Quand le jour cède à la nuit

Gary Victor · Chapitre 11 sur 17

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Quand le jour cède à la nuit

Le phare d’Astaroth

 

 

Les navigateurs des spires extérieures du cosmos, ceux qui ont eu souvent à emprunter les anciennes routes conduisant au voisinage des astéroïdes de la planète Kor de la constellation du Singe, connaissent tous la fameuse histoire du phare d’Astaroth, cette tour de quartz et d’acier qui guidait de ses champs électromagnétiques les vaisseaux dans cette région si dangereuse de l’espace. Cette histoire, je ne l’aurais sans doute jamais connue sans un vieux loup des abîmes que je rencontrai au hasard d’une escale sur le planétoïde 825 aux confins de la juridiction de la VIIe Province de l’Empire terrien, à quelques millions d’années-lumière de la constellation du Singe.

Ce vieux loup s’appelait Hamm. Lorsque le vaisseau qui devait m’amener sur Terre – je revenais alors de la planète Burion où j’avais passé trois ans à étudier les mœurs d’un peuple sauvage – dut atterrir sur le planétoïde 825 à cause d’une avarie plus ou moins grave, je me souvins brusquement que mon ami, le docteur Fasri, que je n’avais pas vu depuis sept ans était directeur de l’observatoire gouvernemental. Comme nous devions attendre près de vingt heures avant que le vaisseau soit en état de reprendre le chemin des étoiles, je me rendis au plus proche centre d’information où l’on m’indiqua comment me rendre à l’observatoire. J’achetai un ticket de transfert, surveillai le premier train qui me conduisit en quelques minutes à l’autre face du planétoïde.

L’observatoire était une gigantesque bâtisse construite à la surface, abritant un nombre impressionnant d’appareils astronomiques dont certains étaient encore au stade expérimental. Une centaine de techniciens y logeaient, bénéficiant de tout le confort dont pouvait rêver quelqu’un travaillant sur un planétoïde presque désert. Moi, si souvent obligé, en tant que sociologue attaché aux services gouvernementaux, d’exercer mes talents dans des conditions précaires, j’étais sidéré. Je me souvenais de ces trois années passées à vivre presque comme un sauvage dans une forêt vierge de la planète Burion.

Les techniciens étant extrêmement affairés – une nouvelle expérience se préparait –, ce fut le vieux Hamm qui m’accueillit. Il me fit immédiatement bonne impression avec sa haute stature et ses cheveux presque blancs qui tombaient à flots sur ses épaules. Il se présenta à moi comme le responsable adjoint du service de sécurité de l’observatoire.

— Le docteur Fasri est absent pour le moment, m’annonça-t-il dès que je lui expliquai la raison de ma visite. Il s’est rendu sur Ton, un autre planétoïde qui se trouve à huit secondes-lumière de nous. Nous sommes en train d’expérimenter un nouveau système de guidage qui devrait bientôt remplacer ceux actuellement en service sur les lignes galactiques. Mais rassurez-vous, le docteur Fasri sera de retour dans quatre heures.

Je remerciai la chance de me permettre de rencontrer quand même mon vieil ami.

— Nous sommes extrêmement honorés de recevoir un aussi digne représentant de l’esprit humain, docteur Golard, fit Hamm. J’ai particulièrement apprécié votre longue étude sur l’organisation sociale chez les Salariens, ce peuple guerrier que nous avons vaincu après environ un quart de siècle de lutte. Lorsque j’étais navigateur, la lecture était mon seul passe-temps.

Il m’invita à passer dans une salle de l’observatoire où s’affairaient fébrilement des techniciens. On comprenait qu’ici quelque chose d’important se préparait.

— La navigation spatiale est toujours périlleuse dans certaines régions de l’espace, expliqua Hamm. Ce nouveau système que nous expérimentons doit permettre de surmonter tous les problèmes qui se posent aux navigateurs. Nos vaisseaux pourront alors se rendre beaucoup plus loin dans l’inconnu. Nous allons remplacer le vieux système utilisant les ondes électromagnétiques par des pulsations proches des ondes psychiques. Ceci nous permettra d’augmenter la précision de nos radars ainsi que le guidage des phares directionnels.

Je ne m’y connaissais nullement en matière de navigation. Je crus bon cependant de le féliciter pour l’important travail qui se faisait à l’observatoire. Hamm parut visiblement flatté.

— N’avez-vous jamais entendu parler du phare d’Astaroth ? me demanda-t-il.

— Je sais seulement qu’Astaroth était le nom d’un esprit du mal chez certains peuples primitifs qui ont jadis peuplé notre mère patrie, la planète Terre, répondis-je.

