Quand le jour cède à la nuit
La pêche infernale du Mardi gras
La bande à pied dénommée les Grangou pénétra dans le cortège carnavalesque au niveau de la rue du Centre. Les spectateurs furent unanimes à remarquer que les membres de ce groupe se distinguaient des autres. Ils étaient une trentaine, tous d’une taille supérieure à la moyenne, et travestis avec un soin particulier. Comparés aux autres masques démoniaques déjà aperçus, ceux des Grangou étaient d’un réalisme stupéfiant, avec les cornes, les queues et les pieds fourchus. Le chef de la bande, surtout, attirait les regards de l’assistance. Sa tenue luciférienne était si parfaite qu’on aurait cru qu’il s’agissait du maître des enfers venu s’assurer au carnaval des mortels du bon comportement de ses sujets. Quand les musiciens se décidèrent à faire entendre leurs instruments, il se mit à danser avec une grâce qui suscitait à la fois l’admiration et le rire. Quelqu’un remarqua que les Grangou jouaient avec une certaine hésitation, comme s’ils cherchaient la manière appropriée de s’attirer les faveurs du public. En effet, au fur et à mesure, leur jeu fluctuait puis s’améliorait. Les tambours, les percussions, les vaksin* cassaient, ralentissaient, accéléraient le rythme pour finalement atteindre une force qui fit voler en éclats la torpeur et la réticence de la foule. Ce fut brusquement le délire. La rue entière explosa dans un abandon total aux palpitations de la musique des Grangou. Ces derniers, comme s’il s’était agi d’une simple répétition, cessèrent soudain de jouer. Le chef de bande, sans se soucier des cris désappointés, fit un signe aux membres du groupe. Les Grangou se frayèrent alors un passage dans la cohue du cortège. Comme toutes les bandes à pied ou les orchestres créant l’ambiance au carnaval, il n’y avait sans doute que le passage sur la grande place du Champ-de-Mars qui les intéressait, le lieu où se tenait vraiment le carnaval.
À la cathédrale de Port-au-Prince, le curé Dumas fit une dernière fois le signe de la croix devant l’autel avant de se relever. Il remarqua alors l’archevêque, derrière lui, debout, immobile.
— Vous êtes certain de ce que vous avancez, mon père ? demanda le dignitaire de l’Église de sa voix morne et étouffée.
Le père Dumas se signa encore une fois. Il avait de la peine à maîtriser le tremblement de ses mains.
— J’espère que je me trompe. Mais la conjoncture astrale est parfaite. Les portes sont ouvertes.
— Peut-on faire quelque chose ? questionna l’archevêque.
Le curé secoua la tête. Il semblait visiblement désemparé.
— Nous ne pouvons rien. Il faut attendre.
— Attendre… attendre… C’est épouvantable de parler d’attendre. Si ce que vous dites est la vérité, il a déjà entamé sa besogne immonde.
— La foi peut sauver, dit le curé sans vraiment y croire. Il faut compter sur la foi des fidèles.
Des échos du carnaval leur parvenaient jusqu’à l’intérieur de la cathédrale comme des éléments étrangers agressant le silence des lieux. L’archevêque tendit l’oreille, cherchant peut-être à identifier une trame sonore. Son regard croise à nouveau celui du curé. Il eut un petit rire.
— S’il s’agit de la foi, il fera une bonne moisson. Que Dieu me pardonne, mais ce sera quand même un bon coup de balai. À quelque chose malheur est bon.
Le curé ne s’offusqua pas des dernières paroles de l’archevêque.
