Quand le jour cède à la nuit

Gary Victor · Chapitre 15 sur 17

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Quand le jour cède à la nuit

L’utopie de l’envers du temps

 

La chose arriva à l’angle de la rue du Centre et de la rue Pavée à l’instant précis où le pied droit d’Hannibal Ferjuste s’apprêtait à se poser sur l’asphalte ramolli par la chaleur d’un midi de juillet. L’impression soudaine d’une chute vertigineuse dans un gouffre. Une valse délirante dans une obscurité absolue parsemée par moments d’éclairs aux couleurs indéfinissables. Un sifflement aigu à la limite du supportable. Il voulut hurler. Aucun son ne sortit de sa gorge. Il fut emporté par une bourrasque d’une violence inouïe. Il se retrouva aussitôt à l’endroit même où ce malaise l’avait surpris, achevant de poser son pied droit sur l’asphalte. Cette perte de conscience effarante avait à peine duré une fraction de seconde, bien que l’impression d’Hannibal fût que cette chute n’avait pu avoir lieu dans un laps de temps aussi court. Le choc de ce retour brusque à la réalité le déséquilibra un peu. Il dut prendre appui de la main sur l’épaule d’un passant. Il bafouilla une excuse avant de s’immobiliser un instant en fermant les yeux pour reprendre ses esprits. C’était la première fois qu’il était sujet à un tel trouble. Quand il se sentit un peu mieux, il ouvrit les yeux avec la certitude confuse et inexplicable que quelque chose avait changé. Il se trouvait toujours à l’angle de la rue Pavée et de la rue du Centre. Mais la rue du Centre paraissait bizarrement plus large. L’asphalte noir et uniforme était la preuve que les services intéressés veillaient à l’entretien régulier des voies routières. La seconde anomalie qu’il constata fut les édifices des deux côtés de la rue. Des immeubles à l’architecture moderne, dont les lignes parfois audacieuses lui rappelaient des constructions qu’il avait l’habitude de voir dans certaines grandes métropoles.

Hannibal secoua la tête, voulant peut-être chasser une vision qui s’était mise brusquement à le persécuter. Était-il soudain devenu fou ? Il essaya de maîtriser sa nervosité. Il effectua rapidement quelques calculs mentaux élémentaires pour être certain de posséder toujours sa lucidité. Il se remit à marcher en faisant attention à son équilibre, car il avait parfois l’impression d’un vertige sournois. Troisième anomalie : la foule était plus importante que d’habitude et les gens étaient habillés proprement. Quatrième anomalie : il n’y avait plus de petits commerces sur les trottoirs. Cinquième anomalie : les magasins luxueux aux vitrines rutilantes, regorgeant d’articles divers, ne ressemblaient pas à ces misérables bicoques qu’il connaissait. Mon Dieu ! Sa raison avait-elle basculé dans les sombres univers du délire ? Il se rassura en constatant que l’immeuble de la Compagnie nationale de téléphone se trouvait toujours là, mais son égarement était tel qu’il lui fallut quelques secondes pour s’apercevoir que l’édifice était maintenant un véritable gratte-ciel en verre et acier surplombant toutes les autres constructions. Hannibal demanda l’heure à deux passants. Ils lui répondirent dans un créole parfait. Hannibal tenta de se persuader qu’il était bien en Haïti, acceptant ainsi l’aberration de la situation. Arrivé au boulevard Jean-Jacques-Dessalines, il dut attendre une minute devant le passage pour piétons. Le regard d’Hannibal dériva douloureusement sur une avenue à quatre voies bordée par ces édifices qui donnaient à la ville une allure ultramoderne. Comme un automate, Hannibal se laissa happer par la foule qui traversa l’avenue quand le feu passa au vert. Il n’y avait pour lui aucun doute : il était en train de vivre un cauchemar. Où allait-il donc avant que la « chose » se produise et qu’il bascule dans la folie ? Il fouilla fiévreusement dans son cerveau engourdi avant de s’en souvenir. Il devait se rendre à l’Administration générale des postes pour un envoi aux États-Unis. Fébrilement, il tâta ses poches. Quand il sentit l’enveloppe, il la prit et l’examina minutieusement avec l’espoir qu’elle pouvait être pour lui la planche de salut. Il reconnut le timbre, l’adresse de l’expéditeur – la sienne – et celle du destinataire – son frère – résidant à Miami. Rien n’avait changé. À croire que c’était le monde autour de lui qui s’était soudain radicalement transformé en une fraction de seconde. Il fallait qu’il continuât à marcher. Peut-être que sa raison allait lui revenir dans quelques minutes afin de corriger ce mauvais fonctionnement de ses sens.

