au combat de ces hommes qu’ils écrasaient dans leur retranchement. Ils se battaient jusqu’à leur dernier souffle, et avec une habileté remarquable. Cependant, ils n’étaient que des troupes légères, habillées d’un simple tissu noir, qui ne pouvaient rivaliser avec la force physique et l’endurance de ses soldats en armure. Les siens avaient dans le sang la discipline des académies militaires de Jant et une farouche volonté de vaincre. C’était ce qui faisait d’eux des Patriciens, ce pourquoi les autres gardes impériaux les craignaient autant qu’eux redoutaient l’Adeptus Astartes.
Si Brochuss pensait à ce que leur avait coûté l’ascension de la colline, ce n’était qu’en termes de chants triomphateurs qu’ils entonneraient lors des funérailles. Qu’elle coûtât la vie à un millier d’hommes ou à un seul, une victoire restait une victoire, et une victoire punitive contre des traîtres infidèles était la plus douce d’entre toutes. Les Fantômes étaient une racaille qu’il leur fallait exterminer. Même s’il lui avait semblé bizarrement pâle et horrifié, le colonel Flense avait eu raison de donner cet ordre.
La victoire était à eux.
Le sergent Blane enfonça sa baïonnette en plein dans le ventre du premier Jantin qui se présenta devant leur fossé et le fit passer par-dessus lui. L’homme mourut en hurlant. Un autre le suivait, qui lui planta son couteau dans la cuisse gauche ; Blane poussa un grand cri de douleur en faisant décrire un revers à son fusil pour trancher la gorge du deuxième sous la mentonnière de son casque. Puis il lui tira à bout portant dans le visage.
Kline descendit deux des Jantins parvenus sur le rebord de leur abri avant de succomber sur une herse de lames. Le face-à-face devint un dernier carré, une boucherie âpre et sanglante. Symber eut le temps d’abattre trois des meurtriers de Kline avant qu’un tir ne lui emportât le haut de la tête, envoyant son corps pris de spasmes au fond du trou déjà encombré par une dizaine de dépouilles.
Alors qu’il se débarrassait d’un autre Jantin par un enchaînement de coups de crosse suivis d’une pique directe, Blane vit l’unité radio que Symber avait laissé tomber, et aurait voulu avoir le temps de la ramasser pour alerter Gaunt ou Corbec. Mais le sommet de la pente n’était plus qu’un pullulement d’hommes qui poignardaient, frappaient, tiraient, succombaient, il n’était plus temps d’accorder le moindre répit. C’était cela, le feu de la bataille, ce feu ardent, cette haine consumante que les soldats évoquaient plus souvent qu’ils ne la voyaient.
Blane foudroya un Patricien d’une décharge en plein torse à deux mètres et fit demi-tour pour planter sa dague sous le menton d’un autre qui se jetait sur lui. Quelque chose de dur et de cuisant le frappa par- derrière. Il baissa les yeux vers la pointe de la baïonnette jantine qui lui dépassait de la poitrine, le sang coulant sur ses reflets argentés.
Brochuss pressa la détente avec un rictus réjoui. Le sergent Blane s’écroula en avant sans un son.
Dix-sept
Jamais Milo n’avait eu aussi chaud de sa vie.
La colonne des Fantômes avait progressé lentement parmi les ruines de la nécropole pour déboucher dans une combe naturelle bordée de chaque côté par d’anciennes colonnades. Le rift, sur les deux flancs duquel les architectes originels avaient aménagé des empilements d’alcôves, avoisinait les huit kilomètres de long, et son fond large de cinq cents mètres était émaillé des effondrements de maçonnerie et des rochers que le lent passage du temps avait jetés à bas.
La vague d’énergie des barrières avait fait chemin inverse jusqu’ici. Les éboulis, noirs comme du bitume, l’avaient absorbée, et il en irradiait à présent une chaleur intense. Il devait faire plus de soixante degrés, et l’air était sec comme un parchemin. La sueur dégoulinait du front de chaque Tanith tandis qu’ils avançaient à pas pesants. L’imprégnation corporelle empesait les treillis et personne à l’exception des éclaireurs ne portait plus sa cape.
Le soldat Desta, qui cheminait aux côtés de Milo, se racla la gorge, cracha sur la surface rugueuse d’une plaque de pierre et regarda sa salive pâteuse portée à ébullition s’évaporer en une spirale inconsistante.
Milo releva les yeux. L’entaille de ciel prise entre les bords de la vallée était du bleu pâle des belles journées d’été. En bas, malgré l’idée de fraîcheur que convoyaient les ombres et la roche, la température était suffocante, pire que dans la jungle des calderas tropicales sur Caligula, pire que dans les secteurs moites de Voltis, pire que tout ce qu’il avait connu, pire même que ne l’était la saison chaude accablante dans la région de Tanith Magna.
La radiance des roches couvait dans son cerveau après lui avoir déshydraté les sinus et desséché jusqu’à ses os. Il n’aspirait plus qu’à un peu d’humidité. Milo se rafraîchit avec le souvenir de Pyrites, où le froid mordant des faubourgs de la capitale lui avait semblé si pénible. Qu’aurait-il donné pour s’y trouver maintenant… Il empoigna sa gourde, de laquelle il prit une longue lampée tiédasse.