Après l’euphorie provoquée par le passage d’un orchestre ayant les faveurs du moment, un certain calme régnait maintenant sur les stands. Les jeunes punks qui avaient suivi un char revenaient en file indienne en se tenant par la taille. Ils avaient à peine regagné leur place qu’on remarqua qu’un groupe à pied animé par un rythme d’enfer approchait. Cette bande se balançait avec une synchronisation parfaite. Une grande pancarte annonçait : Les Grangou. Le chef s’était réservé un petit espace circulaire au milieu du groupe. Il sautait, se déhanchait, voletait, ses bras poilus se tortillant dans des gestes à la fois désordonnés et gracieux, sa queue énorme suivant avec un à-propos qui donnait au déguisement un réalisme admirable. Les autres démons qui l’entouraient jouaient du tambour et des percussions avec une ardeur telle que ce fut aussitôt le délire à l’entrée des deux rangées de stands. Les Grangou avaient ralenti un instant leur progression pour jouer sur place, pendant que le chef de bande, qui semblait s’amuser follement, dansait toujours, pareil à un automate désarticulé qui ne pouvait se fatiguer. Quelqu’un sur un stand, charmé par la bonne tenue du groupe, descendit jusque dans la foule pour offrir au chef de la bande une bouteille de whisky. Comme pour le récompenser de sa bonté, les Grangou augmentèrent le volume sonore, accélérèrent le rythme, pendant que le chef vidait d’un trait la bouteille, ce qui provoqua l’hilarité générale. Il n’y avait plus moyen de résister au magnétisme de cette musique. Personne ne remarquait qu’un char richement décoré et diffusant une musique à succès approchait. Des motocyclistes faisant pétarader de manière assourdissante leurs machines furent pris au piège de cette ambiance hystérique. Les spectateurs sur les stands, complètement subjugués par ces tambours qui les enchaînaient avec leurs trépidations infernales, suivirent les Grangou.
La Jeep du service d’ordre, bourrée de miliciens, avançait lentement au milieu de la foule, s’ouvrant le passage à grand renfort de sirènes stridentes. Ronel Jacques, sa mitraillette posée négligemment sur ses jambes, aurait voulu être à mille lieues d’ici. Il n’arrivait pas à comprendre comment tous ces gens pouvaient s’amuser, entassés ainsi les uns contre les autres. Pour calmer sa mauvaise humeur, il maniait avec rage sa matraque partout où la danse dégénérait en bagarre.
— Il y a une bande qui arrive, commandant, cria le chauffeur. C’est le délire, à ce qu’il paraît.
— En avant, lança Ronel, l’air mauvais.
La sirène fut actionnée encore une fois. Le groupe des Grangou consentit à livrer passage à la Jeep. Ronel se surprit à battre la mesure avec les pieds. Le rythme de cette bande était vraiment entraînant. Mais le chauffeur dut arrêter le véhicule. Il venait de se trouver face à face avec le chef de bande qui voltigeait et pivotait sur lui-même, sa queue énorme balayant l’espace qui lui était réservé.
— Laissez passer ! hurla Ronel. Laissez passer…!
Les tambours gravirent un autre sommet. Un diablotin se mit à jouer de la trompette. La foule explosa, délira, assiégeant la Jeep, empêchant toute avancée, menaçant même de la faire basculer. Le chef de bande, d’un bond, se retrouva sur le capot du véhicule du service d’ordre. Des rires et un tonnerre d’applaudissements le saluèrent quand il recommença à danser en faisant des gestes d’invitation à Ronel. Ce dernier, pour l’intimider, braqua sur lui sa mitraillette. Le regard trouble du chef de bande accrocha le sien, extirpant toute sa volonté. Ronel ainsi que les autres miliciens ne purent résister davantage à l’attrait de l’ambiance qui régnait chez les Grangou.
