Quand le jour cède à la nuit
Quand la planète t’appartiendra
— Des ennuis en perspective, dit Hen. Il cracha par la portière un jet de salive grisâtre qui s’évapora avant d’atteindre l’asphalte brûlant. Nous allons être transformés en saucissons bouillants avant d’atteindre la prochaine sortie… Hé… Hé… Regarde ce foutu tas de ferraille qui glisse là-bas sur la Voie… Attends un peu et, un jour, tu recevras mon pied dans le cul… Et puis merde ! Pour qui se prend-il donc, ce sale chien de garde ?
Mat lui tira violemment la barbe, ce qui soutira à l’énorme individu, puant la sueur et le mauvais tabac, une rafale de propos injurieux qui s’éteignit dans le glouglou caractéristique d’une bouteille de bière chaude en train de se vider. Mat se demanda, inquiet, si l’ivresse n’allait pas terrasser son compagnon, surtout par cette chaleur atroce aspirant littéralement l’énergie du corps. Un embouteillage de cette sorte, en plein midi, quand la température extérieure devait osciller aux environs de quarante degrés centigrades, ce n’était pas humain. Et puis, il y avait cette fumée persistante qui donnait au paysage des contours flous, à moins que ce ne fussent les yeux qui succombaient à la chaleur et à la pollution ambiantes… Nom de Dieu ! Ce gros porc puant de Hen avait raison. C’était narguer les gens que de se prélasser ainsi sur la Voie… Vide et lisse. Circulation zéro, inexistante. L’asphalte sur l’autoroute réservée est noir, propre, resplendissant. On pouvait même penser que la mairie venait tout juste de l’ouvrir au trafic. C’était plus qu’un bien privé… C’était un objet de luxe qu’on nettoyait, qu’on lustrait chaque matin au réveil pour en jeter plein les yeux au voisin d’en face qui croulait sous le poids de sa saleté et de sa pauvreté. À regarder sans toucher avec l’espoir qu’un jour, à son tour, on serait admis au sein du cortège. Bien sûr que tu baves d’envie, Mat ! Cela faisait bien cinq heures depuis que toi et Hen, vous poireautiez sur cette route trop étroite, dans ces deux files interminables qui ne se décidaient plus à progresser même de quelques misérables centimètres. En sens inverse, pour ceux qui quittaient la ville, c’était pareil. Ils étaient bloqués des deux côtés, à moins de se suicider en osant dépasser la ligne jaune. Passera… passera pas, ruminait Mat, halluciné, fixant le trait jaune sur la chaussée, rêvant qu’un conducteur, vaincu par l’impatience, soit pris de folie. Pour qui donc était fait ce monde ? Des dizaines de milliers de gens dans des milliers de véhicules passeraient l’après-midi sur les deux routes étroites qui s’étiraient le long de la Voie qui faisait en largeur trois fois les deux routes réunies. Il y aurait encore des morts aujourd’hui. Avec cette chaleur et la pollution maximale, il fallait s’attendre à une hécatombe. Les cardiaques, ceux qui souffraient de troubles respiratoires, avaient très peu de chances de passer indemnes l’épreuve de l’éternelle attente. Mais beaucoup plus de chances tout de même que ceux qui se décideraient à s’engager sur la Voie.
— J’te dis moi qu’c’est pas juste, marmonna Hen en essuyant du revers de la main sa bouche perdue dans une barbe qui dégoulinait de bière. Y en a qui ont tout et d’autres, rien… Même cette sacrée bonne terre sur laquelle nous roulons. Regarde-moi c’te putain d’autoroute privée ! Vide, j’te dis. Y feraient le tour de la Terre que nous, nous serions encore ici… J’vais leur cracher moi au visage un peu de c’que j’pense à ces saloperies d’merde.
— Calme… calme s’écria Mat en prévenant le geste de son compagnon qui s’apprêtait à ouvrir la portière. On va avancer. Je te dis qu’on va avancer. C’est la chaleur qui te tape sur les nerfs. Au lieu d’avaler cette cochonnerie de bière, tu ferais mieux de te la verser sur la tête.