L’ombre d’une silhouette tomba sur lui. Le colonel Corbec leva la main pour retenir la sienne.
— Moins vite. Avec cette canicule, il va falloir nous rationner. Si tu bois aussi vite, ça va te filer la gerbe, et tu ressortiras ton eau d’autant plus rapidement.
Milo acquiesça, referma le bouchon et regarda le colonel en remarquant à quel point leur trajet dans la fournaise lui avait tiré les traits et rendu le teint livide.
Il n’y avait pas que cela. Corbec souffrait davantage qu’eux.
— Vous êtes blessé, mon colonel, n’est-ce pas ?
Celui-ci regarda Milo et secoua la tête.
— Tout va au poil, mon gars. Ouais, tout va au poil. Corbec se força à rire, mais il n’y avait aucune vigueur dans son timbre. Milo distingua clairement la déchirure dans le pan de sa veste que le colonel s’efforçait de cacher.
Le tissu noir trahissait peu de chose, mais il était certain que la tache humide sur l’uniforme de Corbec n’était pas une auréole de sueur.
Les unités en éclaireur lancèrent un cri d’alarme. Un instant plus tard, un crissement fut porté par le vent.
Corbec beugla un ordre et les Fantômes se répartirent parmi les roches brûlantes, qui leur accorderaient une certaine protection même s’ils n’osaient pas les toucher. L’ennemi contre-attaquait.
Des adversaires arrivaient sur eux depuis le bout de la vallée, certains à pied, la plupart par voie des airs. Des dizaines de petits dirigeables élancés aux couleurs criardes, ornés des symboles absurdes du Chaos, remontaient le rift plein gaz, leurs propulseurs crachant une fumée grise depuis les nacelles, les gondoles et les plates-formes où avaient pris place les adorateurs en armes. La nuée d’aéronefs flottants passa au-dessus des Fantômes en les mitraillant.
Désormais, ce serait tout ou rien.
Dix-huit
Dravere, le visage hargneux et les yeux caves, écarta brusquement les chirurgiens et les pans de bâche plastique autour du lit de Heldane. De sous les dispositifs de surveillance médicale clampés autour de sa tête, l’inquisiteur leva vers lui des yeux au calme insondable.
— Hechtor ?
Le seigneur général jeta une plaque de données sur son drap. La main valide de Heldane reposa précautionneusement le petit miroir qu’elle tenait et ramassa la plaque dont elle fit défiler le contenu du bout de son pouce.
— C’était une riche idée ! fulmina Dravere. Les Jantins ont pris la montée et exterminé l’arrière-garde de Gaunt, mais Flense nous rapporte que l’essentiel des Tanith ont pénétré à l’intérieur de la cible Primaris. Qu’est-ce que nous sommes censés faire, maintenant ? Je perds plus de soldats de mon propre fait que face à l’ennemi, et il me faut encore conquérir un monde ! Je refuse d’avoir à répondre d’une débâcle devant Macaroth !
Heldane considérait les informations de la plaque.
— D’autres régiments se rapprochent. Les Mordians de ce côté… Les Vitriens ne sont pas loin non plus. Laissez les hommes de Gaunt conduire l’assaut contre la cible comme ils ont commencé à le faire. Servez-vous d’eux pour ouvrir une brèche. Faites s’engager les Patriciens derrière eux pour occuper le terrain gagné et chargez-les de porter le coup de grâce aux Fantômes. D’ici là, vos autres régiments devraient être prêts à les suivre.
Dravere prit une profonde inspiration. D’un point de vue stratégique, la recommandation paraissait recevable. Il lui restait une bonne occasion de réduire les Fantômes au silence sans aucun témoin et de remporter une victoire majeure dans la foulée.
— Qu’en est-il de Gaunt ?
Heldane reprit son miroir et s’y replongea.
— Il progresse à bonne allure. Mon pion est toujours avec lui, prêt à frapper quand je le lui demanderai. Patience, Hechtor. Nous jouons sur plusieurs plans, mais tous restent soumis aux mécanismes complexes de la guerre.
Il se tut, observant dans le miroir des images distantes que le seigneur général ne pourrait jamais entrevoir.
Celui-ci tourna les talons. L’inquisiteur lui était encore utile. Sitôt que cette utilité prendrait fin, il n’hésiterait pas à l’éliminer.
Le regard perdu dans les profondeurs du miroir, Heldane reconnut distraitement la pensée mal intentionnée qui traversa l’intellect prévisible de Dravere. Le pauvre se méprenait quant à la place qu’il occupait. Il lui plaisait de se croire le chef, le grand manipulateur de toutes les ficelles. En vérité, il n’était rien de plus qu’un autre pion, et tout aussi sacrifiable.