À la cité de l’Exposition – ou du moins là où elle devait être –, Hannibal sut définitivement qu’il était devenu fou. Tous ces casinos, ces restaurants, ces boîtes de nuit, ces hôtels n’avaient pas pu pousser ainsi en deux ou trois secondes. Une foule nombreuse et insouciante déambulait sur les larges avenues, des gens s’arrêtant pour écouter des musiciens ambulants jouer sur un rythme qu’Hannibal identifia comme étant un mélange de vodou et de konpa*. Il y avait beaucoup de touristes dans la ville, reconnaissables à leur appareil photo en bandoulière et à leur teint brûlé par le soleil ardent. Malgré la chaleur, les parcs d’attractions étaient littéralement pris d’assaut. Un frisson parcourut sa nuque quand il vit ce numéro du journal Le Nouveau Monde, portant bien la date du 20 janvier 1985. Le titre principal de ce numéro était plus abracadabrant : « Les travaux de la Première Conférence contre l’apartheid commencent demain à Port-au-Prince. » Jamais Hannibal n’avait eu connaissance d’une telle conférence qui devait se tenir dans la capitale haïtienne. Un autre titre le stupéfia : « Les États-Unis d’Amérique protestent contre la prétendue présence de militaires haïtiens parmi les troupes du Front révolutionnaire sud-africain de Seith Umu. » Ne pouvant pas en supporter davantage, il se débarrassa du journal dans un bac à ordures. Beaucoup plus par instinct, son cerveau refusant de fonctionner normalement, Hannibal arriva à se diriger jusqu’au lieu où devait se trouver le local de l’Administration générale des postes. Les bras ballants, il contempla d’un regard douloureux l’endroit où il venait si souvent. Il dut alors s’asseoir sur un banc public, car ses jambes qui tremblaient refusaient de le soutenir. Cet immeuble moderne ne pouvait être l’Administration générale des postes. Et pourtant, c’était bien ce qui était marqué en grandes lettres sur la façade principale de l’édifice. Il fit encore d’autres constatations, les unes plus étonnantes que les autres. Le panorama de la ville qu’il voyait d’ici était totalement différent. À croire que Port-au-Prince avait fait peau neuve au bénéfice d’une modernité exubérante. Il chercha la cathédrale. À la place où elle devait être, Hannibal vit les cinq dômes étincelants d’un édifice aux lignes courtisant l’architecture arabe. Qu’est-ce que cela pouvait donc bien être ? Il conclut qu’il s’agissait sans doute d’un temple. Il aurait voulu hurler… Non… Cela n’avait pas de sens. Hannibal respira profondément, cherchant encore une fois à mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Ou c’était lui qui était devenu fou, ou le monde s’était mis brusquement à délirer. Ces deux possibilités étaient également aberrantes. Hannibal, peu à peu, se rendait compte que sa raison, en dehors de ce que lui montraient ses yeux, était restée intacte. Tranquillement, il essaya de définir un plan d’action. Tout d’abord, retrouver son foyer. Est-ce que sa femme et son fils existaient encore ? Il se leva du banc pour chercher un taxi. Il pensa alors à regarder les plaques d’immatriculation des véhicules. Une longue voiture noire stoppa soudain à sa hauteur. Hannibal chercha à en déterminer la marque, mais il n’en eut pas le temps. La portière s’ouvrit brusquement. Deux hommes en complet sombre jaillirent du véhicule, pour le pousser rudement, sans ménagement à l’intérieur de l’auto.