« Ici, Radio Union qui vous fait vivre le carnaval comme si vous y étiez, hurlait Roger Damy au micro. L’ambiance dans ce groupe dénommé les Grangou est extraordinaire. En restant chez vous ce dernier jour gras, vous avez raté un moment inoubliable de la vie de notre communauté. Des milliers de gens, hurlant, piaffant, dansant… Le spectacle est féerique, incroyable… Les qualificatifs me manquent pour décrire ce que je vois. On n’avait jamais vu un chef de bande remporter un tel succès. Il fait l’unanimité dans tout le cortège. Parfaitement déguisé en démon, c’est un phénomène de la nature, qui vit de danse et de musique. Il n’est pas encore trop tard pour vous rendre au Champ-de-Mars. L’ambiance chez les Grangou surpasse celle de tous les groupes que nous avons déjà vu défiler. Le chef de bande vient de grimper sur le stand des Constructions générales. C’est le délire. J’ai presque peur que ce stand ne s’écroule. C’est affolant comme les gens s’amusent aujourd’hui ! Des jeunes femmes de rêve embrassent le chef de bande. Il faut presque qu’on les arrache des bras de la vedette du jour. Le chef de bande rejoint ses fanatiques qui le réclament… C’est impensable, incroyable, délirant… Tous ceux qui se trouvent sur le stand des Constructions générales se jettent littéralement dans la fournaise musicale des Grangou. C’est le défoulement. Ces tambours… fantastiques ! Dans l’histoire du carnaval en Haïti, c’est la première fois qu’un groupe remporte un tel succès. Chers auditeurs, il est temps pour moi d’aller m’amuser également. Je vais participer à ce plaisir total chez les Grangou pour vous faire mieux vivre l’ambiance comme si vous y étiez. »
— Il doit avoir un peu forcé sur la boisson, déclara le père Jude en approchant encore plus près ses yeux myopes de l’écran du téléviseur.
— Pourquoi dis-tu cela ? demanda sa femme qui lisait à l’autre bout de la salle.
— Le commentateur est en train de parler avec enthousiasme des démons et du chef de bande d’un groupe dénommé les Grangou. Pourtant, je ne vois rien sur l’écran. Il n’y a qu’une foule sans couleurs et sans masques qui gesticule.
— C’est ta myopie, riposta sa femme.
— Non, je te dis. J’ai consulté l’oculiste hier. Viens voir.
Sa femme s’approcha pour examiner avec attention les images.
— Tu as raison. C’est la technique qui déconne. Il n’y a aucune coordination entre les images et le son.
— Ouais… ouais, grogna le père Jude. N’empêche que c’est bizarre. Pourquoi s’agitent-ils ainsi comme des zombis ?
— Maman… J’ai peur… Il est laid… C’est un vrai démon ?
— Non, mon chéri… Ce n’est qu’un masque. Regarde comment tout le monde danse et chante autour de lui.
Le chef de bande leur faisait signe de venir. L’enfant se détournait, en proie à une terreur folle. Il n’y avait que les enfants sur le stand à être terrorisés. Tous les adultes gesticulaient, hurlaient, L’un d’eux, à la suite d’un faux pas, dégringola de l’échafaudage. On ne s’en aperçut pas. Sur le stand dressé devant un grand hôtel, des touristes gagnés par la contagion descendaient dans la rue pour participer à l’ambiance des Grangou. On avait l’impression que le carnaval atteignait sa perfection à travers la musique des Grangou. On n’entendait pas la musique des autres groupes musicaux qui évoluaient en retrait. Des milliers de gens sur cette partie du parcours se donnaient corps et âme à l’ambiance des Grangou.
— Maman… N’y va pas… Reste… J’ai peur… Il va te manger.
— Reste sur le stand, petit morveux. Nom de Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris de t’amener ici ? Les seuls jours de l’année où l’on peut se défouler sainement !
Indifférente aux cris de l’enfant, elle dégringola les marches du petit escalier. La conscience anéantie par l’alcool, la musique, la danse et la fatigue, elle se donna aux Grangou. Le chef de la bande se projeta vers elle. La femme s’étonna un instant que ce corps qui se pressait contre le sien fût si froid. Il la serrait dans ses bras poilus pendant qu’il chuchotait :
— Dans mon royaume, je te ferai beugler de plaisir… Je t’étoufferai de sexe et de volupté… Mon univers est plus beau, plus naturel, plus fondamental. Chez moi, nous n’avons pas besoin de moments consacrés à l’instinct, à la joie et au plaisir. Qu’a-t-Il donc offert à ton monde ? Si sa Création était si parfaite, tous ces chrétiens répugnants n’exigeraient pas ces trois jours pour se défouler.
Elle dansa. Quand le regard du chef de bande plongea en elle, ses sens explosèrent, s’éparpillant dans un orgasme qu’elle n’avait jamais connu.