Dix-neuf
Passant au milieu des fragments de stéatite et des cadavres noircis laissés derrière elle par l’offensive de Corbec, le colonel Flense mena les Patriciens jantins au pied de la falaise, devant les limites des ruines de la nécropole. Au loin, derrière les arches et les corridors de pierre, il s’entendait une fusillade. Les Fantômes avaient rencontré une opposition à l’intérieur.
L’après-midi s’allongeait, son ciel blême strié par les lentes traînées de fumée qui s’échappaient de la façade et attestaient toujours de la violence des combats. Il restait à Flense six cent vingt hommes encore en vie, dont quarante étaient si sérieusement blessés qu’il avait néanmoins fallu les rapatrier vers les hôpitaux reculés des sites d’atterrissage. Cinquante Tanith résolus à lutter jusqu’à la mort avaient emporté avec eux un tiers de son régiment. Son amertume était si intense qu’il la sentait le consumer. Sa haine d’Ibram Gaunt et la rivalité avec le Premier de Tanith avaient été un motif permanent de frustration. À présent qu’une chance leur avait été laissée de les affronter sur un champ de bataille, une poignée de tirailleurs de Tanith leur avait infligé des pertes considérables et remporté ainsi une importante victoire, même dans la défaite.
Peu importait ce qui se passerait maintenant, les autres Fantômes pouvaient bien vivre ou crever, lui ne voulait qu’une chose : mettre la main sur Gaunt. Le communiqué niveau magenta qu’il avait envoyé au seigneur général exprimait ce simple souhait.
La réponse qu’il reçut le surprit autant qu’elle l’enchanta. Dravere le sommait de placer son régiment sous les ordres directs de Brochuss afin que ce dernier fît poursuivre la progression au cœur de la cible Primaris. Les instructions étaient de supprimer les Fantômes tout en procédant à un assaut direct contre l’ennemi à proprement parler. Avec un peu de chance, les Tanith seraient écrasés entre les Jantins et les forces du Chaos.
Dravere réservait à Flense une mission séparée. Selon l’inquisiteur Heldane, Gaunt avait pris personnellement la tête d’une tentative d’infiltration par les sous-sols. Le point d’entrée, un conduit dissimulé au sommet de la crête, était identifié, ainsi qu’un itinéraire. Sur l’ordre personnel de Dravere, il revenait à Flense de s’engager avec une équipe à la suite du colonel-commissaire afin de l’exécuter.
Alors que les hommes pénétraient dans l’ancienne métropole troglodyte en trois files, Flense répercuta calmement la directive à Brochuss que cette opportunité de commandement fit se gonfler de fierté, et il se tourna vers son colonel avec une lueur intense dans les yeux. Le major retira son gantelet pour tendre la main à Flense, lequel fit de même, en lui plaçant son pouce dans la paume et en serrant le sien, le signe de fraternité enseigné dans les classes d’honneur de Jant Normanidus.
— Marcher avec espoir, agir avec chance, gagner avec honneur, récita Flense.
— Dégainer à bon escient, termina son second.
Flense se retourna en renfilant son gant et pressa le bouton de son oreillette.
— Herek, Stigand, Avranche, Ebzan, présentez-vous devant moi à l’entrée. Amenez des rouleaux de corde.
Le colonel jantin se fit apporter le fusil laser d’un de ses soldats tués, se recueillit en silence pour apaiser l’âme de son précédent propriétaire, puis vérifia la cellule d’énergie. Brochuss envoya deux membres de son peloton réquisitionner des lampes au passage de la colonne. Lorsqu’ils furent parés, l’escouade d’arrière-garde escorta Flense et son groupe pour les aider à descendre dans la cheminée d’aération.
Malgré son confinement dans la sphère d’isolation du Léviathan, la manœuvre n’avait pas échappé à Heldane. Il n’était pas resté suffisamment longtemps dans l’esprit de Flense pour le rallier à lui, mais il y avait laissé sa trace, et au travers de cette fenêtre psychique, il ressentait et percevait déjà beaucoup.
Ainsi, Dravere, soucieux de garder la main, essayait de monter un stratagème de son cru en confiant un nouveau rôle dans l’intrigue à son homme de paille. Habité par une douleur sourde, Heldane savait qu’il aurait dû être furieux, mais il lui manquait désormais le temps et la volonté de se permettre un tel luxe. Il allait s’accommoder de cette manigance, et s’en approprier les éléments dont il pouvait user pour son propre compte. Pour l’Humanité, pour le grand dessein, il continuerait de servir, de manipuler, et s’arrogerait le trésor vermillon caché sous la cible Primaris. Alors, et seulement alors, il s’autoriserait à succomber.
Heldane ravala sa souffrance et refusa la douce étreinte de la mort. En un sens, la douleur lui était précieuse : de la même manière qu’elle lui ouvrait les esprits des simples humains, elle l’aidait à clarifier le sien. Il allait pouvoir s’appuyer sur sa propre agonie, s’en servir comme d’un scalpel psychique pour abolir les inhibitions de son pion et le faire agir avec plus d’efficacité.
Autour de lui, les appareils d’assistance ronflaient paisiblement. Il leva à nouveau le miroir. Cela lui fit remarquer à quel point sa main tremblait et un sursaut de concentration lui fut nécessaire pour dompter les saccades.
