Quand le jour cède à la nuit
Détritus Ballet
Rêve flou… De la fosse s’extirpe le danseur… Nu… Ses jambes et ses bras sont comme agités par de fortes impulsions électriques partant de son ventre, à un point sans doute voisin du nombril. Un chien s’acharne sur un chapeau de cuir noir dégoulinant de saletés… Le terrain vaguement ondulant donne à première vue une impression d’uniformité, de soie bleuâtre. Chuchotements d’une brise discrète qui consume les monticules de détritus. Fumée grasse, insinuante, pourtant irréelle, s’étalant en volutes géométriques autour du corps du danseur. Rivière de carcasses de véhicules, de pneus brûlés, d’excréments d’animaux et de flaques d’eau verdâtre pestilentielle charriant lentement des corps mutilés.
L’homme vêtu de haillons, le corps couvert de croûtes dues à la cicatrisation de nombreuses blessures, examine longuement les tas d’immondices qui s’élèvent parfois jusqu’à une hauteur de six mètres, sur une superficie si immense qu’aucun Fouilleur n’est jamais arrivé à l’explorer dans sa totalité. Il se sert de vieilles jumelles trouvées dans les déchets du printemps dernier déversés par la municipalité. Pour mener à bien son travail d’observation, il a noué un mouchoir imbibé d’urine sur ses narines afin de n’être pas trop incommodé par les vapeurs pestilentielles charriées par le vent qui, décidément, ce matin, souffle dans le mauvais sens. Au lever du jour, plusieurs camions étaient venus répandre leur chargement. L’ennemi ne s’était pas manifesté. Il savait que les gardes armés protégeant les employés de la municipalité tiraient sans hésiter, ratant rarement leur cible.
L’homme au corps couvert de croûtes décide de s’attarder un peu plus sur les lieux. Tout reste calme. Le temps est suspendu dans ce paysage pétrifié. L’homme sait que ses sens peuvent le tromper, aussi cherche-t-il à les aiguiser, à les pousser au maximum de leurs capacités. Il ne décèle aucun mouvement suspect. L’ennemi, qui a vu ses effectifs augmenter régulièrement, veut maintenant avoir le contrôle absolu du territoire. Déjà, la nuit, il ne faut pas s’aventurer dans les champs. Le combat est trop inégal. Il devient impératif que les Fouilleurs conjuguent leurs forces. Sinon, ce sera la fin… Une fin plus atroce que celle que déversent parfois du ciel les hélicoptères de la municipalité. Il replace avec précaution les jumelles dans l’étui fabriqué avec de vieilles chaussures, puis il se lève sans se presser pour abandonner son poste d’observation. Il ne se soucie pas de respecter ses propres consignes de sécurité. Théoriquement, l’ennemi n’a aucune chance de le surprendre maintenant.
Rêve flou… Peau déchirée… Fissures encerclant des bulles qui vont éclater au premier mouvement. Brûlures insoutenables… Bouche ouverte pour happer la bouffée d’air salvatrice qui se refuse. Des danseurs au sexe incertain esquissent des figures incomplètes, leurs pieds à chaque saut s’enfonçant dans la mare noire des détritus grouillants de vers. Le jeu des rais de lumière donne à la scène un aspect irréel. Sur des filins, tendus et tenus par des mains invisibles, gesticulent plusieurs Fouilleurs.
— La situation est grave, répète le Vieux.
En parlant, il s’ingénie toujours à chercher le ton juste. Il obtenait l’effet contraire. Une affectation que les enfants parodiaient au cours de leurs jeux. Il prétend qu’il fut dans le temps un grand acteur de théâtre. C’est sûrement faux. Sinon, comment comprendre qu’il soit devenu Fouilleur ? Mais personne ne se pose trop de questions. La sagesse et la grande connaissance du Vieux l’ont rapidement imposé comme le premier conseiller des groupes devenus solidaires depuis que la menace est devenue effective.
— Nous n’allons pas rester ainsi à discuter, lance une femme maigre, presque nue. Il faut faire quelque chose. Cela fait trois jours qu’il n’a pas été possible de fouiller. Les enfants ont faim. Deux hommes ont eu, hier soir, en dépit de nos supplications, le courage de se rendre dans les champs. Jusque chez nous, on entendait leurs cris pendant qu’ils les… Mon Dieu… C’est affreux… Bientôt, nous nous mettrons à souhaiter le passage des hélicoptères de la municipalité.