Les stands se vidaient, les trottoirs se dégarnissaient, les policiers du service d’ordre ne pouvaient résister à l’appel. La retransmission du carnaval à la télévision fut interrompue. Plusieurs techniciens s’étaient précipités vers les Grangou. Le chef de bande dansait, piaffait, voltigeait sans s’arrêter dans le petit espace circulaire qu’on lui réservait toujours. Des bouteilles de rhum, de whisky, qui passaient de main en main, lui parvenaient. Les litres d’alcool qu’il ingurgitait ne faisaient que décupler son ardeur. Son enthousiasme était un catalyseur qui entraînait la foule sur les pentes du plaisir absolu, du défoulement total. Des couples se formaient au hasard, sans ordre et sans logique. Des hommes et des femmes, des hommes et des hommes, des femmes et des femmes. Le chef de bande allait et venait au milieu de cette humanité qui se livrait à la musique et à la danse, comme un roi parcourant son royaume. Il arrachait parfois un homme ou une femme des bras de son partenaire pour l’entraîner dans des pirouettes abracadabrantes avant de revenir parmi les musiciens qui ne s’arrêtaient jamais de jouer, comme pour nourrir le charme.
Les Grangou, drainant après eux une foule de plus en plus dense, défilèrent devant la faculté de médecine avec toujours le même succès. Tous ceux qui les avaient suivis, totalement hypnotisés par l’ambiance, ne se rendaient pas compte qu’ils avaient laissé la place du Champ-de-Mars loin derrière. Les tambours ne s’arrêtaient pas. Le chef de bande, toujours impérial dans son rôle, galvanisait sans cesse le groupe. Il s’emparait parfois d’un tambour et, quand ses mains fourchues caressaient la peau tendue, les sons qui se faisaient entendre déclenchaient des frémissements de plaisir chez les fanatiques qui dansaient à n’en plus finir, comme si la fatigue était désormais une fiction dans ce monde. Les Grangou, guidés par leur chef, quittèrent le parcours officiel au niveau de la rue de l’Enterrement, pour bifurquer vers le cimetière, entraînant à leur suite une marée humaine. Cette fois ce fut l’explosion, la montée vers les cimes inaccessibles de la jouissance totale. On aurait cru que les Grangou se décidaient vraiment à jouer maintenant, comme s’ils se récompensaient après un dur labeur. Le chef de bande voltigeait comme un dément, pivotant et tournant sur lui-même, pareil à une toupie à ses premières rotations. Personne ne remarqua le portail grand ouvert du cimetière. La pluie s’était mise de la partie. Un éclair effrayant et aveuglant déchira le ciel en lambeaux. Un grondement de tonnerre apocalyptique traversa l’espace d’est en ouest et du nord au sud. Le feu d’un second éclair encore plus terrifiant enveloppa la bande des Grangou, pendant que les tambours s’affolaient et que le chef de bande accompagnait la musique de son rire infernal.
Le curé Dumas s’inclina devant l’archevêque. Ce dernier gardait les yeux fixés sur le grand crucifix accroché au mur, pendant qu’il essayait vainement de joindre ses mains, qu’un tremblement nerveux agitait.
— Alors, mon père ? demanda-t-il d’une voix étouffée.
— La presse gardera le silence, monseigneur, répondit le prêtre.
L’archevêque regagna son fauteuil. Il prit la Bible qui se trouvait sur la table de travail et la feuilleta distraitement avant de s’arrêter à l’Évangile de saint Jean.
— En tenant compte des dépositions signalant des disparitions au cours de la dernière soirée du carnaval, on peut estimer à plus de cinquante mille sa moisson. Il est probable que ce nombre soit plus élevé. La totalité des occupants de certains stands ont disparu.
L’archevêque fit le signe de la croix.
— C’est impensable… murmura-t-il.
— Les portes étaient ouvertes, rappela le curé d’une voix blanche. Il était parmi nous.
— Prions pour ceux qui ont succombé au mal, proposa l’archevêque.
Ils se mirent à réciter les premiers versets de l’Évangile de saint Jean.
OceanofPDF.com