 

La tournure que prenaient les événements, loin d’anéantir ce qui lui restait de volonté, sembla au contraire donner à Hannibal un regain d’énergie. Ces hommes qui venaient de le contraindre à prendre place dans le véhicule avaient agi si vite qu’il n’avait pas eu le temps de réagir. D’ailleurs, dans l’état où il se trouvait à ce moment-là, sous le choc de cette situation irrationnelle, il était complètement à la merci de ses ravisseurs. Mais maintenant, il se sentait étrangement calme, comme si ce nouvel élément du puzzle avait remis sur les bons rails sa raison qui dérivait.

— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

Il savait d’avance qu’ils ne lui répondraient pas. Ils étaient trois : ses deux ravisseurs, plus le conducteur. Les deux hommes qui l’encadraient étaient de solides gaillards qui, visiblement, avaient l’habitude des méthodes fortes. Ils ne lui adressèrent pas un regard. Hannibal jugea donc préférable d’essayer d’apprendre le plus possible de cette étrange promenade. L’auto s’engageait maintenant dans une rue qu’Hannibal reconnut comme devant être la rue des Miracles. Mais il n’en était pas si sûr. Les immeubles n’avaient plus cet aspect suranné et décadent qu’il leur connaissait. La circulation était intense et ils furent pris pendant plus de vingt minutes dans un embouteillage. Des miliciens sans arme, à l’uniforme impeccable, tentaient de canaliser les flots de véhicules. Finalement, l’auto traversa le boulevard Jean-Jacques-Dessalines pour tourner dans une avenue qui menait à ce curieux édifice à cinq dômes qu’Hannibal avait aperçu, s’élevant exactement à l’emplacement de la cathédrale de Port-au-Prince. La splendeur de cette construction laissa Hannibal béat d’admiration. L’auto glissa silencieusement dans l’une des allées qui quadrillaient un parc verdoyant, au centre duquel le temple étalait toute sa magnificence, pour venir s’immobiliser devant une barrière qui s’ouvrit automatiquement. Elle continua à rouler dans une sorte de tunnel qui conduisit Hannibal et ses ravisseurs jusqu’à une plate-forme circulaire où étaient déjà stationnées plusieurs voitures de la même marque. On ouvrit les portières. Avec rudesse, l’un des inconnus força Hannibal à mettre pied à terre. Ils devaient se trouver à l’intérieur du temple. On conduisit Hannibal dans un passage silencieux, éclairé par de multiples lampes au néon, jusqu’à un ascenseur qui les propulsa vers le quatrième étage. Hannibal posa quelques questions aux trois hommes qui l’entouraient, mais ils se cantonnèrent dans leur mutisme obstiné. Ils étaient maintenant arrivés devant une porte que l’un des ravisseurs ouvrit en jouant sur un petit clavier mural. Comme Hannibal restait indécis, il reçut une violente bourrade dans le dos qui le projeta en avant pendant que la porte se refermait avec un claquement sourd.

 

Hannibal comprit bien vite qu’il ne se trouvait pas dans une cellule de prison, comme il l’avait pensé de prime abord. À moins que, dans ce pays étrange où il se retrouvait, on eût une considération particulière pour les prisonniers. Il avait à sa disposition tout ce qu’il lui fallait. Un bon lit, une radio, une télévision et un réfrigérateur qui contenait assez de nourriture pour un séjour de trois ou quatre jours. Hannibal but un peu de lait avant d’allumer le poste de télévision. Le commentateur, en complet sombre, était en train de donner des informations sur la conférence qui s’ouvrait le lendemain dans cette ville. Hannibal apprit ainsi qu’Haïti avait accordé une aide de plusieurs millions de dollars à un mouvement extrémiste combattant l’apartheid en Afrique du Sud. Le chef de ce mouvement, Seith Umu, se trouvait à Port-au-Prince pour participer à la conférence. On montra des images de l’arrivée de Seith Umu à l’aéroport international de Port-au-Prince. Tout d’abord, peut-être un refus de sa raison d’accepter une évidence, il ne vit qu’un visage qu’il avait l’impression de connaître. Un vertige soudain le força à s’asseoir. Ce n’était plus Seith Umu qu’il voyait maintenant serrer la main du ministre des Affaires étrangères, mais bien lui, Hannibal Ferjuste… Ou plutôt, son sosie parfait. Pour préserver sa lucidité, il s’empressa d’éteindre le téléviseur. Ensuite, il s’allongea sur le lit pour s’endormir. Quand il se réveilla, il faisait nuit. Par l’une des fenêtres protégées par d’épais barreaux, il admira, pensif, le spectacle fascinant de la ville illuminée. Non ! Ce n’était pas possible qu’on soit en Haïti. Un léger grincement avertit Hannibal qu’on venait d’ouvrir la porte. Ses trois ravisseurs pénétrèrent dans l’appartement-cellule, suivis d’un quatrième personnage vêtu, celui-ci, d’une longue robe blanche sur laquelle étaient brodés plusieurs motifs vodou. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, svelte, dont le regard reflétait une forte volonté. Il devait être le supérieur des trois hommes qui l’accompagnaient, à en juger par leur attitude. Il se contenta d’examiner avec attention Hannibal avant de hocher la tête d’un air satisfait.