Il voyait à nouveau par les sens étriqués de sa marionnette, sentait l’espace fermé et froid dans lequel elle avançait. Heldane étira le champ de sa conscience pour explorer à tâtons les tunnels qui s’étendaient devant elle. Il s’y trouvait de la chaleur. Des pensées, et des pulsations cardiaques. Une embuscade.
L’inquisiteur se figea et envoya à son pion une secousse d’avertissement.
Vingt Ils avaient atteint une longue citerne basse taillée dans la roche bleutée où le chemin se séparait dans quatre directions. Une eau noire et huileuse s’était accumulée au centre du sol encaissé.
Rawne se sentit presque défaillir. Il tendit le bras pour s’appuyer contre le mur, alors qu’un tourment inexplicable emplissait son crâne et s’y accrochait comme un grand arachnide aux pattes enfoncées dans ses os. Sa vision se dédoubla. La tête commençait à lui tourner.
C’était comme une prémonition… Quelque chose devant eux…
Le major poussa un cri perçant et inarticulé qui fit se retourner tous ceux qui ne s’étaient pas jetés au sol de surprise. Son glapissement avait à peine commencé à se répercuter en écho que Wheyland se mit à arroser les ténèbres devant eux en hurlant des consignes de déploiement.
Une salve de bourgeons tranchants et de décharges laser leur fut renvoyée.
Gaunt se laissa tomber derrière un bloc effondré au moment même où les tirs crépitèrent contre la paroi au-dessus de lui. Dire qu’ils avaient failli se jeter dans le piège ! Si Rawne ne les avait pas prévenus, et si Fereyd n’avait pas réagi instantanément… Mais comment Rawne avait-il su ? Comment avait-il pu voir, lui qui se trouvait à l’arrière de la file, ce que les yeux pénétrants de Mkoll avaient manqué ?
Fereyd se chargeait pour l’instant de diriger le tir. Le commissaire ne lui reprochait cependant pas cette usurpation d’autorité ; il connaissait l’instinct tactique de son complice, qui disposait d’une meilleure ligne de vue que lui et se trouvait en position plus adéquate pour gérer ce combat. Voulant s’éviter de devenir une cible, Gaunt éteignit sa lampe avant de lever son fusil. Mkoll, Caffran, Baru et les soldats du conseil tactique ripostaient déjà à une cadence soutenue. Larkin usait de sa carabine pour assurer la couverture de Bragg tandis que celui-ci amenait son autocanon en position. Dorden s’était mis à l’abri avec Domor.
Rawne avança en rampant et ajusta une munition sur l’embout de l’arme qu’il avait volée. Il se releva, ses doigts palpant la poignée de mise à feu peu familière ; le projectile à barbillons partit en bourdonnant s’enfiler dans le goulet d’un des passages. Sa détonation assourdie fut suivie d’un cri. Rawne se dépêcha de recharger et tira une seconde fois.
La carabine de Larkin répétait en rythme son claquement double de réarmement. Bragg ouvrit le feu à son tour, faisant vibrer la pièce entière avec ses déflagrations expéditives. L’air confiné fut soudain épaissi par la fumée de cordite.
— Ça suffit ! Cessez le feu ! cria Gaunt en baissant une main. Le silence retomba.
Ils n’entendirent que les palpitations de leurs cœurs pendant dix secondes, vingt, presque une minute. Alors la charge fut lancée, et l’ennemi se déversa dans la salle depuis deux des embranchements.
Les hommes de Gaunt patientèrent, assez exercés pour savoir combien de temps il leur fallait attendre. Puis toutes les armes rouvrirent le feu en même temps. Le tube lanceur de Rawne, l’autocanon de Bragg, la carabine de Larkin, les fusils laser de Gaunt, Mkoll, Baru, Caffran, Fereyd et de ses trois gardes du corps. L’exiguïté de la citerne se chargeait de regrouper leurs cibles ; en dix secondes, pas loin de trente assaillants mortellement atteints étaient déjà entassés sur le sol, et leurs corps freinaient l’avance des suivants, faisant d’eux des victimes faciles.
Gaunt, resté à couvert derrière son bloc, avait mis un genou à terre et appliquait le principe choisir-viser-tirer qu’il avait enseigné à ses hommes. L’ennemi se faisait massacrer. Chaque tir soigneusement placé transperçait une combinaison de plastique ou la visière d’un masque, malgré quoi la vague ne tarissait pas. Gaunt commençait à se demander ce qui s’épuiserait en premier : le flot d’ennemis, les munitions de son équipe, ou l’espace qui n’était pas encore occupé par de la chair morte.
Vingt et un
Ils avaient franchi l’atmosphère étouffante des arches de la nécropole pour émerger dans une vaste vallée intérieure où ils se sentirent cuire. Brochuss et ses hommes plissèrent leurs yeux que la chaleur intense faisait larmoyer. Le major lança ses ordres à gauche et à droite pour faire s’étaler sa troupe sur un large front entre les rochers ardents qui gisaient pêle-mêle, en déployant un maximum de ses guerriers dans les ombres qui tombaient depuis les contreforts sur les flancs de la ravine.
