Quand le jour cède à la nuit

Gary Victor · Chapitre 10 sur 17

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Quand le jour cède à la nuit

Univers capital

 

Profondément enfoncé dans la douce chaleur de sa Mercedes qui fonce de toute la puissance de son moteur, Carl Marley, le PDG de la Food for World, a un regard indifférent pour les dômes étincelants de neige du Kremlin. Il accorde certes un peu d’attention au gigantesque édifice en construction à l’emplacement même où s’élevait un demi-siècle auparavant le mausolée de Lénine. Marley arrive à lire les grandes lettres lumineuses accrochées au sommet de l’immense bâtisse : Texaco. Depuis trois ans, les trusts pétroliers se livraient une concurrence terrible pour l’exploitation des richesses du sous-sol de l’Extrême-Nord sibérien et c’était la Texaco qui semblait jusqu’à présent prendre le pas sur les autres sociétés.

La Mercedes s’arrête enfin devant le Hilton, le plus grand hôtel de l’ancienne capitale des Soviets et peut-être l’un des plus coûteux du monde. Pendant que le chauffeur descend pour ouvrir la portière, quelques badauds s’attroupent sur le trottoir pour admirer la luxueuse auto noire, véhicule plutôt rare dans cette ville, en dépit du fait que les grandes compagnies automobiles ont installé plusieurs usines de montage en Russie.

Marley a un rapide salut pour ces gens qui le considèrent avec envie. Il est presque en retard pour cette importante réunion à la suite de laquelle la Food for World intégrera en son sein trois autres compagnies dont les chiffres d’affaires ne permettent plus de vivre dans le monde impitoyable du marché alimentaire. Dans le hall de l’hôtel, une nuée de journalistes l’encerclent, l’aveuglent sous les éclairs des flashes, voulant à tout prix obtenir de lui une déclaration. Marley est l’un des hommes les plus puissants de la terre, mais il a une sainte horreur de la publicité. Avec une facilité qui témoigne de son expérience, il arrive à se faufiler parmi eux, saute dans un ascenseur à la faveur d’une confusion parmi quelques membres de la presse et gagne le douzième étage où on l’attend.

Dans la salle de conférences, trois hommes conversent à voix basse, assis autour d’une table ovale en acajou sur laquelle quelques dossiers sont empilés. Dès qu’ils aperçoivent Marley, ils se taisent brusquement. L’un d’eux, que Marley reconnaît comme étant Joh Erst, le chef de l’African Food se lève pour l’accueillir.

— Nous craignions qu’il ne vous soit arrivé un incident, fait-il d’un ton qui ne dissimule pas le léger tremblement de sa voix. Les routes aériennes sont peu sûres, avec les actes désespérés des derniers misérables de l’ancien système.

— J’ai mon propre avion, riposte Marley en serrant la main moite que lui tend Joh Erst. Je n’ai pas beaucoup de temps à perdre. Je dois me rendre ce soir au Caire pour la séance annuelle des actionnaires. J’espère que vous avez tous les documents.

— Veuillez prendre place, monsieur le président, dit Joh Erst en lui désignant un fauteuil.

Marley s’assoit. Imperturbable, il allume l’un de ces gros havanes dont seuls les riches de ce monde peuvent fumer.

— Tous les documents sont prêts, commence Joh Erst qui semble être le porte-parole du groupe. En dernière analyse, nous avons apporté une petite modification aux clauses du contrat.

Marley frappe violemment son poing sur la table, ce qui fait sursauter ses trois interlocuteurs.

— Tout avait déjà été conclu, aboie-t-il. Vos trois compagnies passent sous le contrôle absolu de la Food for World. En contrepartie, 10 % des bénéfices que réalise annuellement la Food for World vous seront versés intégralement.

— Nous protestons, réplique Joh Erst. Cela nous fait une perte sèche de près de 45 %. Ce que nous voulons, c’est 20 % des bénéfices.

Marley se lève soudain.

— Écoutez, messieurs ! Je suis extrêmement pressé. Vos compagnies sont en faillite. Je vous propose une solution pour vous sauver de la banqueroute totale. La Food for World a désormais le contrôle absolu du marché alimentaire dans les pays périphériques. Nous pouvons facilement nous passer de vous.