— C’est effectivement l’homme qu’il nous faut, dit-il d’une voix impersonnelle.

L’examen minutieux et muet auquel il soumit Hannibal Ferjuste exaspéra ce dernier qui commençait à en avoir assez d’être considéré comme un spécimen rare qui allait peut-être servir à une quelconque expérience.

— Pouvez-vous me dire à quoi rime tout ce cinéma… Qui êtes-vous ? Où suis-je ?

Les trois gorilles s’avancèrent vers lui, menaçants. D’un geste, celui qui portait la robe blanche les arrêta.

— Je suis Pierre Natamé, grand oungan* de Port-au-Prince, et nous sommes en Haïti. Je sais que vous être surpris. Ce serait trop long de vous expliquer tout cela maintenant. Sachez seulement que vous êtes ici pour rendre un service important à votre pays, car je crois que, dans une certaine mesure, c’est également votre pays. De toute manière, vous n’avez pas le choix.

Dans quel univers de cauchemar s’était-il égaré ? Hannibal souhaita encore une fois de toutes ses forces se réveiller. Mais tout restait désespérément réel autour de lui.

— Dans quelques heures, s’ouvrira la Conférence sur l’apartheid à l’Institut des recherches africaines, dit le grand oungan Natamé. Notre pays, conformément à sa tradition historique, a toujours été à l’avant-garde de toutes les luttes anticoloniales et anti-impérialistes, que ce soit en Afrique ou ailleurs. Voilà pourquoi nous soutenons totalement le Front révolutionnaire de Seith Umu en Afrique du Sud, dont le régime répugnant est appuyé par les puissances occidentales, en particulier les États-Unis. Grâce au prestige de notre pays, nous avons pratiquement imposé aux autres États africains Seith Umu comme le seul représentant authentique du peuple noir sud-africain. Bien entendu, cela ne plaît pas aux racistes occidentaux.

Le cœur d’Hannibal se mit à battre plus fort. Les images qu’il avait vues à la télévision lui revinrent à l’esprit. L’arrivée de Seith Umu à l’aéroport international de Port-au-Prince… Ce visage qui était la réplique exacte du sien… Son sosie parfait dans cet univers délirant. Hannibal soupçonna avec effroi ce que cet homme qui se tenait en face de lui allait lui demander.

— Les services secrets d’un grand pays occidental ont projeté un attentat contre Seith Umu pendant son trajet de ce temple où il se trouve comme vous jusqu’à l’Institut. Nous n’avons pas réussi jusqu’à présent à identifier ceux qui sont chargés d’exécuter ce projet monstrueux. Vous allez remplacer Seith Umu, monsieur…

— Ferjuste… Hannibal Ferjuste, dit Hannibal d’une voix blanche.

— Demain, c’est vous qui serez dans la voiture officielle prévue pour Seith Umu. Les tueurs qui constituent un commando suicide seront obligés de se démasquer.

— Et si je refuse, lança Hannibal en serrant les poings.

— Votre seule chance de pouvoir retrouver votre monde est de collaborer avec nous, monsieur Ferjuste. C’est d’ailleurs une chance unique que vous avez de participer à un grand combat. Nous ne savons pas grand-chose sur votre univers, mais nos rares palpeurs qui l’ont frôlé nous ont donné la conviction d’un dérapage catastrophique quelque part après l’indépendance.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Hannibal en sentant ses jambes se dérober sous lui.