À guère plus de deux kilomètres devant eux se déroulait un affrontement. Brochuss voyait la lueur des lasers éclairer les murailles rocheuses, et les nuages de poussière bouillonnants d’une bataille rangée. Il entendait le bruit de la fusillade, agrémenté du vagissement rauque des fuseurs et du sifflement occasionnel des roquettes. D’autres sons s’y mêlaient : le ronflement de moteurs, le caquetage d’armes à répétition inconnues. Ainsi que la clameur et les hurlements des hommes. Un remous tumultueux que répercutait en cascade l’acoustique de la vallée.
Brochuss parla dans le micro relié à son oreillette.
— Une intervention délicate, mes braves garçons. Nous arrivons sur les Tanith par l’arrière pour les anéantir, mais il faut aussi nous défendre contre les adversaires qu’ils combattent. Détruisez les Fantômes avant tout, pour que nous puissions faire face nous-mêmes à l’ennemi, le vaincre et ramener les lauriers de la victoire aux tours ancestrales de Jant Prime ! Normanidus excelsius !
Six cents voix montrèrent leur approbation en commençant à déclamer spontanément la prosodie dévotionnelle de leur profession de foi, renvoyée en écho par les faces de la roche qui les entourait, à l’instar d’une litanie de l’Ecclésiarchie amplifiée par le basalte poli d’une cathédrale.
Leur cantique de bataille se transféra sur la fréquence générale, emplissant les écouteurs de tous les soldats présents. La plupart des Patriciens avaient relevé leurs visières à cause de la température, mais ils les abaissèrent à nouveau pour recouvrir leurs visages de celui de la guerre.
Brochuss en fit de même afin que le psaume résonnât à l’intérieur de son casque lourd. Il se tourna ensuite vers le soldat Pharant en décrochant de son épaule la sangle de son fusil. Sans un mot, l’autre le lui échangea contre sa mitrailleuse lourde et ses bandes d’approvisionnement, et accueillit l’honneur d’un hochement de tête solennel : leur commandant partirait au combat en emportant son arme lourde à la tête des Patriciens, les élus de l’Empereur.
Avec l’aide de Pharant, Brochuss passa le harnais autour de sa taille et de son torse, en plaquant contre son dos les sacoches circulaires qui contenaient les pesants réservoirs de cartouches. De ses mains gantées de métal, il souleva alors la mitrailleuse dont il cala la crosse sous son aisselle, le poing droit fermé autour du manche supérieur où se trouvait la gâchette, le gauche agrippant la poignée latérale qui lui permettrait de pivoter à son aise. Son pouce enfonça le commutateur qui enclencha le chargement continu des munitions. Le système de refroidissement par eau du mécanisme émettait son sifflement léger.
Brochuss s’était avancé à la tête de sa phalange lorsqu’un message radio lui parvint directement de l’arrière-garde.
— D’autres troupes arrivent derrière nous.
Le major se retourna. Il lui fallut un temps avant de distinguer des indices de mouvement entre les arcades contre le fond de pierre noircie. Des soldats s’étaient engagés dans leur sillage. Des centaines de soldats, presque invisibles dans la lumière rasante de la vallée en dépit de leurs armures de combat réfléchissantes.
Brochuss sourit derrière sa visière et s’apprêta à contacter le supérieur des Vitriens. Avec le soutien des Dragons, ils allaient pouvoir…
Des tirs de lasers s’abattirent sur tout l’arrière de son régiment.
Le colonel Zoren et ses hommes avaient trouvé les six cents Patriciens déployés en une longue ligne étirée et vulnérable. Les Vitriens n’étaient que quatre cents, malgré quoi l’avantage de la situation jouait nettement pour eux.
Même si la demande de Gaunt avait été celle qu’il attendait, elle restait la plus accablante qui lui eut jamais été faite en seize ans d’exercice. Leurs ennemis mutuels avaient dévoilé leur jeu, et désormais, le succès de leur entreprise hasardeuse ne dépendait plus que de sa loyauté envers l’Empereur, envers le colonel-commissaire Gaunt, ainsi, entre autres, qu’envers l’homme qu’il appelait Bel Torthute.
Cet acte allait aussi bien à l’encontre de son endoctrinement de garde impérial que de ses convictions, en foulant aux pieds les enseignements du Byhata. Cependant, le Byhata professait qu’il y avait de l’honneur dans l’amitié, et que l’amitié impliquait du courage.
Droiture et dignité étaient les deux aspects fondamentaux de l’art de la guerre vitrien. Dravere pouvait bien les faire fusiller, lui et l’intégralité de ses soldats. Ce n’était pas de l’insubordination, ni de l’insurrection. Gaunt avait montré au colonel ce qui était en jeu, il lui avait montré d’emblée en quoi résideraient la véritable droiture et la véritable dignité sur Menazoïd Epsilon. Il avait été plus fidèle à l’Empereur et aux préceptes du Byhata que Dravere ne le serait jamais.