Des exclamations de rage, d’impuissance, des protestations fusent de toutes parts. Chacun tente de placer un mot. Le Vieux a toutes les peines du monde à ramener le calme et la discipline.
— Carl s’est approché assez près pour observer les habitudes de l’ennemi. Avec ses jumelles, cela facilite les choses. Il va nous dire ce que nous pouvons faire.
L’homme au corps couvert de croûtes sort de l’obscurité pour venir se placer près du Vieux. Certains Fouilleurs sont assis sur le sol pendant que d’autres font le guet. Depuis quelques nuits, on craint une avancée-surprise de l’ennemi. Les Fouilleurs ont donc allumé, ce soir, plusieurs torches à moitié enfouies dans le sol humide. Les enfants ont pour consigne de les éteindre en cas d’approche des hélicoptères.
— Nous devons avoir une stratégie coordonnée, commence celui que le Vieux a appelé Carl. Nous étions dans le temps les maîtres des détritus. Aujourd’hui, l’ennemi croît à un rythme exponentiel. Je crains fort que tout cela ne soit un plan macabre ourdi par la municipalité. C’est de cette manière qu’on mène la guerre bactériologique contre les insectes indésirables des champs. Au lieu de répandre des produits nocifs pour les hommes, le bétail et l’environnement, on a recours aux prédateurs naturels de ces insectes.
— Nous savons tout cela ! crie impatiemment quelqu’un.
Un murmure approbateur parcourt la foule des Fouilleurs rassemblés autour du Vieux. L’homme au corps couvert de croûtes ne perd pas pour autant son sang-froid.
— J’ai observé avec attention l’ennemi. J’ai pu me faire ainsi une idée exacte de ses habitudes, ses forces et ses faiblesses. Il ne s’agit plus de l’attaquer de front. Il nous faut utiliser au maximum son point faible qui réside surtout dans son incapacité à contrôler plusieurs points à la fois. Son agressivité naturelle, son manque d’intelligence le portent, spontanément, à mobiliser toutes ses troupes au premier poste assailli. Ce qu’il nous faut c’est une rapide manœuvre de diversion et une précision accrue lors des fouilles.
L’homme au corps couvert de croûtes remarque qu’il a cette fois capté l’intérêt des Fouilleurs. Le Vieux l’encourage d’un hochement de tête.
— Les camions de la municipalité viennent chaque matin à cinq heures quinze, déchargent les détritus, puis repartent entre sept heures et sept heures trente. Pendant cette opération, l’ennemi, qui n’ose plus affronter les fusils des municipaux, se terre dans la zone que nous connaissons comme étant la zone A. Ce que je vous décris ici, je l’ai vérifié plusieurs fois. Il n’y a d’ailleurs aucun autre endroit où l’ennemi peut dissimuler ses troupes trop nombreuses. Si nous limitons nos fouilles dans le secteur central, qui est le plus riche, nous avons approximativement vingt-cinq minutes avant que l’ennemi n’intervienne, ce qui est trop peu.
— Il nous faut au moins une heure, crie un barbu squelettique.
Chacun des Fouilleurs veut donner son point de vue. Il faut au Vieux du tact pour ramener à nouveau le silence.
— J’ai calculé qu’il faut vingt-cinq minutes pour qu’une fouille soit fructueuse, déclare l’homme au corps couvert de croûtes. Avec une bonne répartition des tâches, cela devrait nous suffire.
— Comment aurons-nous ces vingt-cinq minutes ? s’inquiète le Vieux.
— Nous formerons une escouade spéciale chargée d’attirer l’ennemi pour le fixer dans un secteur le temps nécessaire. Nous avons retenu, comme capables de faire partie de cette section, ceux qui ont déjà l’expérience du combat et qui sont suffisamment en bonne santé.
— Êtes-vous d’accord avec le plan de Carl ? crie le Vieux en imitant la voix du Leader municipal qu’ils ont l’habitude d’entendre sur les postes de radio encore en fonctionnels trouvés au hasard des fouilles.
Personne ne répond. Le Vieux interprète le silence général comme une approbation. Les bruits habituels de la nuit sont chassés par le ronronnement très reconnaissable des hélicoptères s’approchant à basse altitude. Les enfants éteignent les torches avec un synchronisme parfait. Les Fouilleurs se dirigent vers les abris après avoir pris connaissance des dernières instructions du Vieux.