Le grand oungan lança un ordre bref aux trois gorilles qui l’accompagnaient, puis ils sortirent tous, laissant Hannibal seul. Ce dernier, fatigué, se laissa tomber sur le lit et s’endormit sans s’en rendre compte. Son sommeil fut peuplé de cauchemars. Des superpositions des deux Port-au-Prince jouaient à cache-cache dans un décor brumeux. Il revécut même le drame du Pont-Rouge. Avec quelques détails qui clochaient. Il y avait le cheval de Dessalines* qui s’écroulait, atteint par le feu des traîtres… L’empereur tentait de se dégager en hurlant. Quelqu’un se précipita au-devant de lui comme pour faire de son corps un rempart. L’image se brouilla, chavira, fut remplacée par d’autres séquences. Hannibal se réveilla en sursaut, le souffle court, ses mains cherchant à se débarrasser d’un étrangleur imaginaire. Dans cet appartement-prison, il faisait une chaleur atroce. Le conditionneur d’air avait cessé de fonctionner. Le téléviseur qu’il alluma diffusait une émission, la tonalité au minimum. C’était un documentaire sur la lutte victorieuse du peuple haïtien sur l’envahisseur américain appuyé par ses valets, de 1915 à 1934. Hannibal n’avait jamais eu connaissance d’un tel épisode de l’histoire d’Haïti. Ses réflexions furent interrompues par l’arrivée de quelqu’un qui portait l’uniforme de la police haïtienne avec les insignes de capitaine.

— Vous avez trente minutes pour vous préparer, lui dit-on péremptoirement en lui tendant des vêtements.

Hannibal les prit sans rien dire, puis il alla s’enfermer dans la salle de bains pour faire une rapide toilette. Pendant qu’il s’habillait, Hannibal réfléchissait à une possible évasion. Mais il se rendit bien compte de l’aberration d’une telle idée. Où pourrait-il bien aller dans ce monde où il était totalement étranger ? Bien sûr on parlait dans ce pays le français et le créole, mais l’analogie semblait s’arrêter là. Il était facile après quelques heures de comprendre qu’il n’y avait aucune comparaison possible entre le niveau économique du pays qu’il connaissait et… celui-ci. Même s’il arrivait à s’échapper, on aurait vite fait de le retrouver. Il dut se rendre à l’évidence. Sa seule chance était de jouer le jeu en souhaitant que son rôle d’appât ne tourne pas à son désavantage. Quand il revint dans la chambre, l’officier l’examina avec attention, lui ordonnant d’une voix impersonnelle de corriger le nœud de sa cravate. Finalement, jugeant la tenue d’Hannibal satisfaisante, il daigna se présenter.

— Je suis le capitaine Murien et je suis chargé de vous accompagner jusqu’à l’Institut des recherches africaines. La conférence débute dans une heure exactement. Le cortège nous attend déjà. Veuillez donc me suivre.

Encadré des trois militaires, Hannibal quitta l’appartement. Dehors, une dizaine d’automobiles étaient rangées dans une allée. Plusieurs policiers en armes conversaient tranquillement, assis sur des murets fleuris. Dès qu’ils aperçurent le petit groupe formé par l’officier, Hannibal et les trois gardes du corps, ils se précipitèrent tous vers les voitures qui leur étaient réservées. Le capitaine Murien entraîna Hannibal vers la limousine noire au milieu du cortège. Il ouvrit la portière arrière droite pour permettre à Hannibal de s’installer. Aussitôt après, il détacha l’émetteur qu’il portait à sa ceinture pour donner l’ordre du départ. Quand la luxueuse automobile démarra, Hannibal ferma les yeux, cherchant quelque part en lui-même la force nécessaire pour affronter les événements.