Il prend sa serviette, repousse son fauteuil et se dirige d’un pas résolu vers la sortie. Entre les trois hommes qui restent, à peine quelques secondes de flottement. Carl Liu, le PDG de l’Asiatic Food, crie :

— Attendez, monsieur Marley. On peut quand même discuter.

Marley s’arrête. Un sourire presque imperceptible effleure ses lèvres.

— Je n’accepte aucune discussion. Mes conseillers ont travaillé un mois avec vous pour mettre au point un accord que j’ai approuvé. Il ne vous reste plus qu’à signer ce qui a été conclu. 10 % des bénéfices. Rien de plus.

Il sent confusément la colère qui bouillonne chez les trois hommes dans le temps si arrogants. Mais ils savent que jamais il ne cédera. Marley a la réputation du dur qui n’a qu’une seule parole. Finalement, Joh Erst parle, un intense découragement peint sur ses traits :

— Vous avez tous les atouts en main, Marley. Nous ne pouvons que nous plier à votre volonté.

 

Rolf vient de pénétrer en coup de vent dans les bureaux de son chef. À cette heure avancée de la nuit, les salles du Dakar News sont pratiquement désertes. Il n’y a plus que quelques techniciens surveillant la marche des machines qui crachent à chaque seconde l’édition du matin que les distributeurs viendront bientôt chercher.

— Chef ! La nouvelle vient de tomber sur les téléscripteurs. La Food for World est désormais la seule compagnie distributrice de denrées alimentaires dans tous les pays dits périphériques.

M’Dala, le directeur de Dakar News, se lève d’un bond et arrache presque le papier des mains de Rolf.

— Mon Dieu ! murmure-t-il dès qu’il a terminé de lire. Comment en sommes-nous arrivés là ?

— C’est le monde libre, patron, dit ironiquement Rolf. Depuis que la liberté a triomphé sur la planète entière, c’est la loi du plus fort qui prime. Il faut nous en accommoder.

M’Dala quitte son fauteuil derrière son luxueux bureau où trône une photographie du Grand T… , celui qui a instauré le nouvel ordre mondial cinquante années plus tôt. Il marche nerveusement dans sa salle de travail pour s’arrêter finalement devant la baie vitrée qui permet d’avoir une vue remarquable sur Dakar. M’Dala a un pincement au cœur. Qu’elle est belle la ville quand les étoiles bercent son sommeil. Les gratte-ciel illuminés de mille feux sont comme des milliers d’engins spatiaux prêts à prendre leur envol pour une destination inconnue. De longues traînées mouvantes multicolores, tels des serpents se faufilant dans ce feu d’artifice, indiquent les autoroutes qui parcourent la ville en tous sens. La première cité d’Afrique et le siège continental du gouvernement du Monde libre. M’Dala ne connaissait l’Afrique d’avant la dernière guerre que par des documents qu’il avait pu consulter. Mais c’était assez pour qu’il soit convaincu qu’elle avait fait un grand bond en avant. Pourtant, quand il pensait à ces centaines de milliers de gens qui crevaient dans ces monstrueuses usines partout sur le continent, une nausée lui soulevait le cœur. La société mondiale de consommation ! Pour avoir cet argent qui seul pouvait leur permettre de se procurer cette nourriture parfois avariée que livraient les compagnies alimentaires – désormais seule la Food for World avait ce monopole –, les masses africaines étaient obligées d’accepter l’esclavage des contrats de travail dans des entreprises appartenant aux riches d’Europe et d’Amérique du Nord.

Il se souvient de son enfance heureuse à la campagne où ses parents possédaient de belles propriétés. Aujourd’hui, la campagne n’existe plus. Toutes les terres appartiennent aux quatre compagnies qui contrôlent le marché alimentaire mondial. Il n’y a plus maintenant que Food for World.

Où le monde va-t-il donc ? Les politiciens sont-ils fous pour permettre à un homme comme Marley de détenir tant de pouvoir ? M’Dala a un rire douloureux qui surprend Rolf. Il y a longtemps que les compagnies contrôlent la politique. C’était d’ailleurs elles qui ont imposé leurs vues après la guerre.

— Rolf, êtes-vous heureux ? demande soudain M’Dala.

Le journaliste considère son patron avec un air intrigué.

— Je ne suis pas de la Police politique, dit M’Dala. Vous pouvez répondre sans crainte. D’ailleurs, vous savez très bien que j’ai des contacts avec la Résistance mondiale.

