Quand le jour cède à la nuit
La dernière pluie
Le sorcier avait franchi les grilles du Palais national à cinq heures cinquante-cinq minutes et cinquante-cinq secondes, le matin du cinquième jour du cinquième mois de cette cinquième année maudite, le cinq étant le chiffre chance révélé à lui par les lwa ancestraux. Le brouillard dense, composé de poussière et de fumée des derniers incendies, ne s’était pas encore totalement dissipé. Le président et les autres dignitaires l’accueillirent avec les honneurs militaires dus à son rang sur le perron de la Maison nationale avant de l’accompagner jusqu’à la terrasse aménagée au sommet de l’édifice. Le soleil n’avait pas encore surgi de l’horizon sur lequel des flammes gigantesques, qui consumaient encore tant de quartiers, avaient peint une atroce couleur de vomi. On entendait de là-haut, filtrant de partout, les rumeurs, parfois confuses, souvent précises, de la ville monstrueuse qui s’agitait dans sa perpétuelle insomnie. Une brise sèche, âcre charriait des nuées de grains de sable détachés des montagnes érodées ceinturant la mégapole, des fragments de matériaux calcinés, qui venaient parfois adhérer à la peau, ainsi que des odeurs pestilentielles émanant des cadavres jonchant les rues où des tonnes d’ordures et d’excréments s’accumulaient.
Le sorcier plissa les paupières, essayant vainement de percer la buée à la couleur indéfinissable posée sur les agglomérations avoisinantes. Il lui fut impossible d’atteindre le spectacle délirant de ces bidonvilles qui avaient proliféré, métastases monstrueuses raturées par le cheminement tortueux des ravins asséchés pour l’éternité. Les ronronnements saccadés d’une escadrille d’hélicoptères revenant de mission empêchèrent un instant le sorcier de se concentrer. Des soldats fatigués, le visage barbouillé de suie, l’air hagard, uniforme en haillons, se terraient à l’intérieur des appareils, agrippés à leur fusil d’assaut.
Le président, indifférent à ce qui se passait, fumait l’une de ses cigarettes sans filtre au papier décoré d’étranges idéogrammes dorés. C’était comme si son Excellence avait délaissé son corps physique sur cette terrasse menacée par l’apocalypse pour aller voguer dans ces univers que seules permettaient d’atteindre les drogues qu’il s’injectait. Le sorcier retroussa ses narines, reniflant l’air longuement, à la manière de ces milliers de chiens affamés qui parcouraient en bandes la ville à la tombée de la nuit, dévorant les cadavres que le crime, la faim, la soif semaient à tous les coins de rue. Ses sens, pourtant en éveil, ne décelèrent aucune de ces vibrations nécessaires aux esprits faiseurs de pluie pour qu’ils puissent œuvrer en toute quiétude. Un voile maléfique avait chuté du ciel pour s’étendre sur cette terre, aspirant les dernières énergies vitales, ne laissant qu’une aura immonde, malfaisante, inondant le monde de sa négativité.
— Il faut faire venir la pluie, dit le ministre de l’Intérieur, cessant de contempler ses doigts soignés, ornés de bagues aux motifs vodou*.
Le président acquiesça en hochant imperceptiblement la tête. Le sorcier se débarrassa de sa besace, l’ouvrit et y prit du charbon de bois, des branches sèches, trois fioles contenant chacune un liquide de couleur différente, un parchemin en peau de bouc sur lequel étaient gravés à l’indigo des signes cabalistiques. « La République a besoin de votre science », insista un général incroyablement gras dans son uniforme boursouflé de toutes parts par des bourrelets de graisse.
Le sorcier, à l’aide de charbon de bois, commença à tracer sur le sol un vèvè* de cinq à six mètres de long. Sous ses doigts naissait un tourbillonnement de traits et de demi-cercles entremêlés en un inextricable chaos. Il travaillait, silencieux, s’appliquant à respecter une géométrie dont il était seul à connaître les postulats. « Il faut faire venir la pluie », répéta le ministre de l’Intérieur. Le sorcier remarqua que les mains de l’homme le plus craint et le plus haï de la République étaient agitées de tremblements incontrôlables. Il eut conscience de l’importance de la tâche qu’on attendait de lui. Il se sentit terriblement vieux, comme s’il avait accumulé en lui les années de vie de tous ses ancêtres sorciers qui avaient, de père en fils, terrifié l’île. Pour se donner confiance, il essaya de visualiser un instant la fourmilière des quartiers pauvres dont certains étaient transformés en brasier par le napalm. On prétendait que, dans ces bidonvilles, on suçait le sang des rats – parfois des humains – pour se désaltérer. Des hordes d’assoiffés et d’affamés faisaient souvent des sorties désespérées jusqu’au centre-ville, en quête de quelques litres d’eau et de ces répugnants morceaux de viande que des compagnies américaines vendaient au gouvernement. Ces scènes se répétaient chaque jour partout à Port-au-Prince, et les unités d’élite de l’armée étaient débordées. Même les tueurs les plus endurcis des forces de l’ordre craquaient à un moment lors de ces carnages qui n’en finissaient plus. Un colonel était devenu fou après s’être rendu compte, comme en témoigna un sergent, qu’il était inutile de massacrer un peuple – traduisez en haïtien : « des sous-hommes » – qui paraissait se reproduire aussi vite, en aussi grande quantité que les rats infestant la capitale. Les États-Unis et l’OEA avaient fait parvenir d’urgence plusieurs millions de litres d’eau contenant un produit contraceptif incolore et inodore, dans des sachets en plastique qu’on parachuta aux quatre coins du pays. La terre, telle une plaque de métal chauffée au rouge, subtilisait cette manne aux humains.
