Quand le jour cède à la nuit

Gary Victor · Chapitre 8 sur 17

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Quand le jour cède à la nuit

Qui êtes-vous, Mortimer ?

 

 

Àla chaleur étouffante de ce milieu de journée s’était ajoutée celle de tous les moteurs qui tournaient au ralenti en attendant que s’avancent les files interminables de véhicules qui s’étiraient sur les deux voies de l’avenue. Le soleil arrogant dans un ciel sans nuages, au bleu presque métallique, déversait avec rage son énergie sur l’asphalte qui devenait presque malléable par endroits. Mortimer desserra son col. La sueur qui inondait son visage lui donnait une atroce sensation de saleté. S’il pouvait au moins se vêtir comme ces anciens colons qu’il voyait parfois dans certains films d’aventures ! Il était de plus en plus convaincu que sa cravate noire, comme une corde de pendu autour de son cou, focalisait sur lui une chaleur d’autant plus insupportable que le taux d’humidité était très élevé.

Mortimer ajusta d’un mouvement d’épaule son sac sur le dos. Deux membres de sa congrégation, des jeunes hommes comme lui, traversaient la route à la faveur d’une immobilisation des files de véhicules. Mortimer les connaissait très bien, mais ils jugèrent peut-être mieux d’aller se poster quelques mètres plus loin. Foutu métier, jura intérieurement Mortimer en pensant aussitôt après qu’il était mauvais pour quelqu’un ayant pour mission de faire connaître la Parole du Christ d’utiliser pareil vocabulaire, même à son usage personnel. Il allongea son bras en pointant son pouce, faisant le signal international des autostoppeurs. Les voitures passaient maintenant sans même ralentir, comme si les conducteurs ne l’apercevaient pas. Peut-être étaient-ils tout simplement abrutis par la température. Mortimer ne se découragea pas quand ses deux compatriotes, à une trentaine de mètres de lui, réussirent à se faire prendre à bord d’un camion qui transportait du sable de construction. Le camionneur souriait aux anges – aux Blancs –, des dents trop blanches dans ce visage sombre. Il rappela à Mortimer un singe qu’il avait vu dans un zoo de l’Alabama. Quelques jeunes gens vêtus d’un uniforme scolaire qu’il ne connaissait pas discutaient d’un article paru dans l’hebdomadaire de la capitale. Mortimer essaya de comprendre ce qu’ils disaient. Il se découragea bien vite, son créole n’étant pas encore au point. Il se consola en pensant que si ces jeunes hommes parlaient avec autant de liberté, c’était parce que le sujet de leur conversation n’était pas trop dangereux.

Mortimer pointa son pouce, se maudissant d’avoir accepté cette mission en Haïti. Cette fois, la chance lui fut favorable. Une Jeep à immatriculation gouvernementale s’arrêta à sa hauteur. Avec un soupir de soulagement, il s’empressa d’ouvrir la portière pour s’installer.

— La chaleur à cette époque est insupportable, surtout avec le taux d’humidité… dit l’homme au volant avec un sourire. Américain ?

— Oui… Je viens de l’Alabama… De Montgomery, précisa Mortimer.

L’homme démarra un peu brusquement. Mortimer fut projeté en avant. L’Haïtien balbutia une excuse, puis se contenta de se concentrer sur la conduite du véhicule. Les yeux entraînés de Mortimer perquisitionnèrent l’intérieur de la Jeep. Rien d’habitude n’échappait à ses regards inquisiteurs, bien que son visage ne soit toujours qu’un masque figé de bienveillance. Les livres sur la banquette arrière réveillèrent son conditionnement de chien de garde. Il lut des titres qui le firent sursauter. Ce n’était que des ouvrages sur l’économie, mais les auteurs figuraient sur une liste qu’on lui avait maintes fois apprise.

— Vous vous intéressez beaucoup à l’économie, constata Mortimer.

— Il le faut bien, répondit l’homme. Je suis agronome.

— Un métier bien intéressant, remarqua Mortimer. Mon père est un grand planteur de l’Alabama. Il avait beaucoup insisté pour que je suive sa voie, mais que voulez-vous ! Prêcher la Parole du Christ est pour moi chose plus essentielle. Ne le pensez-vous pas, monsieur…?

— Michel Leroy… Excusez-moi… Je n’aime pas trop aborder certains sujets. Je fais seulement ce métier qui me permet d’aider d’une manière plus pratique les oubliés de Dieu. Vous allez jusqu’où… pasteur ?