Déployés en trident, les Dragons vitriens percutèrent l’arrière de la formation distendue ; trois fers de lance compacts s’enfoncèrent là où les Patriciens étaient trop éparpillés. La file latérale des Jantins, tout à fait appropriée pour encercler un ennemi, était parfaitement inadaptée pour contrer une percée. Ainsi était-il dit dans le Byhata, livre sept, segment trente et un, page quatre cent six.
Les Jantins était plus nombreux, mais leur ligne, convexe lorsqu’elle aurait dû être concave, permit aux hommes de Zoren de les diviser. Le colonel vitrien avait ordonné à ses escouades de pousser les décharges de leurs fusils à leur réglage maximal. Le colonel-commissaire Gaunt lui aurait certainement pardonné cette extravagance. L’infanterie lourde jantine était notoirement pourvue d’armures résistantes.
Les Patriciens du 1er régiment jantin, qui aimaient à se qualifier d’élus de l’Empereur, et d’élite de la Garde Impériale, furent décimés en cette fin d’après-midi, dans la vallée intérieure de la cible Primaris. Les nobles combattants du 3e vitrien, qui devaient des années plus tard être décorés et célébrés comme l’une des plus illustres branches de la Garde, prirent le dessus malgré une infériorité numérique indéniable, essentiellement grâce à leur sagesse tactique, et les vainquirent au cours d’une intervention exemplaire de vingt-huit minutes.
Le major Brochuss résista aussi longtemps qu’il en fut capable. Beuglant d’indignation et de désespoir, il traversa ses rangs d’une démarche de taureau en colère pour s’opposer aux Vitriens, la mitrailleuse de Pharant entre les mains. Ce n’était en aucun cas la mort glorieuse qu’il avait envisagée pour lui, ni le destin qu’il promettait à sa compagnie de renom.
Il dirigea ses hommes de sa voix tonitruante, leur reprochant de mourir, expédiant des coups de pied à ceux qui tombaient autour de lui dans une tentative rageuse de les faire se relever. Quand tout fut perdu, Brochuss se sentit envahi par une montée de rage cuisante à l’idée d’être arrivé si loin avec ses Patriciens, et qu’ils se fussent tant battus pour finir dépossédés.
Dépossédés de tout ce qu’ils méritaient ; de l’immortalité par cette fin sans éclat, de la vie, par des hommes inférieurs et faibles. Des hommes néanmoins résolus à combattre courageusement pour ce en quoi ils croyaient.
Il fut parmi les derniers à mourir, le doigt crispé sur la gâchette de sa mitrailleuse fumante alors que son chargeur se vidait de ses dernières balles. Brochuss avait à lui seul tué quarante-quatre Dragons durant l’ultime résistance du 1er jantin. Son arme était proche du point de surchauffe quand il fut abattu par un sergent vitrien du nom de Zogat.
Son tronc pulvérisé par la précision et la puissance du tir, Brochuss bascula sur le sable du fond de la vallée, et son nom, son grade, ses manières et son histoire, tous disparurent des archives impériales.
Vingt-deux
Baru était mort. Le projectile à pétales coupants s’était désagrégé derrière lui contre la paroi et l’avait criblé d’une dissémination fatale de shrapnel. Il n’avait même pas eu le temps de hurler.
Depuis son couvert, accablé par cette tragédie, Gaunt fit passer son fusil en mode automatique et mitrailla le torrent d’attaquants. Rawne criait à nouveau quelque chose d’inintelligible.
Baru, l’un des meilleurs, aussi bon que l’était Mkoll, la fierté des Tanith. En s’accroupissant pour changer de chargeur, Gaunt jeta un regard à la dépouille ravagée qui avait été son éclaireur favori et se sentit misérable. Pour la première fois depuis Khedd, le commissaire goûtait à l’amère futilité de la guerre. Un soldat succombait et il était du devoir de son commandant de surmonter cette perte pour se focaliser sur sa tâche. Mais Baru ; Baru l’ingénieux, l’esprit vif que tous appréciaient, le blagueur de service, le traqueur implacable, le plus honnête homme qui fut. Gaunt ne parvenait plus à regarder son cadavre, ce tas sanguinolent qu’il avait autrefois considéré comme un ami, à qui il s’en était remis au-delà de la simple confiance.
Autour de lui, sans qu’il n’en fût plus totalement conscient, les autres maintenaient le tir contre l’ennemi acharné. Brusquement, comme si un robinet venait d’être fermé, le flot de cultistes s’épuisa. Larkin mit un instant à retrouver son calme et gaspilla quelques-unes de ses munitions, tout comme Rawne, qui continua de propulser ses pointes fuselées vers les passages. Puis le silence de l’obscurité ne fut plus troublé que par le grésillement de quelques vêtements enflammés.
La voix de Fereyd s’éleva, forte et empressée.
— Ils ont eu leur compte ! En route !
C’est encore moi qui suis le chef de cette expédition, s’irrita Gaunt. Voyant les autres se hâter de suivre le tacticien, il se releva.
— Stop !
Tous se retournèrent.