Rêve flou… L’horreur est passée en bourrasque, mais son arrière-garde s’attarde, omniprésente, vigilante, alourdissant les pas des danseurs qui se meuvent dans une ultime et inconsciente tentative d’exorciser le destin… Une vieille femme maigre aux cheveux englués de sang séché soulève une pioche et l’enfonce dans les détritus. Elle répète son geste à un rythme régulier qui s’accélère au fur et à mesure que les danseurs s’approchent d’elle en tournoyant, leurs jambes osseuses se jouant des assauts répétés des mouches. Le vent souffle, s’arrête, tourne, soulevant des nuages épais de poussières nauséabondes.
Les trois hommes se déplacent rapidement sur les monticules de détritus, leurs pieds protégés par des bandages de tissus sales et malodorants. Parfois l’un d’entre eux s’arrête et se baisse pour ramasser un objet dans le tas d’ordures, mais ses compagnons le poussent sans ménagement, le forçant à les suivre. Ils sont rejoints par un second groupe de Fouilleurs dans le secteur où les Municipaux déversent les appareils usagés. Ils s’arment tous de barres de fer, d’antennes flexibles transformées en armes redoutables. Ils se mettent ensuite à progresser, cette fois prudemment, jusqu’à atteindre le secteur prévu. Leurs cœurs se mettent à battre plus vite sous l’effet soudain d’une poussée d’adrénaline. L’ennemi les a repérés. D’innombrables jappements rageurs se font entendre, proches d’eux.
Rêve flou… Un marchand en smoking noir, gras comme un bouddha, argumente avec un chien maigre visiblement peu disposé à accepter ses boniments. Des ballerines au visage crayeux s’étirent au rythme de la Symphonie fantastique de Berlioz… Un pied, avec précaution, se glisse dans le trou humide, s’étonnant de ne pas entendre le couinement des rats… Ronronnements mécaniques, quelque part à travers la coupole métallique du ciel, se rapprochant dangereusement. Le décor se fragmente, s’évapore, bulle de savon éclatée, mirage évanoui… Les danseurs sont maintenant deux… Leurs mouvements, parfaitement synchrones, tracent une croix gammée dont le centre est la plus haute pile de détritus. Les aboiements violent l’intimité angoissante, épouvantable des lieux. Il tente d’attirer l’attention du plus proche danseur, mais celui-ci ne le remarque pas. L’hélicoptère tournoie au-dessus de la plaine de déchets. Il s’aplatit immédiatement sur le sol mou. Les herbes rares et cassantes, poussant sur les ordures, le blessent au visage.
Un murmure parcourt la foule des Fouilleurs qui se précipitent en direction du tapis accidenté de détritus s’étendant devant eux. Le plat de leurs pieds est si endurci que les tessons de bouteille ou les bords effilés des boîtes de conserve ouvertes et rouillées ne les gênent nullement dans leurs déplacements. Les premiers Fouilleurs atteignent la montagne d’ordures la plus proche. Avec un savoir-faire qui témoigne d’une longue habitude, ils se mettent à dégager la surface. Le butin intéressant se trouve, la plupart du temps, à la base des monticules. Les Fouilleurs se servent de pioches et de pelles qu’ils ont eux-mêmes fabriquées ou, tout simplement, de leurs mains. Les femmes, en retrait, emmagasinent la manne dans de grands sacs en toile.
L’homme au corps couvert de croûtes surveille les alentours avec ses jumelles. Son attention vient d’être mise en éveil par un détail curieux. De petites boules d’ordures roulent de manière imperceptible vers les Fouilleurs. Il essaye d’accroître la netteté des images. Un frisson glacé le paralyse. Il n’arrive pas à croire que l’ennemi soit assez intelligent pour avoir réussi à mettre au point un tel stratagème. Il vient de se rendre compte que ce sont eux, les Fouilleurs, qui sont peut-être tombés dans un piège effroyable.
— Retraite ! hurle l’homme au corps couvert de croûtes. Retraite !
Rêve flou… Un grondement qui enfle… La peur qui s’incruste avec la soudaineté de la foudre… Les autres le regardent s’agiter en se demandant la raison de ses cris…
Ciel inerte, aveugle, indifférent… Les sollicitations du cerveau laissent les muscles indifférents… La nausée qui noue les tripes… Quand les meutes de chiens foncent vers eux, il est déjà trop tard pour reculer. Le cauchemar ne se dissipe pas avec le réveil. Tout fusionne dans une explosion apocalyptique en dépit de leurs vaines tentatives de chercher une issue de secours, quelque part, dans ce lieu reculé de leur inconscient où se réfugiaient les ultimes espoirs.
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