— C’est la subversion qui a utilisé ces dossiers pour déstabiliser notre société, déclara soudain le président revenu momentanément de son voyage psychédélique.
La voix du premier mandataire fit sursauter le sorcier qui perdit, un instant, le fil de ses pensées. Le président alluma une nouvelle cigarette et suivit, d’un regard absent, le décollage d’un hélicoptère transportant un groupe de soldats d’une unité anti-émeute vers les banlieues sud de la capitale.
— Vous allez réussir à faire venir la pluie ? demanda le président au sorcier.
Ce dernier ne répondit pas. Le président lui fit, à cet instant, l’impression d’être un fantôme, un agrégat de tous ces chefs d’État qui s’étaient approprié la Maison nationale pour piéger l’Histoire.
— Vous savez pourquoi la pluie ne tombe plus ? dit son Excellence au ministre de l’Intérieur, qui ignora la question.
« Parce qu’il n’y a plus d’arbres, aurait voulu répondre le sorcier. Les lwa* sont partis loin, si loin que je ne les entends plus, même pas dans mes rêves. » Son dos endolori le fit atrocement souffrir quand il se redressa après avoir mis le feu aux branches sèches empilées au centre du vèvè. Il respira profondément pour atténuer les élancements douloureux de sa colonne vertébrale, puis il versa le contenu de chacune des fioles autour du vèvè. Il se mit ensuite à scander une litanie en tenant de sa main gauche le parchemin en peau de bouc. Il appelait les lwa de Guinée, les esprits des ancêtres, tous les démons bons et méchants de ces sphères interdites et redoutables que permettait d’atteindre une connaissance vieille de plus de deux mille ans, transmise à lui par son père. Le tonnerre gronda au loin. Une brise fraîche vint effleurer le Palais national. Le sorcier sentit alors que le maléfice prenait corps, s’installait dans ce réel défiguré. Des gouttes de pluie fouettèrent son visage. Il jouit, un moment, du plaisir oublié de cette eau rafraîchissant ses lèvres craquelées par ce miracle qu’il n’avait pas cru possible, même si la méthode que lui avait enseignée son père était réputée infaillible. Un cri du ministre de l’Intérieur brisa le charme.
— La pluie ! Elle ne tombe que sur le Palais.
Le président, lui, s’était à nouveau réfugié dans son univers fantasmagorique. Il n’avait même pas remarqué que sa cigarette, sans bout filtrant, au papier décoré de ces curieux idéogrammes dorés, s’était éteinte.
— Faites cesser cette pluie ! hurla le ministre de l’Intérieur. Faites cesser cette pluie.
Le sorcier, désemparé, s’embrouilla dans ses formules. Il invoqua en désordre les lwa, les saints, les esprits, les démons. Le tonnerre fit vaciller la voûte céleste que des éclairs déchiraient en lambeaux. La pluie redoubla d’intensité. Ce qui devait arriver arriva. Des centaines de milliers d’affamés et d’assoiffés firent sauter les barrages, affrontèrent les troupes de choc anti-émeute, traversèrent les terrains minés, bravèrent les nouvelles armes de destruction massive, puis convergèrent vers le lieu miraculeux. Des scientifiques américains dans des avions spéciaux vinrent survoler le palais présidentiel pour tenter d’arrêter la pluie. Comme ils n’y parvinrent pas, ils essayèrent d’empoisonner les trombes d’eau avec de l’arsenic, du cyanure et même des déchets hautement radioactifs. Le maléfice du sorcier, inexplicablement, purifiait l’eau, au grand désespoir des ministres, des généraux et des ambassadeurs de l’Occident chrétien. On soumit le sorcier à la question. On étudia son corps, son cerveau, son psychisme, son âme à l’aide de tous les appareils possibles et imaginables afin de trouver la raison pour laquelle le maléfice avait mal fonctionné. Des experts des services secrets occidentaux, appelés d’urgence, conclurent que le sorcier était l’agent d’une nouvelle organisation terroriste internationale venue expérimenter ici une nouvelle arme de destruction massive. Mais personne ne pouvait plus arrêter ces centaines de Manuel* qui avaient enfin localisé l’eau.
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