Rolf frissonne. La RM ! C’est un mot qu’on ne prononce presque jamais. Rolf ne s’était jamais décidé à y adhérer bien que le directeur du Dakar News le lui ait suggéré. Pourquoi son chef avait-il en lui une telle confiance ? Plusieurs fois, Rolf avait eu l’idée de se rendre au siège de la Police pour dénoncer M’Dala. Mais à chaque fois, au dernier moment, il avait renoncé à ce projet. Était-ce dû à la sympathie qu’il avait pour la RM ou à la peur de subir des représailles ? Bien que la propagande officielle laissât croire que le nouvel ordre avait été accepté par les peuples, Rolf savait qu’une hostilité latente, parfois manifeste, grandissait jour après jour. Il y avait à peine un mois qu’un haut membre du Parti avait été assassiné par la RM en plein Dakar.

— Tout dépend de l’angle sous lequel on envisage la question, répond le journaliste. Si je me considère comme membre d’un groupe déterminé, je peux dire oui. En tant qu’individu lié à une société, j’admets que je n’ai pas le droit de l’être. Mes mécanismes de défense fonctionnent mal, patron. À chaque fois que je vois ces gens confisquer nos terres, nos villes, nos montagnes et jusqu’à l’air que nous respirons, je me sens révolté.

— Chaque jour des dizaines de milliers de personnes meurent en Afrique, dit M’Dala. Tout simplement parce que leur pouvoir d’achat n’est pas suffisant pour qu’ils puissent se procurer le minimum alimentaire nécessaire. Avec le monopole absolu que vient d’acquérir la Food for World, le prix des denrées alimentaires va augmenter sans que les salaires payés bougent. Est-ce que vous trouvez Carl Marley sympathique, Rolf ?

Le journaliste paraît étonné de la question.

— Carl Marley ! Si je le tenais un jour au bout du canon de mon arme, je ne réfléchirais pas une seconde pour l’abattre. C’est une bête malfaisante qui a sur la conscience la mort de millions de personnes.

M’Dala regagne son fauteuil. Une expression soucieuse s’est peinte sur ses traits.

— Savez-vous que je vous aurais abattu avant que vous ayez le temps d’avertir la Police, Rolf ? fait-il soudain.

Rolf sursaute.

— La RM a le bras long, explique M’Dala. Si je me confie à vous, c’est parce que je veux savoir exactement vos sentiments. Nous avons à partir de ce soir une tâche extrêmement importante.

Rolf s’étonne.

— Moi ? Je ne fais pas partie de la RM.

Avec un sourire, M’Dala fait basculer un grand tableau mural qui dissimule un écran vide. Celui-ci s’illumine alors. Rolf reconnaît sur l’écran une carte d’affiliation à la RM avec ses photos, sa signature, ses empreintes digitales et vocales et tous les renseignements le concernant.

— Ce n’est pas possible ! gémit Rolf. C’est une abominable machination.

— Vous raconterez cela à la Police politique, Rolf, dit M’Dala en faisant disparaître l’écran vidéo.

— Qu’attendez-vous de moi ? demande Rolf.

— Je vois que vous réagissez très vite, dit M’Dala d’un air satisfait. Vous n’avez rien à craindre si vous collaborez avec nous. D’ailleurs, si vous échouez dans la mission que nous allons vous confier, je serai le premier à tomber aux mains des agents de la Police politique. Carl Marley sera ici à Dakar dans deux jours. Il s’agira tout simplement de l’éliminer.

La foudre tombée aux pieds de Rolf n’aurait pas produit chez lui pareille stupéfaction.

— Mais vous êtes fou ! Carl Marley est l’un des hommes les plus protégés du monde et…

— Vous avez le choix, coupe M’Dala. Vous avez fait partie de l’armée et vous êtes un tireur d’élite. Rentrez chez vous. On vous fera parvenir un dossier détaillé sur la manière dont vous vous y prendrez. Si vous suivez parfaitement les instructions, tout marchera comme prévu. J’ai terminé, Rolf. Vous pouvez disposer.

Rolf se lève. Il est en proie à un terrible vertige. Il se dirige vers la porte de sortie. Au moment où il va l’atteindre, M’Dala l’arrête.

— Et n’essayez pas d’avertir qui que ce soit, Rolf. La RM a le bras long. Peut-être même beaucoup plus que la Police politique. Vive le Monde libre !

