Quand le jour cède à la nuit

Gary Victor · Chapitre 16 sur 17

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Quand le jour cède à la nuit

Fragment d’azur au-dessus des ténèbres

 

 

Finalement, ils m’ont emmené au bâtiment numéro 7, une bicoque assiégée par de mauvaises herbes qui poussaient avec une sorte de fureur sauvage au pied des quelques rares cocotiers rachitiques. La pluie refusait toujours de venir abreuver la terre. Les arbres résistaient difficilement aux rafales du vent violent qui soufflait par intermittence depuis ce matin. La chaleur n’avait fait que croître en dépit du vent qui charriait par moments des bouffées d’odeurs pestilentielles en provenance peut-être des charniers à ciel ouvert de l’autre côté de la rivière. Du camp, à la tombée de la nuit, on pouvait entendre les salves des pelotons d’exécution. Quand le vent soufflait dans la bonne direction, il amenait jusqu’à nous les plaintes et les hurlements désespérés des condamnés.

Chaque fois que mes pieds s’enfonçaient dans la boue, ralentissant ma marche, le sergent Alfonso lançait un ordre bref. Un soldat m’assenait rageusement un coup de crosse de fusil dans le dos. C’était à peine si je ressentais la douleur. Mon corps était anesthésié. Les nuées de moustiques qui bourdonnaient tout autour de moi avant de venir se plaquer sur ma peau couverte de blessures, de croûtes et de sang séché me laissaient complètement indifférent.

— Si tu tombes encore, je t’enfonce ma baïonnette dans le dos. Je m’en fous, que le señor Miguel veuille que tu restes encore en vie, sale sandiniste.