— Astaroth est un planétoïde situé au sein d’une nuée d’astéroïdes protégeant la planète Kor de la constellation du Singe. Il y a de cela une vingtaine d’années, les vaisseaux étaient obligés d’emprunter une route se faufilant entre les astéroïdes. Pour les guider, la Fédération construisit un phare sur Astaroth, un phare de quartz et d’acier qui s’élevait jusqu’à mille mètres au-dessus du niveau du sol. On y affecta un vieux navigateur à qui on avait appris les rudiments de guidage, car aucun technicien ne voulait s’enterrer sur ce planétoïde perdu. Il s’appelait Jeseh. En quelques mois, il devint aussi expert dans le maniement de l’appareillage complexe du phare que le plus averti des savants. Il se dévouait tellement à sa tâche que le taux de naufrage diminua de façon étonnante après seulement un an. Tous les navigateurs connaissaient le vieux Jeseh. Chaque capitaine de vaisseau se faisait un point d’honneur de lui envoyer à chaque passage un objet d’art. Jeseh était un collectionneur hors pair. On raconte même qu’il s’était constitué une fortune grâce à tous ces présents.

Le vieux Jeseh vivait seul dans sa tour de quartz et d’acier, farouchement retranché dans sa solitude. Il n’avait que son chat pour lui tenir compagnie, une étrange bête noire aussi grosse qu’un chien et dont personne ne savait l’origine. Chaque trois mois, une navette de la Fédération lui livrait de l’oxygène et de la nourriture. Son seul passe-temps était le maniement du clavier qui commandait les émissions d’ondes devant guider les vaisseaux dans cette mer d’astéroïdes.

— Les jeunes techniciens refusent-ils donc toujours de travailler dans ces phares ?

— Toujours, répondit-il. Il faut avouer que les conditions de travail sont très dures. On ne peut demander à un jeune plein de vie un tel sacrifice.

— Qu’est-il advenu du vieux Jeseh par la suite ?

— Jeseh avait l’habitude de converser courtoisement avec les équipages des vaisseaux pendant qu’ils passaient tout près d’Astaroth. Je dois vous dire qu’aucun appareil ne se posait jamais sur le planétoïde. Personne ne connaissait Jeseh sinon par son image sur les écrans vidéo. On lui expédiait les cadeaux par de petites navettes autoguidées. Cela dura près de cinq ans. Jeseh était devenu pour les navigateurs un véritable porte-bonheur. Sa voix dans les haut-parleurs des vaisseaux était le gage le plus certain d’une traversée sans risques. Puis, brusquement, on n’entendit plus Jeseh. Les écrans vidéo aux approches d’Astaroth restaient désespérément vides. Seuls les sifflements reptiliens des vents stellaires troublaient le léger ronronnement des vidéos.

Un technicien à l’autre bout de la salle hurlait que l’émission allait débuter dans une quinzaine de minutes. La tension dans l’enceinte presque frigorifiée augmentait de seconde en seconde.

— Que se passait-il donc ? demandai-je à Hamm.

— Personne ne le savait. Comme les ondes de guidage continuaient toujours à arriver normalement, et que le taux de navires naufragés était nul, on pensa que le vieux Jeseh avait décidé de se murer totalement dans sa solitude. Les navigateurs déploraient le fait de ne plus entendre sa voix si apaisante, ils respectaient son attitude. Jeseh était très vieux. S’il voulait désormais rester seul en compagnie de son chat, sans jamais converser avec un congénère, on ne pouvait lui en tenir rigueur. Pendant presque vingt ans, les émissions de guidage continuèrent. On ne connut jamais une collision avec un astéroïde dans ces régions réputées jadis les plus périlleuses du cosmos. Le vieux Jeseh annonçait vingt-quatre heures à l’avance un orage stellaire. Il guidait sans fausse manœuvre un astronef pris dans les plus violentes tempêtes.

— Et il ne conversait toujours pas avec les équipages ?

— Jamais. Finalement, à l’Amirauté, on commença à se poser des questions. Comment un homme aussi vieux passait-il son temps emmuré ainsi dans cette solitude sans sombrer dans la folie ? Ce qui étonnait les spécialistes de l’Amirauté, c’était la précision des guidages du vieux Jeseh depuis qu’il s’était retranché du monde. Alors que je commandais un cargo, le Vulcain qui acheminait du minerai des planètes sauvages des contrées du Jonin vers les spires intérieures, je reçus un ordre émanant des services de la Sécurité spatiale. Je devais me rendre sur Astaroth afin de savoir ce qui se passait dans le phare. Mon équipage était alors composé seulement de cinq membres, tous des navigateurs avertis ayant une confiance absolue en moi, et aucun ne fit de difficultés pour cette visite sur Astaroth.