 

Le cortège longeait maintenant le boulevard Jean-Jacques-Dessalines. Hannibal à travers les vitres teintées du véhicule découvrait avec encore plus d’étonnement le paysage de la ville qui défilait devant lui. Le soleil faisait déjà miroiter les vitres des grands immeubles pendant que les grandes enseignes des magasins se balançaient imperceptiblement sous le fort vent qui soufflait ce matin sur la capitale. Hannibal devinait les avertisseurs qui hurlaient dans les rues, les milliers de semelles qui résonnaient sur les trottoirs. C’était l’heure où la ville se réveillait, la léthargie faisant place au mouvement incessant des taxis, des bus et des trains transportant les employés et les ouvriers sur leur lieu de travail. De nombreuses banderoles s’étalaient à la vue des citadins : « Avec la nation haïtienne, l’apartheid ne passera pas » ou encore : « Fidèles à notre mission historique, combattons l’apartheid jusqu’à la victoire finale. » L’autoroute à quatre voies sur laquelle le cortège s’engagea fit chavirer la conscience d’Hannibal beaucoup plus que l’effet que lui faisaient ces édifices à l’architecture futuriste qui s’offraient à sa vue. Certaines paroles de celui qui s’était présenté comme le grand oungan lui revinrent à l’esprit pendant que l’officier à côté de lui donnait des ordres brefs au moyen de l’émetteur qu’il tenait toujours à la main. « … nos palpeurs dans votre univers nous ont appris un dérapage catastrophique quelque part après l’indépendance. » Se pourrait-il que les univers parallèles existent, comme le prétendaient quelques physiciens soviétiques ou certains écrivains de science-fiction ? Hannibal essaya de se rappeler ce qu’il avait déjà lu sur ce sujet. Il se découragea bien vite. Cette hypothèse selon laquelle plusieurs univers se superposeraient en fonction de trames historiques différentes était pour le moins totalement délirante. Et pourtant ! Hannibal pressa ses mains sur ses tempes en secouant violemment sa tête dans une tentative désespérée de se libérer de cette illusion qui le terrassait. Il se résigna à nouveau à regarder à l’extérieur. Le cortège s’apprêtait à quitter l’autoroute par une sortie qui indiquait : Institut des recherches africaines… 5 km. Ce fut alors que l’attaque se produisit. Hannibal eut juste le temps de voir les autos en tête du cortège s’embraser avant que sa limousine ne fasse une brusque embardée pour quitter la route, allant heurter violemment un arbre. L’officier parvint à ouvrir une portière en brandissant son revolver. Hannibal essaya de se faire le plus petit possible. Une rafale de mitrailleuse fit voler en éclats les vitres de la limousine. « Sortez de la voiture ! hurla le capitaine. Ils vont vous avoir, ces salauds. » Terrorisé, Hannibal se glissa maladroitement hors du véhicule par la portière ouverte. Il vit l’officier s’écrouler, une partie de son visage emportée par un projectile de gros calibre. Guidé seulement par l’épouvante, Hannibal se mit à courir vers le sous-bois à quelques mètres de la route. Il entendit plusieurs rafales d’armes automatiques. Un hélicoptère tournoyait dans le ciel en décrivant une ellipse curieusement inclinée. Hannibal atteignit le sous-bois, s’enfonçant à longues foulées dans l’espace vert pour se mettre hors de vue d’un quelconque tireur qui se serait trouvé au niveau de la route ou à bord de l’hélicoptère. Il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Il percevait toujours des coups de feu. Mais tout cela lui paraissait loin, comme s’il n’était que le spectateur d’une scène qui ne le concernait pas. Son seul désir maintenant était de mettre le plus d’espace possible entre lui et ces gens qui lui en voulaient. Après, il aviserait. Il se remit à s’éloigner du lieu de l’attaque du cortège. La zone se clairsemait au fur et à mesure qu’il marchait, les arbres faisant place à des arbustes et des herbes. Il aperçut une pancarte sur laquelle on pouvait lire : Institut des recherches africaines. Propriété de l’État haïtien. Les barbelés qui protégeaient l’enceinte dissuadèrent Hannibal de continuer dans la même direction. Il n’avait aucun moyen de vérifier si la clôture était électrifiée ou non. Il se décida donc à longer les barbelés jusqu’à ce qu’il trouve un passage. Il aperçut une partie des édifices qui abritaient l’Institut.

— Monsieur Ferjuste… Revenez… Tout risque est écarté… Revenez.

Avec la rage du désespoir, Hannibal se remit à courir, cherchant un passage à travers les barbelés.