Je savais qu’ils n’hésiteraient pas à le faire. Je serrais les dents, essayant de peupler ma conscience d’images mirages d’un temps qui n’existait plus. Une mélodie de la Jamaïque berçait mon âme retenue sur cette terre assassinée uniquement par ce farouche désir de vivre, cet instinct de survie si puissant que rien ne peut l’extirper de l’individu… Une femme à la peau satinée qui se laissait caresser par les feux de projecteurs multicolores dans une boîte de nuit de Caracas… Une photographie du Che, brûlée au cours d’une émeute à Santiago… Le corps d’Idrina, les yeux d’Idrina, la voix d’Idrina… « Si tu tombes, je t’enfonce ma baïonnette dans le dos. Je m’en fous que le señor Miguel veuille que tu restes encore en vie, sale sandiniste. » J’entendais en surimpression la voix de Bernardo disant : « Personne n’a jamais compris que la schizophrénie est la plus grande force qui existe… Elle te permet de te dissocier, d’être à la fois ici et là-bas, partout et nulle part. Elle t’ouvre une porte vers un ailleurs où ils ne t’atteindront jamais, en dépit de leurs satanées machines à torturer. » Puis une autre voix m’agressait l’ouïe : « Nous ne vous laisserons jamais dormir, Rubet. Mais vous pouvez tout arrêter. Tout le monde sait que vous avez été le confident du commandant Medina. Où est-il en ce moment ? Bien avant l’intervention, il avait quitté Managua. Si vous vous montrez coopératif, nous vous promettons une somme d’argent et un billet d’avion pour la destination de votre choix. Nous pouvons tout, Rubet. Pourquoi choisir le martyre quand partout on vous croit mort ? » Le petit maigre souffreteux au regard caché par des lunettes noires faisait penser à un étudiant. Il affectait envers moi un air de sympathie, comme s’il percevait le tumulte des pensées qui s’agitaient dans ma tête. C’était lui le plus dangereux. Ce devait être un spécialiste ayant déjà prêté ses services dans de nombreux pays. Malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à dissimuler son accent argentin. « Vous voulez une cigarette, Rubet ? Un miroir pour vous regarder ? Vous n’êtes pas beau à voir… En plus, vous puez… Finalement, je ne comprends pas votre obstination… Vous n’avez plus rien à gagner en persistant dans cette attitude. La révolution est morte, Rubet… Vous entendez les échos de la fête dans le village voisin ? Ils sont tous revenus reprendre leurs terres… Vous ne pouvez plus rien pour vos paysans, Rubet… » J’ai brusquement cessé de ressentir les gouttes de pluie sur ma peau. À la pâle lueur du jour due aux amoncellements de nuages noirs arrivés par-delà l’horizon en vagues successives avait fait place l’obscurité moite d’une cellule commune où se mouvaient des fantômes anonymes. Le crépitement de la pluie sur le toit en tôle entretenait un vacarme éprouvant. Mon premier geste arrivé ici avait été de gratter le sol pour faire deux petites boules de boue et m’en obstruer les oreilles. J’entendis quelqu’un qui sanglotait un peu vers ma gauche. J’allongeai les mains en tâtonnant sans trouver personne. Je ramenai mes jambes jusqu’à ma poitrine, passai mes bras autour de ces deux membres décharnés en essayant, grâce à cette posture, de capturer un peu de chaleur. « Nous sommes tous au-delà de l’azur », avait scandé Bernardo comme un leitmotiv durant toute la journée. Il s’attendait sans doute à ce que je lui demande des explications sur cette affirmation. Je gardai le silence, prostré sur mon banc dans un coin de la cellule. De la cour me parvenaient les rires et les jurons grossiers des soldats, le grondement essoufflé d’un moteur de véhicule et parfois même le claquement sec d’une détonation qui ranimait alors chez moi des souvenirs que je tentais en vain d’oublier. « Nous sommes des mutants », dit soudain Bernardo. Je relevai la tête, fouillant dans l’obscurité comme si j’avais une chance de découvrir son visage osseux au nez écrasé par les nombreux coups qu’il avait reçus. « Nous sommes quoi ? » demandai-je, surpris. Je devinai son soulagement quand il me répondit : « Des mutants, hombre ! Tu es un intellectuel trop attaché à des formes traditionnelles pour connaître le thème du mutant dans la littérature dite spéculative. Le mutant est un être humain doué d’un pouvoir qu’il est obligé de cacher afin de vivre en sécurité dans la société. Tu me demanderas alors en quoi nous sommes des mutants. Nous sommes des mutants parce que tout, en nous, refuse le mal comme donnée immuable, définitive. Nous avons préféré sacrifier nos vies plutôt que de vivre avec et pour le mal. En tant que mutants, nous avons le choix entre deux options : la première, nous contenter de l’illusion d’une récompense future, au-delà de la mort, parce que jamais nous n’avons accepté le mal. Nous l’avons rejetée parce qu’une telle attitude de pensée ne ferait que perpétuer un système pourri. La seconde option, que nous avons choisie, nous a conduits ici, car que sommes-nous, Rubet, face au Mal ? Le Mal a ses agents, ses fidèles et beaucoup plus que cela, ces millions de gens qui, même s’ils craignent le Mal, le respectent, le vénèrent et lui vouent une admiration secrète… La peur, Rubet ! Elle est partout… La peur de la faim, la peur du dénuement, la peur de la pauvreté qui est la plus grande peur dans cette foutue société de consommation. Ce sont ces peurs qui font que le Mal a toujours le mot de la fin. » Je le repoussai, car il avait approché si près son visage du mien que son haleine fétide me donnait la nausée : « Tais-toi, Bernardo, lui dis-je, d’une voix à peine perceptible. Tu m’ennuies. Tu ne fais que répéter ce que nous savions tous déjà. » Il a ricané, puis, brusquement, il s’est mis à pleurer en poussant parfois des cris perçants de damné. Je n’ai rien tenté pour le calmer. Je savais que c’était impossible. Que doit-il rester de Bernardo maintenant ? Rien qu’une conscience éparse se manifestant dans un corps meurtri, déchiré, lacéré par les spécialistes du bâtiment numéro 7. La dernière fois que je l’avais vu, ses mains avaient été réduites en un tas de chairs sanguinolentes par l’un de leurs instruments de torture. J’ai fermé les yeux pour essayer de dormir. Il fallait en profiter. Un jour, je n’aurais plus de paupières. Ils me l’ont promis.

 