Arrivés aux abords du planétoïde, nous mîmes le Vulcain en orbite puis, seul à bord d’une navette, je me propulsai vers la tour de quartz et d’acier qui étincelait sous les rayons des deux soleils de ce système. Je posai l’appareil à quelques mètres de la tour, revêtis une combinaison puis, après avoir vérifié que mon pistolet laser fonctionnait normalement – je ne savais pas ce qui m’attendait –, je quittai la navette pour m’avancer vers la tour. Le sas d’entrée au premier étage du phare aurait dû normalement s’ouvrir dès que je me présentai sur le seuil. La cellule photoélectrique qui commandait l’ouverture était sans doute tombée en panne. Je dus utiliser une foreuse pour me créer un passage. Dès que j’entrai à l’intérieur du phare, une sensation d’angoisse me saisit à la gorge. L’endroit était dans un état de délabrement complet. Heureusement, les ascenseurs fonctionnaient toujours. Je pus me rendre à l’étage supérieur. Je croyais alors que j’allais trouver le vieux Jeseh couché, malade, impotent, seulement capable de manier son cher clavier de guidage.

À ce stade de son récit, je remarquai que sa voix tremblait un peu.

— J’aimerais bien connaître la suite, Hamm, fis-je, soupçonnant que j’allais apprendre quelque chose d’extraordinaire.

— L’espace est infini, dit Hamm. Nous sommes des créatures trop limitées pour comprendre tous les mystères qui nous entourent. À quoi sert-il donc de conquérir des mondes, d’asservir des peuples quand, en fin de compte, tout se ramène à cette constante impuissance, à cette incompréhension de ces faits qui dépassent notre raison ?

— Qu’avez-vous donc vu, Hamm, insistai-je, de plus en plus intéressé.

Hamm se racla la gorge comme pour s’éclaircir la voix. Il paraissait un peu mal à l’aise.

— Vous êtes un scientifique, docteur Golard. Mais je vous jure que ce que je vais vous dire est la stricte vérité. Je n’ai trouvé, docteur Golard, que les cadavres de Jeseh et de son chat parfaitement conservés. J’avertis mes camarades du Vulcain et nous transbordâmes les restes de Jeseh. Le médecin de bord nous apprit après examen que le décès de Jeseh remontait à presque vingt ans. Je fus si tourmenté par cette révélation que je revins sur Astaroth pour tenter de trouver une réponse à l’énigme de ces émissions de guidage qui avaient quand même continué après la mort de Jeseh. Je pensais que ce dernier avait pu mettre au point un ingénieux système automatique de guidage. Je dus bien vite me rendre à l’évidence après une étude minutieuse de l’appareillage. Rien ne pouvait expliquer le mystère.

Nous décidâmes à bord du Vulcain de garder pour nous ce que nous avions découvert. Je fis mon rapport à la Sécurité spatiale sous le sceau du secret absolu. La route de la constellation du Singe fut fréquentée encore près d’un an avant d’être abandonnée. Pendant tout ce temps, les émissions continuèrent à guider les vaisseaux. J’ai mon explication, docteur Golard. Elle n’est pas scientifique, je le reconnais. Qu’en pensez-vous, docteur ?

— Je suis un scientifique, Hamm, répondis-je. C’est une histoire incroyable. Si ce que vous venez de me raconter est vrai, il doit bien exister une explication logique.

— Toujours la logique ! ricana Hamm. Le vieux Jeseh avait un sens aigu du devoir. Ce sens était si fort qu’après sa mort son fantôme a continué à guider les vaisseaux. Si je vous disais que les émissions cessèrent automatiquement quand cette route fut abandonnée. Aujourd’hui encore, certains navigateurs prétendant que les couloirs de la constellation du Singe sont sans danger, car le vieux Jeseh est toujours là pour les guider.

Pour moi, le récit du vieux Hamm était cousu de fil blanc. Le nouveau système de guidage a répondu à toutes les attentes. J’ai pu revoir mon ami, le docteur Fasri avec qui je bavardai longtemps. Ce fut une occasion rare de nous remémorer les bons moments de notre enfance.

Cinq ans plus tard, j’étais à bord d’un astronef qui dérivait dans la constellation du Singe. Nous croyions que tout était fini. Nous attendions avec résignation la collision inévitable avec l’un de ces milliers d’astéroïdes qui se poursuivaient en une danse folle dans ces régions du cosmos. Soudain, le capitaine, devant son tableau de commande, poussa un cri de joie. Il venait de capter une émission de guidage en provenance du planétoïde Astaroth.

— C’est le vieux Jeseh, hurlait-il comme un fou. C’est le vieux Jeseh. Je savais qu’il ne nous abandonnerait pas… Je le savais…

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