— Parle… parle toujours, marmonna Hen, l’air mauvais. Un jour, dans notre tête, ils traceront leur autoroute. La ligne jaune, elle sera là-dedans, termina-t-il en se frappant violemment le crâne du poing.
Aussi loin que Mat pouvait porter ses regards, quelle que soit la direction, les véhicules étaient pressés les uns contre les autres. Les coups d’avertisseur faisaient maintenant une tonalité continue. Des conducteurs, furieux d’attendre depuis des heures, étaient descendus de leur voiture pour s’invectiver, une manière comme une autre de canaliser leur agressivité. Un groupe d’hommes, torse nu, hurlant des propos obscènes, passèrent à la hauteur de la vieille Plymouth de Mat, se dirigeant peut-être vers la cause hypothétique de l’embouteillage, décidés à faire un triste sort à quiconque s’opposerait à leur passage. Plus de lois, plus de morale. Rien… rien… fulmina Mat. La raison du plus fort, seule, symbolisée par la machine qui glissait au loin sur la Voie, gardienne impitoyable des privilèges. Il comprenait souvent l’attitude violente de Hen, ses écarts de langage qui étaient son seul moyen de résister, de dire non. Lui il avait toujours l’apparence d’un observateur froid et méticuleux qui filtrait ses réactions à travers le cadre rigoureux de sa raison. Le feu brûlait également en lui. Un feu qui le dévorait lentement à force de ne pouvoir s’extérioriser avec la chance de consumer cette ligne jaune qui les défiait. Était-ce vrai, ce que venait de dire ce gros porc de Hen ? La ligne jaune pouvait-elle être également tracée dans leur tête ? Il essaya de rechercher un territoire de pensée qui lui était interdit. Il abandonna bien vite cet exercice fastidieux.
— J’te dis qu’aujourd’hui nous n’avancerons pas, grogna Hen. Cela devait bien arriver un jour. Nous allons griller sur place et j’te jure qu’ils vont bien s’ennuyer quand il n’y aura plus personne pour regarder le show.
— Ils vont envoyer la garde, dit Mat, sans conviction. Il y a peut-être des véhicules en panne ou immobilisés sur la route. Un accident… Un carambolage.
— Pourquoi pas l’autorisation d’utiliser la Voie, pendant que tu y es ? ricana Hen. T’veux qu’j’te dise ce que nous sommes ? Des p’tits tas de merde qui aimeraient toujours rester des p’tits tas de merde. Cette odeur de merde, nous avons fini par nous y habituer. Nous allons rester jusqu’à ce que nos os pourrissent dans ces ferrailles puantes, et pendant que nous serons en enfer, nous les verrons passer sur la Voie… Y en a qui disent qu’ils font parfois du 300 miles à l’heure. C’est du vrai sport ! Tu fais la différence entre eux et nous, et tu découvres ce que nous avons dans la caboche.
— Tu vas te taire, nom de Dieu ! hurla Mat. Tu vas te taire ou je vais te foutre mon poing sur ta sale face de rat.
Il fut lui-même surpris de la fureur qui le convulsa soudain. Il revint à lui, le souffle court, les yeux injectés de sang. Fébrilement, il se débarrassa de sa chemise trempée de sueur avant d’allumer un joint, les mains agitées de brefs tremblements. Il eut brusquement la sensation d’une terrible nausée, due sans doute à la poussière s’agglutinant sur sa peau, à la soif asséchant sa gorge, à cette démangeaison qui le brûlait, quelque part entre les cuisses. Combien de temps encore avant que ce damné soleil ne se décide à mettre les voiles ? Il prit une bouteille de bière, la décapsula puis versa le liquide chaud sur sa tête. Loin d’être soulagé, il ressentit encore plus péniblement l’étau de la température.