Je ne pouvais pas détourner les yeux de l’atroce spectacle de Bernardo, enchaîné et empalé sur un poteau à trois mètres devant moi. Mes efforts désespérés ne faisaient que resserrer les liens qui lacéraient ma chair. Ils s’approchèrent de moi à plusieurs reprises pour laisser couler sur ce sol, que les rayons de soleil avaient craquelé, de l’eau contenue dans des cruches en terre cuite. Ma bouche devait être aussi brûlante, aussi avide d’eau que ce sol fissuré par la chaleur et la sécheresse. Mes glandes salivaires avaient dû cesser de fonctionner. Mes lèvres n’étaient plus que des excroissances de chairs brûlées, dépourvues de vie. Je m’attendais à me consumer telle une feuille sèche attaquée par une étincelle meurtrière. Je ne pouvais boire que cette atroce odeur de décomposition qui pénétrait par chacun de mes pores pour s’incruster dans ma peau. Je n’étais pas croyant, mais je compris pour la première fois ce que Jésus avait dû endurer sur sa croix. Aurais-je pourtant le courage de crier comme lui : « Pardonnez-leur, mon père, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ? » Je savais que non… On ne devait pas pardonner à ceux qui se faisaient consciemment ou inconsciemment les agents du Mal. Le Mal, c’était comme de la gangrène. Il fallait toujours l’extirper au fer rouge avant qu’il ne s’étende et ne se perde dans la nature jusqu’à ce qu’il soit impossible à localiser exactement. Mon moi conscient, fidèle à la discipline que je m’étais imposée, se dilatait, puis se dissipait, effectuant la coupure définitive d’avec ce corps sur lequel ils s’acharnaient, dans l’impossibilité qu’ils étaient d’atteindre ce refuge que j’étais le seul à connaître… Tu vas parler, salaud. Tu arriveras bien à cracher le morceau… De toutes les manières, nous l’aurons un jour ou l’autre, ton commandant Medina… » J’ai à peine senti leur salive gluante sur mon visage… « La schizophrénie est la plus grande force qui existe… Elle te permet de te dissocier, d’être à la fois ici et là-bas, partout et nulle part. » La colline devant moi s’est évaporée. Le corps en décomposition de Bernardo ne faisait plus partie de mon univers. Je ne ressentais plus les boursouflures qui marquaient douloureusement mon corps. Se pourrait-il qu’un but caché se dissimulât derrière cette épreuve à laquelle l’histoire me soumettait ? Chimère que de rechercher une conscience à l’histoire. La dérive de mes sens me traînait à la remorque d’un tourbillon de stimuli contradictoires jusqu’à ce que la netteté des images se fixait sur le visage d’Idrina. J’étais accoudé au comptoir de cette boîte de nuit de Caracas, sirotant avec ennui un martini sec. J’étudiais avec minutie cette humanité qui s’agitait dans cet espace clos avec une frénésie qui n’avait d’égale que son insouciance et sa peur des réalités. La musique jouait avec une telle intensité qu’on avait l’impression qu’elle abritait cette vibration essentielle qui avait tout déserté. Le rythme suivait le jeu des projecteurs avec une cadence de cœur régulier. Une chanson de la Jamaïque en plein Caracas charriait, dans des vagues sonores, tous les mécontentements, les frustrations, les espoirs et les révoltes qui se dissimulaient, qui couvaient ou qui fleurissaient sous les tropiques. Ce soir-là, j’ai rencontré Idrina. Je ne me souvenais pas trop bien des détails de notre rencontre. On avait peut-être dansé. L’alcool et cette musique lancinante avaient dû faire chavirer ma conscience. Il se pouvait bien qu’on ait parlé des anciens somozistes, des contras et des menaces d’invasion. Je me suis retrouvé avec Idrina dans une chambre anonyme d’un de ces hôtels de passe comme il en existe partout à travers le monde. Au lieu de faire l’amour, nous avons parlé jusqu’à l’aube de tout et de rien. Elle était née dans un bidonville de La Paz et avait suivi à quatorze ans un amant américain ivrogne et aventurier qui l’avait vendue pour quelques dollars à un tenancier de l’une de ces multiples maisons closes réservées aux ouvriers des champs pétroliers du Venezuela. Elle y était restée trois ans avant de pouvoir s’échapper de l’enfer grâce à un exilé nicaraguayen devenu amoureux fou d’elle. Elle s’était mise ensuite à son compte et avait connu plusieurs grandes capitales de l’Amérique latine… Saint-Domingue, Santiago, Mexico, Port-au-Prince, etc. La triste histoire combien banale de plusieurs centaines de milliers de femmes de ce continent qui avaient eu la double malchance de naître femmes et prolétaires ! Ce soir-là, en dépit des vapeurs d’alcool qui embuaient mon cerveau, je n’ai pas pu toucher Idrina. Les billets verts dans la poche intérieure de mon blouson me brûlaient la peau. Je craignais de chuter dans les abîmes de la déraison si mes doigts se posaient sur le corps de cette femme qui avait connu si souvent les spasmes délirants des tueurs de rêve. Avant de la quitter, j’ai simplement déposé un baiser sur son front. Son regard avait une intense surprise, une muette interrogation. Elle a murmuré, d’une voix que j’ai à peine entendue, un merci qui m’a bouleversé et qui m’a fait déambuler dans les rues de Caracas jusqu’au lever du soleil. Un merci d’une femme qui persistait encore à espérer malgré les brasiers qui s’allumaient toujours, partout, pour consumer les libertés et les vies.