— À Bizoton, dit Mortimer.

— Vous avez de la chance, marmonna l’Haïtien. Je vais à Mariani.

Il y avait encore d’autres livres aux titres inquiétants. Mortimer n’avait pas manqué de remarquer le ton légèrement ironique de l’Haïtien quand celui-ci lui avait donné le titre de pasteur. Il sentit une colère sournoise s’agiter en lui. La fatigue après toutes ces heures passées à travailler dans certains quartiers populeux de la capitale, la chaleur, la soif – s’il avait préféré rester avec cette brûlure dans la gorge, c’était parce qu’il craignait de boire une eau peut-être polluée – menaçaient souvent ce masque souriant et impassible qu’on lui avait fabriqué. Ce Nègre assis à côté de lui semblait sûr de lui, bien dans sa peau. À chaque fois, Mortimer s’acharnait à signaler de telles anomalies dans ses rapports. Il fallait tout prévoir, tout soupçonner, l’imprévisible et le futile.

— Regardez un peu ce navire, dit brusquement l’agronome avec un étrange gloussement.

La Jeep roulait maintenant sur le boulevard du bord de mer. Mortimer cilla légèrement quand il vit qu’il s’agissait d’une unité moderne de la marine de guerre des États-Unis d’Amérique.

— Des millions de dollars partis en fumée pour engraisser des ventres pleins, murmura l’Haïtien d’une voix si basse qu’on aurait cru qu’il ne voulait pas être entendu. Pendant ce temps, partout, des hommes, des femmes et des enfants meurent de faim. Chaque jour, des sommes faramineuses sont englouties dans toutes sortes de machines dont l’unique utilité est de donner la mort. Vous croyez que tout cela est juste, pasteur ? Pour défendre qui ? Les affamés ?

— Les desseins de Dieu ne sont connus que de lui seul, monsieur Leroy. N’oubliez pas que seul le salut des âmes est important.

Le rire naissant de l’Haïtien fut interrompu par un hoquet soudain. Il toussa en se tenant la poitrine, voulut dire quelque chose, mais se décida finalement à garder le silence. Son visage auparavant calme était maintenant convulsé par une fureur mal refoulée. On pouvait voir les jointures des doigts du conducteur agrippés au volant avec une force telle qu’on aurait cru qu’ils voulaient briser quelque chose. Mortimer recommença à suer – chaleur, inquiétude, peur de cet homme qui, visiblement, regrettait de l’avoir pris en stop – dans la fournaise d’un embouteillage. Il ferma un instant les yeux comme pour échapper à une vision d’enfer. Ces milliers de camionnettes sur cette route étroite et poussiéreuse lui donnaient la nausée. Les gens qu’il voyait des deux côtés de la route lui faisaient l’impression de fantômes hantant un lieu inventé par l’imagination maladive d’un peintre en pleine régression mentale. Mortimer dut faire attention à ne pas s’endormir. Les panneaux indicateurs des routes transversales défilaient devant lui dans une brume hostile. Mortimer, pour garder l’esprit clair, s’accrocha avec frénésie à la conviction de sa nécessaire présence ici malgré tout. Il approchait de sa destination. Mortimer saisit le sac qu’il avait déposé à ses pieds.

— Je suis arrivé, annonça-t-il avec un soupir douloureux.

Le Nègre se dépêcha d’ouvrir la porte comme si son passager était devenu un pestiféré dont on devait se débarrasser au plus vite. Mortimer sauta à terre. La Jeep repartit aussitôt manquant d’entrer en collision avec un camion qui venait de dépasser dangereusement un autobus à la carcasse rouillée. Mortimer resta un moment immobile, examinant d’un air navré ses chaussures maculées de boue. Du calme, Mortimer, pensa-t-il. Continue à te faire de la bile et tu auras ta dépression avant ton retour en Amérique. Si tous les autres sont comme toi, la lutte pour la sauvegarde de la civilisation est perdue d’avance. Il s’efforça de sourire à une vieille femme qui venait de le saluer, en se surprenant à se demander pourquoi tous ces gens avaient envers lui cette courtoisie proche de la dévotion seulement parce qu’il était Blanc. Mortimer prit le petit carnet qui se trouvait toujours dans la poche de sa chemise. Il inscrivit d’une écriture un peu hésitante le numéro d’immatriculation de la Jeep, ainsi que le nom du conducteur. Mortimer se fiait à sa mémoire, mais il préférait toujours travailler avec méthode.

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