— Monsieur Ferjuste… Arrêtez-vous… Nous ne vous voulons aucun mal.

Ses poursuivants se rapprochaient. Le cœur d’Hannibal battait comme un tambour dans une chambre à échos. Maintenant, l’Institut s’étendait devant lui dans toute sa magnificence. C’était une succession d’édifices aux lignes futuristes dont le métal reflétait de manière aveuglante la lumière du soleil. Hannibal fut un instant ébloui. Il remarqua ensuite un peu vers sa gauche, à une centaine de mètres, une grande statue représentant un homme à cheval, brandissant une épée à la lame étincelante. Un coup de feu claqua. Il ressentit une violente douleur à l’épaule gauche. Il serra les dents, continua à courir. Il atteignit l’endroit où s’élevait la statue. Il n’avait plus la force de se tenir sur ses jambes. Deux nouveaux coups de feu violèrent le silence. Une brûlure lui déchira sa poitrine. Il trébucha, fit un effort surhumain pour se redresser. La grande plaque en or au bas de la statue retint son attention. Avant de perdre conscience, il eut le temps de lire ce qui était inscrit dessus : « Jean-Jacques Dessalines. Empereur d’Haïti, octobre 1804-juin 1810. »

 

Hannibal Ferjuste émergea d’un brouillard d’inconscience pendant que la douleur qui agrippait sa poitrine diminuait graduellement. Des ombres floues dansaient au-dessus de lui. Il crut, pendant quelques minutes, qu’il allait enfin se réveiller du cauchemar qu’il était en train de vivre depuis plus de quarante-huit heures. Un visage se précisa dans la brume. Hannibal plaça sa main devant ses yeux, refusant d’accepter ce qu’il voyait.

— Pourquoi donc ne vous êtes-vous pas arrêté quand nos hommes vous ont repéré, monsieur Ferjuste ?

Hannibal reconnut le grand oungan Natamé, se penchant sur lui. En proie à un léger vertige, il examina l’endroit où il se trouvait. On l’avait transporté dans cette même chambre où il avait passé la nuit. Un grand pansement compressait sa poitrine. À chaque inspiration, la douleur se faisait presque intolérable.

— L’attaque contre le cortège a échoué, expliqua le grand oungan. La plupart des membres du commando ont trouvé la mort au cours de l’action. Mais l’un d’entre eux a échappé à nos hommes et s’est lancé à votre poursuite, persuadé que vous étiez bien Seith Umu. Nous vous avons trouvé presque en même temps que lui, mais vous avez eu le temps d’être atteint. Une chance inouïe si vous êtes encore en vie. Nos médecins ont fait leur possible. On vous devait bien cela pour les ennuis que nous vous avons causés.

— L’empereur n’est pas mort le 17 octobre 1806, dit Hannibal d’un ton las.

Le grand oungan Natamé s’avança jusqu’à la baie vitrée. Il écarta les rideaux, ce qui permit à Hannibal de contempler encore une fois le panorama féerique de ce Port-au-Prince qu’il ne connaissait pas. Il faisait déjà nuit et les immeubles baignaient dans un océan de lumières.

— L’attentat du 17 octobre a failli changer le cours de notre histoire, expliqua le grand oungan. Les historiens ne sont pas d’accord sur ce qui s’est passé exactement le 17 octobre. L’empereur échappa de justesse au guet-apens. Alexandre Pétion et plusieurs autres officiers furent arrêtés et fusillés. Henri Christophe à la mort de l’empereur devint président d’Haïti. C’est lui qui fit de ce pays ce qu’il est actuellement. Mais il faut que vous vous reposiez maintenant. Vous aurez tout votre temps pour réapprendre… votre histoire.

Hannibal tenta en vain de se redresser sur son lit, mais la douleur l’en dissuada.

— Vous voulez dire que je vais rester ici ?

Le grand oungan toussa pour dissimuler un certain embarras.

— Votre voyage, monsieur Ferjuste, est sans possibilité de retour. Nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que vous ne le regrettiez pas.

Un engin auréolé de lumière s’approchait d’un des dômes du temple en décrivant un virage serré. Hannibal ferma les yeux en se disant qu’il fallait bien, cette fois, accepter la réalité.

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