 

L’assassinat de Bernardo m’a laissé hébété pendant plusieurs jours. Je crois que c’est ce qui m’a permis de résister à la soif et au spectacle horrible de la décomposition du corps de mon ami à quelques mètres de moi. Ils m’ont reconduit au bâtiment numéro 7. Ils m’ont posé encore les mêmes questions. Parfois, j’étais prêt à tout avouer. Au dernier moment, quelque chose en moi se révoltait. Mon refus de « coopérer » était la seule chance de me prouver encore que l’homme ne pouvait être broyé par les forces aveugles du pouvoir. Ils se sont rendu compte que j’avais atteint le stade où la souffrance n’était plus perceptible et ils m’ont traîné jusqu’à la cellule. Pendant une éternité, je suis resté étalé sur le sol humide, les membres désarticulés. Des souvenirs continuaient à m’assaillir comme si tout ce qui me restait comme énergie se focalisait sur la seule chose qu’on ne pouvait m’ôter : le passé. Où avais-je donc lu cette pensée ? : « On a fini par se rendre compte, et c’est relativement récent, que les hommes doués d’une nouvelle conscience devaient être, par nature, des inadaptés à la société. » J’entendais toujours à mes oreilles la voix de Bernardo : « Nous sommes des mutants parce que tout en nous refuse le Mal. » Idrina ! Où es-tu en ce moment ? Avec un peu de chance, tu as sûrement pu atteindre la frontière même si, aux dernières nouvelles, les anciens somozistes, informés par la CIA, avaient achevé le bouclage de toutes les routes. C’était étrange comment entre les quatre murs de la cellule ma conscience se mouvait librement. J’aurais voulu écrire à Idrina, l’atteindre par la force de la télépathie pour lui faire comprendre que j’allais mourir parce que j’avais espéré un jour rendre à son corps et à son âme leur pureté et leur innocence. Parce que j’avais cru pouvoir effacer de ses regards les souillures des bidonvilles de La Paz et des bordels de Caracas. Non ! Ce n’était pas possible qu’elle fût morte ou prisonnière. Nous avions tout prévu bien avant l’intervention. Nos plans tenaient compte de toutes les possibilités. J’étais resté, moi, parce que je l’avais décidé, parce que c’était nécessaire. Une brève rafale de mitraillette fit dériver à nouveau le cours de mes pensées. Je m’accrochai à plusieurs fragments d’idées fugitives, tentant désespérément de stabiliser la nouvelle orientation prise par ma conscience. Je fus brutalement ramené à la réalité froide et obscure du cachot par une main sur mon dos. Une voix nasillarde s’éleva dans le silence de la cellule. Je tentai en vain de bouger. Aucune partie de mon corps n’arriva à réagir aux sollicitations de mon cerveau… « Je sors demain… Ils me l’ont permis… Je n’ai pas pu résister… J’ai parlé… J’ai signé tout ce qu’ils voulaient. » Ma main droite réussit à agripper une motte de boue. Mon odorat capta faiblement les épouvantables vapeurs de la cellule. « Je sais qui tu es, Rubet… On a parlé de toi dans le camp… Le seul qui ait résisté jusqu’à présent… Moi, je n’ai pas pu… Tu ne m’en veux pas ? Dis quelque chose, nom de Dieu ! » J’entendis à peine son rire qui ressemblait beaucoup plus à un râle. « Vois-tu ?… Je jure même par son nom. Et pourtant, je ne suis plus croyant… S’il existe, pourquoi sont-ils donc les plus forts ? J’avais cru au début qu’il serait de notre côté. » Il me parvenait un écho de bruit sourd produit par un martèlement de bottes sur un pavé humide. Je chevauchais une aurore qui ne finissait jamais pendant que des formes imprécises s’acharnaient à s’opposer à la marche du temps. Le sanglot de l’homme fit place à un hurlement de folie. Choc d’une tête brisée sur un mur du cachot. Je mis ma pensée en chute libre. Un soleil qui était Idrina m’éclaira à la seconde ultime. Je sus alors que le brouillard des ténèbres n’avait qu’une saison, mais que le vent des hautes cimes ne cesserait jamais de souffler.

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