— Vive le Monde libre, se surprend à répéter Rolf.

 

Marley suit tout ce déploiement de force avec un mépris manifeste. Depuis l’aéroport de Dakar, il est aussi protégé que le Grand T… Pourtant, il n’arrive pas à se convaincre de l’efficacité de la protection dont il jouit. Il n’a aucune confiance dans les policiers nègres. Les Nègres ne sont bons qu’à deux choses. Travailler dans les entreprises et les plantations de la Food for World, et bouffer la nourriture de la Food for World spécialement préparée pour eux. Pourquoi donc a-t-il tenu compte de l’avis de ses conseils ? Se rendre à Dakar pour faire plaisir aux dirigeants de l’État libre d’Afrique ! Marley ne voit pas la nécessité d’une telle démarche. Fred, à la fois son ami et son secrétaire privé qui se trouve auprès de lui, devine ses pensées.

— L’Afrique est un continent aux potentialités énormes, Carl. Maintenant qu’il est définitivement à nous, il vous faut rassurer au maximum les Africains.

Il se penche vers le tout-puissant président de la Food for World.

— Nous avons la force, il est vrai… Mais avec la diplomatie, on obtient parfois de meilleurs résultats. Rappelez-vous qu’il faut près d’un million d’ouvriers pour les nouvelles plantations et usines que nous allons installer sur le continent au cours des trois prochaines années. Avec l’appui des dirigeants africains, nous pourrons les avoir aux coûts les plus bas.

— Je te fais pleine confiance, Fred, répond Marley. Mais j’ai un mauvais pressentiment. L’Afrique n’est pas encore totalement pacifiée. C‘est ici à Dakar qu’une haute autorité du Parti a été assassinée par des terroristes.

— Rassurez-vous. Ils ne tenteront rien contre vous. Vous êtes trop protégé.

— Par ces nègres, tu n’y penses pas !

Fred a un petit rire.

— Je partage votre opinion quant à l’incapacité congénitale de cette race. J’ai pensé heureusement à nous faire précéder par nos meilleurs agents de sécurité.

Marley se détend. Enfin une bonne nouvelle. Pour la première fois depuis qu’il a touché le sol africain, il examine avec intérêt le paysage que le cortège officiel parcourt à la vitesse maximale.

 

Rolf caresse avec tendresse le tube froid du « tueur ». C’est ainsi que l’on nomme dans l’armée cette arme miniature qui lance un petit missile porteur d’une charge explosive capable de tout anéantir sur un rayon de trois cents mètres. Un frisson parcourt l’échine du journaliste. L’explosion peut être telle que l’édifice où il se trouve a des chances de s’écrouler. D’après M’Dala tout avait été minutieusement préparé. Mais Rolf n’arrive pas à se débarrasser de ce sentiment d’insécurité et de malaise qui est le sien depuis qu’il a pénétré dans cet appartement vide d’un immeuble de la banlieue de Dakar. Cette pièce se trouve au dixième étage de l’édifice et de là on a une vue admirable sur les alentours.

Il consulte sa montre. Dix heures vingt-cinq. Dans cinq minutes le cortège se présentera à portée du « tueur ». Avec fébrilité, Rolf refait les gestes qu’il a tant de fois répétés pendant les dernières vingt-quatre heures. Commettre une erreur avec le « tueur » serait une catastrophe. Tout un quartier de cette banlieue de Dakar risquerait alors de disparaître. La RM avait tout préparé avec une minutie géniale. Rolf devait frapper à un point précis où l’explosion causerait le minimum de dommages. Mais si un changement d’itinéraire avait été établi au dernier moment ? C’est une éventualité à laquelle Rolf refuse de penser. Les ordres sont alors formels. Frapper quand même. L’exécution d’une bête malfaisante comme Carl Marley mérite tous les sacrifices. Rolf est du même avis… Mais !

Le « tueur » est muni d’un système de visée électronique qui permet de lancer le missile miniaturisé avec une précision presque absolue. Rolf s’assure une dernière fois que tout fonctionne. Il est arrivé que le dispositif du « tueur » se montre défectueux au moment critique.

Rolf se souvient des dernières instructions. On lui donnait seulement une minute et trente-quatre secondes pour quitter l’immeuble et gagner une rue adjacente où l’attendait un véhicule. Il fallait une minute et cinquante-trois secondes à la Police pour boucler le quartier après l’attentat.