— Nous allons agir à ma façon ou pas du tout, aboya-t-il en se dirigeant vers ce qui restait de Baru. Il s’agenouilla au-dessus de lui et sortit de son col l’icône de Tanith argentée qui pendait au bout d’une chaîne, en récitant à voix basse des paroles reprises par Dorden, Larkin et Mkoll. Le rite funéraire des Tanith était l’une des premières choses que Milo lui avait apprises. Rawne, Bragg et Caffran courbèrent la tête. Domor paraissait mal à l’aise.
Il se releva et rangea l’insigne à l’intérieur de sa veste. Fereyd avait rassemblé ses hommes derrière les Tanith en une haie d’honneur recueillie.
— Sincèrement navré. C’était un bon élément, dit-il d’un ton compatissant.
— Tu ne sauras jamais à quel point, se désola Gaunt en ramassant son fusil laser pour avancer vers le monticule de cadavres ennemis.
Il se retourna.
— Mkoll ! Avec moi. Nous allons ouvrir la marche.
Mkoll se dépêcha de le rejoindre.
— Fereyd, toi et tes hommes, vous allez couvrir nos arrières.
Le tacticien accepta et fit s’écarter ses soldats pour laisser passer tous les autres. Après Gaunt et Mkoll se succédèrent Bragg, Rawne et Larkin, Domor accompagné de Dorden, Caffran, et le groupe de Fereyd.
Ils enjambèrent précautionneusement les corps des adorateurs du Chaos et remarquèrent qu’un des tunnels menait vers un endroit aux proportions bien plus larges. Une lumière semblable à celle émise par le ventre d’un ver luisant rayonnait droit devant, dessinant une arche vers laquelle ils avancèrent, leurs armes levées, jusqu’à se tenir dans son ombre.
— Nous y voilà, dit Mkoll d’un ton sans appel.
Gaunt prit sa plaque de données. Il songea à consulter sa géoboussole, mais l’instinct de Mkoll était de loin aussi fiable que le petit cadran ronronnant. Le commissaire posa le pouce sur la molette qui fit défiler les informations décodées.
— La carte désigne ce lieu comme l’édicule. C’est le point central de toute la nécropole.
— Et c’est ici que nous devons trouver ce… ce machin, conclut Mkoll, l’air sombre.
Gaunt confirma de la tête et s’avança hors de la galerie. Au-delà du granite foncé de l’arche s’étendait une grande voûte qui, de même que le sol et les murs, avait été façonnée dans une pierre opalescente, habitée par une lueur d’un vert mystérieux. Il laissa ses yeux s’accoutumer à cet environnement tandis que Mkoll approchait derrière lui, suivi de Rawne. Gaunt remarqua la vapeur que dégageaient leurs souffles. La température avait chuté de plusieurs degrés et l’atmosphère était lourde. Il éteignit sa lampe devenue inutile.
— Ça a l’air vide, jugea le major Rawne en regardant autour d’eux. Ils constatèrent tous à quel point sa voix paraissait lointaine et étouffée, distordue par l’ambiance étrange de la salle. Gaunt pointa l’index vers le mur du fond, à une soixantaine de mètres, où se dessinait à peine le fin contour d’une porte haute d’une vingtaine de mètres.
— Nous sommes dans l’antichambre. L’édicule en lui-même se trouve derrière cette entrée.
Rawne fit mine d’en prendre la direction, mais s’arrêta sur place quand le sergent Mkoll lui posa une main sur le bras.
— Une seconde. Il désigna de la tête l’étendue qui les séparait de l’autre extrémité du hall. Ces souterrains grouillaient de monde, mais ça doit au moins faire une dizaine d’années que personne n’est passé ici. Vous voyez cette poussière ? Et les motifs qui la recouvrent ?
Rawne et Gaunt se penchèrent de côté pour tenter de distinguer ce dont Mkoll leur parlait. En regardant bien, la lumière s’accrochait aux reliefs infimes de cercles et de spirales, qui se dessinaient dans la poussière comme des ondulations figées à la surface d’un lac de cendre.
— Vos données disaient quelque chose à propos d’obstacles et de protections à l’entrée de l’édicule. Cette zone n’a pas été traversée depuis longtemps et je suis prêt à parier que ces empreintes sont celles laissées par des champs de force localisés. Du genre de celui d’un bouclier tempête, peut-être bien.
Le commissaire réfléchit en se grattant la joue. Mkoll avait raison, et il s’était rappelé des notes de la carte au moment où lui-même était sur le point de se ruer tête baissée vers leur objectif. Gaunt s’attendait à des emplacements d’armes lourdes, des barrières, des fils barbelés, ce qu’il appelait des obstacles et des protections dans un sens plus conventionnel. Rawne le regardait, et il vit le ressentiment qui brûlait dans son regard. Il avait continué à exclure le major de ce qu’il avait partagé avec les autres officiers, et ce dernier, même s’il devait avoir compris son importance, restait dans le flou quant au but de leur infiltration. Gaunt n’avait voulu l’avoir avec lui que pour son expertise dans les combats de tunnels.