— Les voilà, tes fameux gardes… marmonna Hen. Y vont venir nous dorloter, ces bons à rien… Tout est toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
Le vrombissement d’un hélicoptère qui s’approchait à basse altitude couvrit le vacarme diffus. Des milliers de têtes se mirent à chercher l’engin à travers le brouillard grisâtre qui se maintenait avec persistance au-dessus de la route… « Le gouvernement vous demande de garder votre calme… Tout est actuellement mis en œuvre pour décongestionner la route… Le gouvernement vous demande de garder votre calme… » La voix ultra amplifiée dominait le ronronnement de l’hélicoptère qui décrivait une ellipse légèrement penchée du côté de la Voie. Mat, intrigué, se demanda s’il allait se poser sur l’autoroute interdite. Ce devait être possible. L’appareil leur appartenait.
— Qu’est-ce que je te disais ? pouffa Hen. Ces fumiers ont toujours la solution à nos problèmes. Tu vas voir que ces connards qui se promènent torse nu, sans craindre un cancer de la peau, vont se calmer. On leur crache dans la gueule et ils en redemandent.
Il passa sa tête par la portière, brandit son poing et vociféra toute sa panoplie d’injures. Mat le laissa faire en se disant que c’était la meilleure façon pour son compagnon de se défouler. L’hélicoptère, indifférent aux invectives de Hen, planait encore au-dessus des véhicules immobilisés depuis maintenant six heures sur la route… « Le gouvernement vous demande de garder votre calme… Tout est mis actuellement en œuvre pour décongestionner la route. » Hen se mit à s’agiter soudain avec frénésie, essayant de bouger son énorme corps pour avoir une meilleure vue sur la Voie.
— Ils arrivent… , éructa-t-il. Accroche-toi bien, mon pote. Tu vas piger la différence.
Mat se pencha pour mieux voir, modifiant l’orientation de ses rétroviseurs extérieurs afin d’augmenter son champ de vision. Le hurlement des sirènes se fit plus précis, dégageant un large espace de silence, comme si le désordre sonore sur la route se terrait à l’approche d’un dévoreur de sons. Le cortège passa à la vitesse de l’éclair. Ce fut à peine si Mat eut le temps de consulter le radar qu’il avait pointé sur la Voie.
— Ton foutu compteur n’avait aucune chance, rigola Hen. Ils devaient bien faire du 350… Ils nous ont tous enculés avec leur 350.
Une Jeep fit soudain gronder ses moteurs devant la vieille Plymouth, démarra brusquement et franchit la ligne jaune en faisant crisser ses pneus, s’élançant avec hardiesse sur la Voie.
— V’là un homme ! cria Hen en donnant un violent coup de coude à Mat. Vas-y ! hurla-t-il. Montre à ces morts vivants qu’il en existe encore, des hommes. Ne te laisse pas avoir par ces enfoirés en métal.
Mat suivait, fasciné, la Jeep qui prenait de la vitesse, rugissant de toute la puissance de ses moteurs lancés à plein régime. Une machine surgie de nulle part glissa en zigzaguant avec son sifflement caractéristique. On eut juste le temps d’apercevoir l’éclair fugace du désintégrateur. À l’endroit exact où se trouvait la Jeep, il n’y avait plus qu’un amas de ferrailles calcinées. Hen se cacha le visage dans les mains et se mit à sangloter sans aucune honte, son ventre énorme secoué par de brusques convulsions. Mat, impassible, laissait son regard dériver sur la ligne jaune. Au-dessus d’eux, l’hélicoptère délivrait son message environ tous les cent mètres, la voix suramplifiée agressant les conducteurs affaissés sur leur volant, anéantis par la chaleur. « Le gouvernement vous demande de garder votre calme… Tout est actuellement mis en œuvre pour décongestionner la route. » Mat tenta de se boucher les oreilles avec du coton sale qui se trouvait dans la boîte à gants. La voix s’infiltrait malgré tout jusqu’au plus profond de son subconscient. Il hurla, cri désespéré de damné, cherchant à arracher cette ligne jaune qui, comme un ver monstrueux, rampait dans sa tête.
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