Quand le jour cède à la nuit

Gary Victor · Chapitre 7 sur 17

Pages du PDF

Quand le jour cède à la nuit

Ma femme-rêve de la terrasse

 

Elle apparaissait chaque soir, à la même heure, en face de moi, assise dans le fauteuil que je ne manquais jamais de placer là, tout exprès, depuis que sa voix, pour la première fois, m’avait extirpé de ce délire lugubre dans lequel je m’engluais lorsque s’atténuaient les chuchotements atroces de la ville que les eaux désagrégeaient.

Je me demandais souvent, avec angoisse, dans quelle mesure elle n’était pas une excroissance de mes divagations. Des fois, j’aurais voulu avancer ma main pour effleurer sa peau nue sous un rayon de lune. J’hésitais toujours, croyant que ma femme-rêve de la terrasse n’était qu’un mirage qui s’évanouirait si j’essayais, du toucher, de me rendre compte de la réalité de son existence. Nous parlions de tout, ou je parlais de tout, sans craindre les bulles qui pouvaient passer, invisibles, au-dessus de nous, en quête de mot dit et non dit à rapporter à la centrale.

C’est qu’elle était différente de toutes celles que j’avais l’habitude de côtoyer en ce monde moribond ; femmes sans rêves, femmes tueuses de rêves, femmes tueuses d’espoirs, femmes-serpents, femmes broyeuses d’essentiel. Dans ses yeux à elle, je découvrais des feux fugitifs, sortes d’esprits lumineux hantant les savanes inexplorées d’un monde encore mystérieux. Ces feux m’hypnotisaient, me libéraient et m’effrayaient à la fois comme si j’étais le jouet d’une vague, orgasme d’une mer étreinte par un génie en furie. En conversant, en remuant les souvenirs classés dans les recoins poussiéreux de ma mémoire, je me croyais voguer avec elle à bord d’une nouvelle arche, loin de ces montagnes lessivées par les eaux qui étaient venues recouvrir une partie de la ville pendant ces pluies diluviennes qui purifiaient depuis plus d’une semaine cette terre maudite.

Le jour, je me plongeais dans des grimoires, en quête de quelconques formules magiques capables d’accélérer le cours diurne du temps, tant était grande mon impatience de la revoir. Dans ma chambre, je la voyais partout… À travers les brumes de la faim qui me torturait les tripes, devant ce réfrigérateur vide, dans l’obscurité de cette pièce où je n’arrivais pas à empêcher l’intrusion de ces effluves de fin du monde. Je croyais entendre sa voix quand je redécouvrais, comme par hasard, le récepteur silencieux de la radio. J’espérais le miracle de l’apparition de son image sur l’écran du téléviseur qui s’obstinait à demeurer gris. J’avais cru une fois la reconnaître parmi les réfugiés qu’un navire espagnol de la flotte internationale de secours avait recueillis.

Le soir venu, je m’asseyais à ma place habituelle. Je l’attendais impatiemment en faisant mille suppositions sur les conséquences d’un geste qui me permettrait, dans une démentielle tentative, d’établir un contact physique avec elle. J’imaginais la peau de mon index sur sa joue, sur ses lèvres. Je croyais ressentir sa chaleur qui irradiait tout mon corps, se frayant un passage jusqu’à mon âme assoiffée. Je violais, avec une culpabilité délicieuse, ses pensées les plus intimes, inventant, tel un dieu pervers, mille artifices pouvant, de façon indolore et sans danger, transmuter ce que je considérais être le vil métal de l’amitié en tout l’or d’un divin amour. Dans la sécurité de cette rêverie contemplative, je ne la voyais jamais apparaître.

Elle était tout simplement là, comme si elle n’avait, à aucun moment, quitté la terrasse. Sa chevelure noire de nuit me captivait, m’électrisait. Je m’engouffrais par cette porte ouverte dans ses prunelles-paradis.

Une bulle glissa silencieusement au-dessus de nous, plana un instant à quelques centimètres de nos têtes avant de se mettre à dériver vers les habitations voisines. L’attitude de la bulle me conforta dans ma conviction que ma femme-rêve de la terrasse n’était qu’un mirage qu’il fallait préserver en évitant à tout prix d’y toucher. Ainsi, j’essayais de garder, pendant les heures du contact, une seule posture, telle une statue, le buste penché légèrement en avant, les mains autour de l’aura de ce corps, pour mieux fixer son image dans la mémoire de mes sens.

Les vannes du ciel demeurèrent ouvertes encore deux jours et deux nuits. En dépit du message présidentiel, j’avais le sentiment que tout était à jamais fini. J’oubliais pourtant l’inondation, la faim, les épidémies. Je ne faisais que penser à elle. Je m’alimentais seulement de l’attente fébrile du crépuscule, de mon impossible désir de réduire la durée du jour à sa plus simple expression.

Un soir où la pluie cessa, je me précipitai sur la terrasse pour m’installer sur ma chaise encore toute trempée. Au moment où je m’assoupissais, elle se matérialisa une nouvelle fois devant moi, sa beauté traversée par je ne sais quelle ombre de tristesse et de mélancolie qui, loin de la ternir, ne faisait que la rehausser d’un éclat divin. Je parvins à déchiffrer dans ses prunelles une fissure, une fêlure à peine perceptible. Plus qu’aucun mot, plus qu’aucun cri, cette lézarde traduisit le grand trouble qui agitait son âme. Il me fallut du temps pour vaincre ce traumatisme qu’une attente trop longue de l’être tant aimé avait engendré. C’était comme si l’influx nerveux accumulé dans l’angoisse précédant sa venue se déchargeait d’un coup pour ne laisser plus que cette étrange crainte qui vous étreint devant une œuvre à la fois si parfaite et si fragile qu’on a l’impression que le moindre déplacement d’air peut la faire voler en éclats. J’avançai ma main doucement vers sa poitrine. Peut-être ne serais-je pas allé au bout de mon intention si une bulle ne s’était de nouveau glissée vers moi, cette fois, son mince rayon vert se fixant avec insistance sur mon front.

La voix du gardien résonna en moi tel un écho dans une cathédrale déserte. J’aurais dû me sentir chuter dans une sorte de néant. Ce furent les murailles de la prison qui s’écroulèrent autour de moi. Si la bulle avait jugé bon de m’interpeller, c’était que ma femme-rêve existait. Je me levai pour me précipiter vers elle, espérant la chaleur de son corps, la sécurité de l’éternité d’un amour issu des origines du monde. Je ne fis qu’étreindre le métal froid d’un fauteuil encore dégoulinant d’eau. Je me mis, en sanglotant, à embrasser l’espace géométrique que mon rêve-femme avait occupé, en attendant le châtiment-délivrance.

OceanofPDF.com