Et parce qu’après les incidents sur l’Absalom, il voulait conserver Rawne là où il pouvait garder un œil sur lui. Et aussi…
Le moment n’était pas le mieux choisi pour laisser ses pensées vagabonder.
— Que quelqu’un aille me récupérer l’appareil de déminage de Domor. Je vais inspecter le chemin moi-même.
— Je vais le faire, le contredit quelqu’un derrière eux. Les autres avaient pénétré à leur tour dans la salle ; les hommes de Fereyd étaient restés à faire le guet près de l’arche, même s’ils étaient manifestement plus intéressés par ce qu’ils avaient dans le dos. C’était Domor qui avait parlé. Légèrement tremblant, mais droit sur ses jambes, il se tenait debout sans l’aide de Dorden. Le répit accordé par une forte dose d’analgésiques lui avait temporairement rendu ses forces.
— Je devrais plutôt m’en occuper, estima Gaunt d’une voix conciliante, et Domor se tourna légèrement pour faire face à la direction d’où venait le son de ses paroles.
— Je vous demande pardon, mais c’est hors de question, commissaire. Domor sourit sous l’épaisseur de son bandeau. Sa main tapota la housse qu’il avait conservée en bandoulière. Vous savez que je suis le meilleur démineur de cette équipe… Et il suffit d’écouter. Je n’ai pas besoin de mes yeux. Ce boulot me revient.
Il y eut un long silence durant lequel l’air dense de la crypte leur sembla vibrer contre leurs tympans. Gaunt savait que Domor ne se vantait pas au sujet de ses compétences, mais il savait surtout ce que Domor essayait de lui dire : je suis foutu, commissaire, sacrifiez-moi.
Il prit sa décision sans la faire reposer sur la valeur comparée de leurs vies. Domor était le plus à même d’accomplir la tâche qui se présentait devant eux, et si Gaunt pouvait le faire se sentir utile à ses compagnons, il n’anéantirait pas l’orgueil d’un soldat condamné.
— Alors vas-y. Couverture et précautions maximales. Je te guiderai par la voix et nous allons t’attacher une corde dans le dos pour pouvoir te retenir au cas où.
L’expression sur ce qu’il restait du visage de cet homme valait plus que tout ce qu’ils trouveraient de l’autre côté de la porte.
Caffran s’approcha pour attacher sa corde autour de Domor tandis que Mkoll testait les réglages du kit de déminage avant de lui céder les écouteurs.
— Gaunt, tu n’es pas sérieux ? l’adjura Fereyd en les rejoignant. Son ton devint un chuchotement. Tu comptes vraiment nous faire perdre notre temps avec cette plaisanterie ? Cette mission est la plus importante que nous n’aurons jamais à remplir, alors laisse un de mes hommes passer en premier ! Ou même moi, s’il le…
— Domor est mon meilleur démineur. Il va s’en charger.
— Mais…
— C’est à lui de le faire, Fereyd.
Domor entama sa traversée en ligne droite du dallage fissuré. Un pied à la fois, en s’arrêtant après chaque pas pour réajuster le cliquetis de sa perche et écouter chaque stridulation, chaque murmure, d’une oreille exercée. Caffran donnait du mou à sa ligne de survie. Après quelques mètres, il se décala vers la droite, puis encore un peu, mais revint ensuite sur la gauche. La poussière gardait la trace de son cheminement erratique.
— Il y a des… des petits cônes d’énergie qui montent du sol à intervalles réguliers, murmura Domor sur la fréquence radio. Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais à mon avis, ce serait une bonne idée de ne pas marcher dessus.
Le temps continua de s’écouler, d’une lenteur angoissante. Après un certain nombre de détours, Domor approchait de l’extrémité de la salle.
— Merde ! commissaire, la corde ! s’exclama Dorden en la montrant du doigt.
Gaunt comprit immédiatement à quoi le médecin faisait allusion. Domor avait réussi à négocier les obstacles invisibles de ce parcours, mais le poids de la corde qu’il traînait au sol derrière lui la faisait suivre une trajectoire bien moins précise. À tout moment, elle risquait en se tendant de couper un des cônes.
— Domor, ne bouge plus ! lui ordonna le commissaire sur ondes courtes en se forçant à rester calme. À l’autre bout de l’antichambre, le démineur s’arrêta net. Détache la corde et laisse-la tomber derrière toi, le somma-t-il. Sans un mot, Domor s’exécuta et essaya à l’aveuglette de défaire d’une main le nœud coulant que Caffran avait passé autour de sa taille. Il n’y arriva pas. Le plus simple paraissait de desserrer la corde pour la laisser tomber à ses pieds, mais passer les deux bras dans son dos décrocha la bandoulière de sur son épaule. Le boîtier glissa le long de son bras et il plia le coude juste à temps pour le rattraper. Cette chute malencontreuse tira hélas sur le câble de ses écouteurs, qui furent arrachés de sa tête et rebondirent dans la poussière à près d’un mètre de ses pieds.
De l’autre côté de la salle, tous retinrent leur souffle. Par chance, rien ne s’était produit. Domor lutta un instant pour ne pas lâcher son unité de déminage et réussit enfin à la raccrocher à son épaule.