Le cœur de Rolf se met soudain à battre plus fort quand au loin, grâce au viseur, il aperçoit le cortège qui arrive. Sa crainte disparaît immédiatement. Une sourde exaltation associée à une froide détermination le submerge. Avec précision, il épaule le « tueur », branche le système de visée automatique et commence à compter. À l’instant qui a été prévu à la seconde exacte, Rolf abaisse la petite manette de mise à feu. La détonation résonne dans la pièce. Le recul le projette en arrière tandis qu’une fulgurante explosion ébranle l’immeuble. Pendant une seconde, Rolf croit que l’édifice va s’écrouler. Il se relève et court à la fenêtre. Une partie entière d’un quartier a été complètement rasée. Rolf entend les sirènes des véhicules de Police. Il range le « tueur » dans son long étui et se prépare à sortir quand la porte s’ouvre soudain, livrant passage à un homme que Rolf a juste le temps de reconnaître. M’Dala, le directeur du Dakar News !

 

Joh Erst hoche la tête d’un air satisfait pendant que l’écran vidéo crache un flot d’informations. L’attentat qui a été revendiqué par la RM a causé la mort d’un millier de personnes. On n’a pu retrouver ce qui restait des corps de Carl Marley et de ceux qui l’accompagnaient. Jusqu’à présent la Police ne possédait aucun indice lui permettant d’identifier les auteurs de ces crimes monstrueux. Celui qui avait manié cette arme effroyable qu’était le « tueur » avait été retrouvé mort, sans doute abattu par un complice. C’était Rolf Kounapou, un journaliste employé au Dakar News – M’Dala, le directeur de ce grand quotidien, avait pointé du doigt les services de sécurité dont le laxisme permettait aux terroristes de s’infiltrer partout.

— C’est du bon travail, approuve Joh Erst. Il faut que ceux qui travaillent pour le monopole absolu sachent qu’on les frappera quelle que soit la protection dont ils jouissent. La concurrence est le seul moteur qui peut faire perdurer le système. La concurrence, c’est la liberté.

M’Dala ne répond pas. Il admire encore une fois le panorama féerique qu’offre Dakar la nuit. Il se demandait souvent s’il serait un jour fatigué du spectacle. L’Afrique… Sa chère Afrique ! Aujourd’hui déchirée, dépecée, partagée par ces caïds venus du Nord à la tête de leurs entreprises qui exploitent le continent jusqu’à la moelle. Un jour, cet état de choses prendrait-il fin ? Pourquoi s’être posé une question aussi stupide ? Quand ce bataillon des Forces de la Liberté avait pris d’assaut le mausolée de Lénine à Moscou, le monde entier savait que rien ne serait plus comme avant. Pour l’éternité, la liberté avait triomphé.

L’aube pointe maintenant à l’horizon. Les lumières s’éteignent, une à une. Les cheminées des milliers d’usines de Dakar vont bientôt recommencer à cracher leur fumée puante. Des millions de travailleurs se préparent à regagner leur poste. Beaucoup d’entre eux mourront sur leur lieu de travail – d’esclavage, pense M’Dala. Les machines étaient impitoyables, mais la main-d’œuvre, heureusement, ne manquait pas… De la chair à canon… De la chair à machine.

— Ne vous désolez pas, M’Dala, fait Joh Erst en lui posant une main sur l’épaule. La faute est aux monopoles. Avec la concurrence et les lois antitrust, tout s’arrangera.

Concurrence… Monopole… Lois antitrust… M’Dala a envie d’éclater de rire à la face de son interlocuteur. Chacun son tour. Hier, l’objectif de Joh Erst avait été celui de la RM. Aujourd’hui, peut-être demain, rien ne serait plus pareil.

— M’Dala, dites-moi. La RM existe-t-elle réellement ? Ce n’est qu’une invention, n’est-ce pas ? Pratique pour pouvoir régler ses comptes sans dévoiler cette lutte épouvantable à laquelle se livrent les multinationales.

Les regards des deux hommes s’accrochent un instant. Comme c’est la règle, ce sont ceux du Noir qui perdent le combat.

— Pourquoi une telle question, Joh Erst ? Vous savez très bien que la RM n’est qu’un fantôme… Un fantôme utile et très commode.

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